Après 30 ans. Souvenir de nos Frères martyrisés en Espagne (suite)

F. Ed. Corredera

03/Nov/2010

La question de nos Frères martyrisés en Espagne peut être envisagée sous des aspects divers. Nous nous bornerons ici à quelques faits particuliers, à quelques citations, laissant aux lecteurs le soin de les interpréter.

Il est regrettable, de par ailleurs, de constater que la plupart des Frères sacrifiés en haine de leur foi n'eurent pas de témoins et que rien ne nous a été conservé sur les derniers jours qui marquèrent leur existence ici-bas. Quant aux témoignages que nous avons pu recueillir sur certains, ils sont très fragmentaires et incomplets.

Ceci dit, nous allons glaner, de-ci de-là, quelques faits particuliers intéressants.

F. Alberto Maria Vivar. Lorsque les événements de la guerre civile commencent, il se trouve en visite de famille. Au terme de sa permission, il n'hésite pas à quitter son pays natal, en zone sûre et tranquille, pour rejoindre son poste à Barcelone. Le danger y est grand, il le sait. Il se sépare de ses parents éplorés, en leur disant : « Il est possible que nous nous voyions pour la dernière fois en ce monde. Il en sera ce que Dieu voudra. Je ne reste pas ici; ma place est là-bas; je dois rentrer au collège ».

F. Ismael Rau. Il se trouvait à Lérida où il venait de subir une opération. Il écrivit alors à son frère, lui aussi membre de notre Institut: « Ne dis rien à nos parents, afin qu'ils ne viennent pas me voir. Je suis prêt à tout ce qui pourra m'arriver; je suis entre les mains de Dieu. Prie pour moi. Après l'opération, j'écrirai aux parents ». Que lui arriva-t-il dans la suite? Nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'il fut assassiné parce que religieux mariste.

Ce qui suit nous présente un Frère qui ne périt pas sous les balles et qui put continuer dans la suite son œuvre au service des enfants. Mais son cas vaut la peine d'être relaté.

Il était Directeur d'un de nos collèges de Lérida. Les miliciens menacèrent de le tuer, et lui, plein de courage, leur tint ce langage: «Je ne crains pas la mort, mais je vous demande de ne faire aucun mal à ceux qui sont sous mes ordres. Je réponds de leur innocence. Quant à moi, vous pouvez me faire ce que vous voudrez. Je dois mourir un jour, je le sais; vous aussi, vous mourrez, et peut-être d'une mort moins belle». Il fut épargné.

Presque dans les mêmes termes s'exprima F. Salvatory, que sa qualité de Français sauva de la mort. Il dit aux miliciens qui l'avaient arrêté: Tuez-moi mais ne touchez à aucun de mes Frères! ». Il fut défendu par un des miliciens