Approbation de lInstitut par le Saint-Siège en 1863

03/May/2010

(suite1)

Nous avons déjà fait allusion aux lettres de recommandation épiscopales que le R.F. François présentait au Souverain Pontife, à l'appui de sa demande. Elles étaient toutes hautement élogieuses à l'endroit de notre Congrégation. En voici quelques exemples:

Celle de l'évêque de Viviers s'exprimait ainsi: «Très Saint-Père, Dans la petite localité de La Valla, naissait, il y a quelques années, la Congrégation des Petits Frères de Marie, appelée vulgairement Frères Maristes. Ces Frères professent les trois vieux simples de pauvreté, de chasteté et d'obéissance et se consacrent, sous le patronage de la Bienheureuse Vierge Marie, à l'éducation chrétienne de la jeunesse.

Ils viennent aujourd'hui implorer de Votre Sainteté l'approbation de leur Institut cl de ses Règles, afin de mieux assurer les fruits de leurs travaux.

Nous joignons volontiers nos prières, Très Saint-Père, à la supplique de ces Frères qui dirigent plus de cinquante écoles dans notre diocèse avec un zèle qu'on ne peut assez louer. Ils y instruisent quelque 8.000 enfants dans la doctrine catholique, les formant à la vie chrétienne et les préservant de la perversité du siècle, et des erreurs des doctrines calvinistes qui, comme des serpents venimeux, se sont infiltrées dans ces régions.

Nous supplions donc Votre Sainteté de daigner accorder à ces Frères la grâce qu'ils sollicitent avec instance… De Votre Paternité, le fils dévoué et obéissant.

Louis, évêque. Viviers, le 10 janvier 1858».

La lettre de l'Archevêque d'Avignon n'était pas moins élogieuse. Elle disait:

« A Son Eminence le Cardinal Délia Genga. Monseigneur,

La Congrégation des Petits Frères de Marie vouée à l'éducation primaire en France, depuis quarante ans, sollicite humblement près de Votre Eminence pour se consolider dans le présent et assurer son avenir, l'approbation de ses Règles.

Ce pieux Institut possède aujourd'hui, tant en France qu'à l'étranger, trois cent soixante-dix maisons, desservies par 1.665 Frères. Dans le diocèse d'Avignon, les Frères de Marie ne comptent pas moins de 15 établissements.

Je suis heureux, Monseigneur, de pouvoir assurer Votre Eminence que partout ils répondent à notre attente et à celle des gens de bien. Aux garanties de capacité, ils joignent un zèle soutenu, une touchante humilité, une piété édifiante. Aussi les leçons de ces bons maîtres sont reçues par leur- nombreux élèves avec une soumission vraiment filiale, et l'exemple de leurs vertus contribue puissamment à la pratique des devoirs qu'ils commandent.

C'est pourquoi, Monseigneur, j'espère que Votre Eminence, appréciant la règle qui a formé ces sages instituteurs de l'enfance, daignera obtenir de notre Très Saint-Père, l'approbation qu'elle nous paraît mériter.

J. M. M. Arch. d'Avignon ».

 

Son Excellence l'évêque de Belley accompagnait sa lettre de ces mots : « Je connais tout le bien que les bons Frères Maristes font dans les paroisses de ce diocèse où ils sont établis et j'en bénis le Seigneur… ».

De son côté, Son Eminence le Cardinal Wiseman, Archevêque de Westminster, disait : « Sua Eminenza aggiunge i suoi premurosi suffragi a quelli di tanti altri prelati, per l'approvazione di quell'ottimo Istituto, prosperato dal Signore nella di lui Diocesi...», ce qui se traduit: «Son Eminence unit ses suffrages empressés à ceux de tant d'autres insignes prélats, en vue de l'approbation de cet excellent Institut que Dieu a fait prospérer dans son Diocèse… ».

Confiant en tous ces témoignages d'estime de la part des membres insignes de l'épiscopat, F. François se consacra de toute son âme, à l'objet de son séjour à Rome.

II est intéressant de suivre ses pas à travers les rues tortueuses de la vieille ville romaine d'il y a un siècle. Il est tout à sa tâche, et les jours d'attente entre les audiences et les visites se passent en de pieux pèlerinages. La note surnaturelle s'attache à tous ses gestes, \ant visité le Colisée, le Forum romain, l'arc de Constantin, il écrit: «Le paganisme, le judaïsme vaincus par le christianisme ». Les œuvres d'art qui remplissent les églises de Rome, les tombeaux somptueux qui les parent ou les déparent ne semblent pas l'intéresser: il est par contre intéressé par les reliques sans nombre qu'on y vénère: Il a vu à Sainte Marie au Transtévère le lieu où jaillit une source d'huile, lors de la naissance du Sauveur; il s'est fait montrer, à Saint Pierre in Montorio, l'endroit où se dressa la croix de Saint Pierre…

Mais sa grande préoccupation reste l'approbation de son Institut. Suivons-le dans ses démarches, dans ses instances auprès des personnages qui pourront faciliter sa cause.

Le 1ier mars, il obtient par l'intermédiaire du duc de Gramond, ambassadeur de France, d'être reçu par le Souverain Pontife. Le CF. Louis-Marie l'accompagne. Rien n'échappe à son regard attentif. Il a remarqué, en passant, les marbres de l'escalier royal, les gardes suisses, les camériers de cape et d’épée en damas rouge, la salle du trône. « Au son d'une petite clochette, écrit-il, le Majordome, en soutane violette et revêtu d'un surplis, ouvre la porte et on commence les trois génuflexions, en avançant vers le Pape. Le Souverain Pontife est assis sur un modeste fauteuil, devant une petite table sur laquelle est une écritoire et quelques plumes d'oie. A genoux à ses pieds, baisement du pied et de l'anneau qu'il nous présente; puis, au signe qu'il fait, debout devant lui, je dis: Très Saint-Père, nous sommes heureux de pouvoir offrir à Votre Sainteté nos plus profonds hommages de respect, d'amour et de vénération au nom de tous les Petits Frères de Marie ». Le Révérend Frère présente alors au Saint-Père la demande d'approbation, les lettres testimoniales des évêques et la Notitia Brevis sur la Congrégation. Il désigne au Saint-Père les évêques qui peuvent, en cas de besoin, fournir sur l'Institut de plus amples renseignements. Puis, très adroitement, il continue : « Très Saint-Père, notre Œuvre étant comme une filiale de la branche des Pères Maristes, s'il plaisait à Votre Sainteté d'envoyer notre demande à la Sacrée Congrégation de la Propagande où les Pères Maristes sont plus spécialement connus, nous en serions très reconnaissants; mais nous nous remettons absolument au bon plaisir de Votre Sainteté ». L'audience prend fin. Le Révérend Frère demande la bénédiction apostolique pour tous les Frères. Le Souverain Pontife répond alors: « Oui, je vous bénis tous. Que le Seigneur vous remplisse de son esprit afin que vous fassiez beaucoup de bien». Le récit finit ainsi: «Baisement de l'anneau et du pied; sortie respectueuse, le visage tourné autant que possible vers le Saint-Père. Oh! comme Sa Sainteté représente bien Notre-Seigneur ». Le même jour, nos deux Supérieurs font visite au Cardinal Barnabó2, pour lui rendre compte de l'audience du Saint-Père et le prier d'agir auprès de Sa Sainteté pour que l'affaire de l'approbation soit confiée à la Propagande, Dès leur arrivée à Rome, ils s'étaient mis en rapport avec le cardinal, Préfet de la Sacrée Congrégation de la Propagande et qui, à ce titre, était en relations suivies avec les Pères Maristes qu'il aimait et appréciait grandement Personnellement le bon cardinal aurait bien voulu se charger de notre affaire, mais il fallait ne pas léser les droits d’autrui. Une lettre du CF. Louis-Marie nous l'apprend: «Le Cardinal Barnabó, écrivait-il, ne serait pas fâché d'avoir notre affaire, mais il s'abstient de toute démarche par délicatesse pour son collègue le Cardinal Délia Genga, Préfet des Evêques et Réguliers ».

Cependant, le 5 mars, nos Supérieurs rendent visite au bon Cardinal qui leur apprend «que la veille il a reçu du Saint-Père, avec notre dossier, l'ordre de lui faire un rapport sur notre demande ». Le 16, le Cardinal leur dit « que son rapport est favorable ».

Mais le Saint-Père n'en prend connaissance que le 9 avril. « Son Eminence, écrit le F. François, nous dit qu'elle a vu le Pape qui lui a dit qu'on ne peut se dispenser d'examiner une affaire recommandée par vingt-six évêques; que notre Société doit remplir le vide que laissent les Frères de Ecoles Chrétiennes. Le Souverain Pontife lui a laissé notre dossier, lui disant de le garder. Sa Sainteté a ajouté que si nous étions pressés de retourner en France, nous pouvions le faire. En conséquence, Son Eminence nous a conseillé de demander au Pape une audience de congé» (Voir Notes, p. 41).

Dés le lendemain, le Révérend Frère remet à Mgr. Pacca, Camérier, une demande d'audience. Elle est accordée pour le 15. Le Révérend Frère s’y est préparé par la prière. Le matin, il entend la messe au Gesù et y communie. Son bouquet spirituel pour la journée est celui-ci: «Heureux celui qui souffre la tentation; après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie ». Arrivé à Saint Pierre, en compagnie du CF. Louis-Marie, il demande « assistance et bénédiction à Jésus, à Marie, à S. Joseph, à l'Ange gardien, à S. Pierre». Le F. François décrit le déroulement de l'audience en phrases détachées: «Accueil toujours bien paternel. Offrande du volume (des Règles) relié, bien accepté de Sa Sainteté. Supplique pour une indulgence de 100 jours pour la Prière de l'heure. Soumission absolue, quelle que soit la Congrégation qu'il plaira à Sa Sainteté de charger d'examiner l'affaire de l'approbation de l'Institut. Bénédiction pour tous les membres actuels de l'Institut et pour tous ceux que la Providence y appellera. « Oui, a dit le Pape, que Dieu les bénisse tous et les remplisse de plus en plus de son esprit, afin qu'ils s'édifient les uns les autres, qu'ils se sanctifient et qu'ils fassent beaucoup de bien parmi les enfants qui leur sont confiés ». Le Saint-Père nous a dit qu'il attendait une lettre de Paris au sujet de notre affaire et a ajouté : « Buon viaggio al Fratello Assistente », quand nous lui avons dit que le F. Louis-Marie retournait en France. Combien alors on est heureux et content! Le Révérend Frère ajoute en passant, la remarque suivante: «Ne pas dire "Cour romaine", mais " Saint-Siège ". En homme spirituel, il tire une leçon de l'audience pontificale: Il écrit: « Préparation, respect, reconnaissance avant, pendant et après la prière comme pour l'audience du Saint-Père "».

Le même jour, nos Supérieurs vont visiter le Cardinal Barnabó pour lui rendre compte de l'audience : Son Eminence nous a dit, continue le journal, qu'on a parlé de nous à Sainte Agnès, lors d'une réunion du Saint-Père avec ses familiers. Le Cardinal Patrizzi a dit au Saint-Père: «Ce sont des Frères des Ecoles Chrétiennes à qui Votre Sainteté a donné la communion ce matin. — Non, répond le Pape, ce sont deux Petits Frères de Marie pour les écoles. Je les connais. Oh! Il y a déjà tant d'Instituts pour cela, répond le Cardinal. — Ces Frères, reprend le Pape sont pour remplir le vide que laissent les Frères des Ecoles Chrétiennes ». Le Cardinal Barnabó a profité alors pour développer cette pensée, pour bien expliquer notre but et ce qui nous distingue des Frères des Ecoles Chrétiennes. Le Pape a ajouté qu'aucun Institut ne lui avait encore été présenté avec des recommandations d'un si grand nombre d'évêques ».

Le 24 avril, F. Louis-Marie part pour la France et F. François reste seul, bien décidé à poursuivre les démarches et à hâter l'approbation de la Congrégation. Au commencement de mai, le Saint-Père va passer quelques jours à Castelgandolfo, ce qui ne fera que retarder l'étude de notre affaire. Le Cardinal Barnabó conseille au Révérend Frère de rendre visite à Mgr. Fioramonti, Secrétaire des lettres latines, pour le prier d'intercéder auprès du Saint-Père. Ce Monseigneur le reçoit le lendemain avec affabilité et promet de rappeler notre affaire, à l'occasion. Mais le 26 mai, le Cardinal Barnabó a vu le Pape qui ne lui a rien dit de la question de notre approbation. F. François s'aperçoit qu'à Rome, la patience est de mise. La multiplicité des affaires qui s'y accumulent, l'étude attentive dont elles sont l'objet, fait qu'on ne peut complaire aux clients pressés. Mais il est tenace. Il va voir Mgr. Pacifici, Secrétaire des Brefs aux Princes qui pourrait le renseigner au sujet de la lettre attendue de Paris. Ce Monseigneur allègue que l'intéressé est Mgr. Guidi. Celui-ci fait répondre : « Abbiamo scritto. Aspettiamo la risposta » : Nous avons écrit et attendons la réponse. F. François écrit: «Je me résigne».

Les jours passent et le Révérend Frère ne perd pas de vue son affaire. Le 5 juillet, il va voir Mgr. Talboth, autre Maître de chambre, poulie prier de s'enquérir adroitement auprès du Saint-Père, au sujet de la lettre de Paris. Monseigneur promet et le lendemain donne sa réponse: «Le Saint-Père a dit: Je ne me souviens pas d'avoir reçu une lettre de Paris; mais si je l'ai reçue, je l'ai remise à Mgr. Bizzarri ». Au cours de sa conversation avec le R.F. François, Mgr. Talboth lui dit que la question de l'approbation devrait être confiée régulièrement à la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers. En sortant, le Révérend Frère passe par Saint-Pierre «pour lui recommander notre affaire», écrit-il.

Le 6 juillet, il voit le Cardinal Barnabó qui se lamente de tous ces retards. Il conseille de rendre visite à Mgr. Pacifici et à Mgr. Guidi, assure que le Saint-Père est fort bien disposé à notre égard et suggère d'écrire an Nonce à Paris.

F. François suit ces conseils. Le lendemain il se rend chez Mgr. Guidi. Il écrit dans ses notes : « Monseigneur nous a dit que la réponse du Nonce est arrivée depuis quelque peu, qu'elle est favorable, qu'il y a bien quelque chose à débrouiller, mais que l'affaire suivrait son cours, qu'elle serait bientôt terminée. Il nous a engagés à voir Mgr. Pacifici à qui il a remis toutes les pièces». F. François continue: «Mgr. Pacifici nous a dit qu'effectivement, il a reçu la réponse, qu'il ne pouvait encore rien nous en parler, qu'il avait à l'examiner et à faire son rapport à Sa Sainteté, mais que dans quatre ou cinq jours, il pourrait nous en parler. "C'est toujours le Cardinal Barnabó qui a vos pièces", a-t-il ajouté».

Le même jour, le Rév. Frère voit Mgr. Chaillot, employé à la Congrégation des Evêques et Réguliers, lequel lui dit qu'il a recommandé l'affaire à Mgr. Bizzarri et lui a fait connaître notre Institut.

Nous sommes en juillet. Le 14, le R.P. Nicolet raconte au F. François l'entrevue qu'il a eue avec le Cardinal Barnabó. Celui-ci a reçu de Mgr. Pacifici la lettre de Paris avec recommandation d'en faire un rapport à Sa Sainteté et donne de bons espoirs. Deux jours après, le Révérend Frère visite le Cardinal qui le met au courant de son entretien avec le Saint-Père: «J'ai fait mon rapport au Pape, dit-il. J'avais la lettre en main. Sa Sainteté m'a dit: Qu'avez-vous là? — C'est la lettre que nous attendions de France. — Et que dit-elle? — Elle est favorable; néanmoins il y a quelques petites observations. — C'est bien. — Et maintenant, qu'est-ce que Votre Sainteté désire qu'on fasse? — Il faut que cette affaire suive son cours; nous ne pouvons pas laisser là une œuvre appuyée par tant de recommandations. — Mais il y a deux moyens de la poursuivre: 1° par la Propagande, ce qui ne peut se faire que par un ordre exprès de Votre Sainteté; 2° par la Congrégation des Evêques et Réguliers, ce qui est plus conforme aux usages et aux Constitutions. — Il faut suivre le cours régulier et remettre tout de suite le dossier à la Congrégation des Evêques et Réguliers ». — « Conformément aux intentions du Pape, continue Son Eminence, je remettrai demain, jour de Congrès, votre dossier à cette Congrégation. Vous pouvez aller voir le Cardinal Préfet et le Secrétaire, mardi prochain. Ils vous diront si l'affaire doit se terminer bientôt ou si l'on doit encore attendre longtemps. Dans le premier cas, vous resterez à Rome; dans le second, vous retournerez en France et le R.P. Nicolet poursuivra votre affaire. — Je remerciai le bon Cardinal de toutes les peines qu'il s'était données pour nous et de l'extrême bienveillance qu'il nous avait toujours témoignée. »

Le jour après, F. François est au palais de la Chancellerie pour voir Mgr. Bizzarri, Secrétaire de la Congrégation des Evêques et Réguliers. Il y trouve Mgr. Chaillot qui lui recommande d'ajouter au dossier le Guide des Ecoles et le Manuel de Piété, pour prévenir d'autres retards possibles. C'est le 21 qu'il peut, en compagnie du R.P. Nicolet, trouver Mgr. Bizzarri. Ils sont bien accueillis, mais quand il apprend l'objet de la visite, Monseigneur dit: «Le temps n'est guère favorable; il n'y aura plus que deux Congrégations jusqu'aux vacances et nous avons tant d'affaires! ». Il s'étonne que le Révérend Frère ne soit pas venu le voir plus tôt. Le R.P. Nicolet lui explique alors les démarches qui durent depuis près de cinq mois. Monseigneur se montre bien disposé. Il indique qu'un mot d'explication de la part du Cardinal Barnabó pourrait hâter la marche de la question. Le Révérend Frère et le R.P. Nicolet se retirent satisfaits de l'accueil qu'ils avaient escompté moins affable. « La Sainte Vierge, Saint Joseph et les Anges gardiens s'en sont mêlés», lisons-nous dans les notes du F. François.

Le soir du même jour, le Révérend Frère se rend chez le bon Cardinal, comme il appelle le Cardinal Barnabó. Il écrit: « Le Cardinal me voit dans la salle d'attente. Pour ne pas me faire attendre, il s'approche de moi et me dit: Je n'ai pas encore remis vos pièces à la Congrégation des Evêques et Réguliers parce que le Secrétaire de notre Congrégation est malade… mais je pourrai peut-être les remettre demain ». Le Révérend Frère lui expose les désirs de Mgr Bizzarri. « Oui, oui, répond le Cardinal, je ferai un petit rapport pour indiquer comment les choses se sont passées». Mais le 28, ni Mgr Bizzarri ni le Cardinal Délia Genga, Préfet de la Congrégation des Evêques et Réguliers, n'ont encore rien reçu. De son côté, le Cardinal Barnabó est parti sans laisser la clé de ses appartements. On doit lui écrire pour lui rappeler le dossier. Le Cardinal répond, s'excuse et fait mille promesses. Le 31, le Révérend Frère va le voir en personne. En arrivant au palais de la Propagande, il jette « un regard et un soupir vers la Sainte Vierge, en passant devant l'église de Saint André delle Fratte », toute proche. Voici le récit de la visite: «Le Secrétaire de Son Eminence me dit que le Cardinal est au Congrès, de revenir à une heure de r après-midi. Je lui réponds que c'est le Cardinal qui m'a convoqué pour recevoir un dossier qu'il a à me remettre. Alors il me demande si j'ai une carte pour m'annoncer. Je lui remets un Mémoire que j'avais pris par précaution. Aussitôt il va trouver le Cardinal et revient me dire d'attendre un moment. J'en profite pour réciter quatre dizaines de chapelet et recommander cette affaire à la Sainte Vierge. Et voilà le Cardinal qui, une lettre à la main, me dit de le suivre. Il remet la lettre à son Secrétaire et lui dit d'aller au secrétariat faire un paquet de nos pièces. Il me dit d'y descendre aussi pour recevoir ce paquet. Je lui demandai s'il fallait le lui apporter. Non, répondit-il j'ai signé la lettre; tout est prêt. Je le remerciai et suivis le Secrétaire. Celui-ci m'introduit au secrétariat, donne des ordres et se retire. Peu après en me remet le paquet cacheté avec de la cire, à l'adresse de Son Eminence le Cardinal Délia Genga3. En m'en retournant, j'entre dans l'église S. André delle Fratte. On y disait une messe à la chapelle du S. Sacrement et de la Vierge miraculeuse44. J'y achevai mon chapelet et recommandai à la Sainte Vierge le paquet que j'apportais ».

Sans plus tarder, il court porter son dossier qui a dormi dans les tiroirs plus qu'il ne fallait, à Mgr Bizzarri, et le dialogue suivant s'établit entre eux deux: « Le Cardinal Barnabó m'a remis ce paquet pour vous l'apporter. — Bien, mais il faudra du temps pour examiner cette affaire. — Je désirerais bien, axant de retourner en France, connaître les principales difficultés que l'on pourrait y trouver et les modifications que l'on désirerait que nous fassions. — J'ai déjà trop de choses pour la Congrégation du mois d'août. — Je conçois qu'il ne soit guère possible que notre affaire passe avant les vacances, mais si vous pouviez nommer le Consulteur, il nous dirait ce qu'il en pense. Ordinairement on ne fait pas connaître les Consulteurs de peur qu'ils ne soient trop dérangés par les visites… Mais vous pouvez avoir ici une personne de confiance (les Pères Maristes, par exemple) qui suive votre affaire… Nous pourrions au besoin écrire à l'Ordinaire. D'ailleurs il y aurait bien à faire s'il fallait maintenant examiner toutes vos Constitutions pour les approuver. On commence d'ordinaire par donner une lettre laudative, ou du moins on se contente d'approuver l'Institut et on réserve l'approbation des Constitutions pour plus tard… — C'est bien aussi ce que nous désirons : qu'on se contente d'approuver l'Institut maintenant, ainsi que les articles fondamentaux, si on le juge à propos… ». F. François se retire et ajoute ces réflexions: «Il m'a toujours traité avec une bienveillance et une affabilité charmantes. Il parle un peu français, y mêlant de l'italien; nous nous comprenions; je tâchais de bien articuler en rapport avec l'italien».

Le mois d'août arrive et l'étude du dossier n'a pas encore commencé. Le Révérend Frère pense à son retour en France pour présider les retraites des Frères. Il demande et obtient une audience du Saint-Père qu'il veut saluer avant de partir et à qui il désire recommander son affaire. L'audience a lieu le 10 août. « Le Pape, écrit il, était assis modestement sur un simple fauteuil devant un bureau couvert d'un simple tapis vert. Il dit en me voyant: Ecco il Superiore dei Fratelli di Maria. Voilà le Supérieur des Frères de Marie. — Je me prosterne à ses pieds, il me donne son anneau à baiser et me fait signe de me placer devant lui. Alors il dit gracieusement: Vous avez dû vous trouver bien à Rome, car, cette année, les chaleurs n'ont pas été fortes. — Oui, très Saint-Père, le séjour de Rome m'est très agréable; on y voit tant de belles choses! Mais les retraites de nos Frères vont bientôt commencer. — Oh! oui! et il faut y assister. — Je m'estime très heureux de pouvoir, avant de quitter Rome, obtenir encore la bénédiction apostolique de Votre Sainteté pour moi et pour tous les Frères de Marie. — Oui, je les bénis tous, dit le Saint-Père. «F. François continue: «Et lui témoigner ma vive reconnaissance pour ses bontés et sa bienveillance paternelle envers nous. Je n'ai eu qu'à me féliciter de mes rapports avec Son Eminence le Cardinal Barnabó. Il en a été de même avec, Mgr. Bizzarri que j'ai vu deux fois depuis que notre affaire a été confiée à la Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers. Monseigneur m'a accueilli avec beaucoup de bienveillance, mais il m'a dit que cette affaire ne pouvait se terminer avant les vacances, vu qu'il n'y avait que deux Congrégations générales et qu'on avait d'autres affaires. — C'est vrai, a répondu Sa Sainteté, et puis on va doucement dans ces affaires… Voyez, on ne peut pas faire beaucoup d'ouvrage en été…». Le Révérend Frère explique ensuite que son affaire restera entre les mains du R.P. Nicolet qui s’y intéressera… — C'est bien, répond le Souverain Pontife, Allons! Bon voyage! ». Je me prosterne alors aux pieds de Sa Sainteté et lui dis: «Très Saint-Père, je m'en retourne plein de confiance et pénétré d'un respect, d'une reconnaissance et d'un attachement tout nouveaux pour le Saint-Siège; et je m'efforcerai d'inspirer les mêmes sentiments à tous nos Frères, afin qu'ils les inspirent eux-mêmes aux nombreux enfants qui leur sont confiés. — Il est bien nécessaire d'être toujours attaché au Centre, me répond le Saint-Père. Il me donne de nouveau son anneau à baiser. Je le prie de me permettre de baiser aussi sa mule. Puis je me retire selon le cérémonial d'usage. Pendant tout ce temps, la figure du Saint-Père me paraissait toute rayonnante de douceur, de bonté et de majesté. H parlait avec un aimable sourire et je me sentais à l'aise auprès de Lui. L'impression qu'il m'a faite ne s'effacera jamais de ma mémoire et mon séjour à Home sera une des plus belles époques de ma vie ».

Le lendemain, 11 août, le Révérend Frère va prendre congé de Mgr. Bizzarri qui promet de s'occuper plus activement du dossier, après les vacances. Il se plaint du grand nombre de Congrégations qui portent le nom de maristes, mais il n'ajoute pas : « Et voici encore une nouvelle Société de ce nom ». «Jamais il ne nous a fait cette objection… On croit que le Saint-Père lui a parlé de nous », écrit F. François.

F. François rend, le même jour, visite au Cardinal Barnabó qui le reçoit familièrement. Le Cardinal lui dit qu'il a recommandé notre affaire au Cardinal Della Genga, fort bien disposé à notre égard, mais qui dit : «Cela dépend surtout du Secrétaire». Le F. François parle de l'audience du Saint-Père et de la bienveillance que Sa Sainteté lui a manifestée. Ils s'entretiennent ensuite des contretemps qui sont venus entraver le- démarches pour l'approbation de l'Institut. Le lion Cardinal avoue qu'il «ne faut jamais se presser dans une affaire aussi importance… Voyez, dit-il. le Messie était bien nécessaire, cependant Dieu l’a fait attendre 4.000 ans à l'humanité; son Eglise s'est fondée peu à peu… Le Cardinal finit sa conversation en recommandant l'attachement au Saint-Siège, centre du monde catholique et en offrant ses bons services. Le Révérend Frère le remercie de toutes les peines qu'il s'est données pour notre Institut et des lionnes dispositions qu'il manifeste à son égard.

Le séjour du F. François à Rome arrive à son terme. Avant de partir, il tient à visiter Son Eminence le Cardinal Della Genga qui aura désormais l'affaire entre les mains. Il en obtient une audience pour le 16 août. Il est accompagné du R. P. Nicolet.

«Le Cardinal, écrit F. François, nous a reçus gracieusement. Le P. Nicolet lui a exposé le but de notre visite. Encore un nouvel Institut, s'est écrié le Cardinal. Mais il y en a déjà tant qui ont à peu près le même but. Ce sera bientôt une confusion. Le Père Nicolet lui explique alors, en italien, notre ancienneté, notre union primitive avec les Pères Maristes, ce qui avait été d'abord proposé pour l'union des deux Congrégations, notre nombre (cela l'a frappé) et pourquoi actuellement il y a une administration distincte pour chacune. Mais c'est à peu près comme les Frères des Ecoles Chrétiennes, a repris Son Eminence. Je plaçais parfois quelques mots français dans l'entretien. La Cardinal m'a encouragé, disant que je pouvais parler. Alors j'ai exposé les différences des deux Instituts. Il a demandé quel était le traitement exigé pour chaque Frère. Le traitement est de 400 francs, répondis-je, qui proviennent des allocations des municipalités et des rétributions scolaires. Le P. Nicolet lui expose les détails de notre affaire depuis que les pièces du dossier ont été remises entre les mains de Sa Sainteté jusqu'à ce que, par son ordre, le Cardinal Barnabó les ait envoyées à la Congrégation des Evêques et Réguliers. Alors son Eminence s'est souvenu que ce bon Cardinal lui en avait parlé… «Son Eminence dit ensuite au F. François: «Il vous faut à Rome une maison fixe; c'est nécessaire pour les affaires de l'Ordre et pour sa perfection». J'ai laissé, continue F. François, un Mémoire à Son Eminence qui m'a fait l'honneur de me serrer la main et nous a congédiés avec bon espoir de réussite ».

F. François s'éloigne de Rome plein de confiance que l'approbation de l'Institut suivra une marche assurée et aboutira sans trop tarder. Le 25 août, il rentre à Saint-Genis, nouvelle Maison Généralice, où il est reçu avec effusion de joie par les nombreux habitants qui la remplissent déjà.

Quant à l'approbation de l'Institut, Rome étudia notre dossier qui suivit sa marche normale. La Sacrée Congrégation des Evêques et Réguliers envoya par l'intermédiaire de la Curie archiépiscopale de Lyon, un ensemble de remarques sur dos Constitutions avec ordre de réunir un Chapitre Général qui répondrait à ces remarques. Le Chapitre se réunit en 1862. sous la présidence du R.P. Favre, Supérieur Général #e la Société de Marie. La Chapitre discuta les remarques de Rome et envoya les réponses pertinentes, en plein accord avec le R.P. Favre. Les tractations se poursuivirent durant plusieurs années. Rome approuva l'Institut, comme nous savons, le 9 janvier 1863 et confirma les Constitutions pour cinq ans. Cette confirmation fut renouvelée régulièrement jusqu'à ce que l'évolution des hommes et des choses eut permis d'arriver à un plein accord55. Nos Constitutions furent définitivement approuvées le 27 mai 1903, et reconfirmées le 4 avril 1922, après avoir été mises en conformité avec le Code de Droit Canonique de 1917.

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1 Voir Bull. N° 189. Janv. 1963, p. 367.

2 Alessandro Barnabó naquit à Foligno, le 2 mars 1801. Créé cardinal le 10 juin 1856, avec le titre de Sainte Susanne, il remplit la charge de Préfet de la Propagande. Il mourut à Rome, le 24 février 1871. C'eut à son intervention que l'on doit la fondation de nos œuvres en Afrique du Sud.

3 Cardinal Gabriel Della Genga, né à Assise, le 4 décembre 1801; mort à Rome, le 10 février 1P.61. Neveu de Léon XII. Créé cardinal le 11 juillet 1836.

4 C'est l'image de la Vierge qui s'anima devant Alphonse de Ratisbonne, le 20 janvier 1842, et le convertit au catholicisme.

5 Cf. Hist. de l'Inst., p. 56 et suivantes.

 

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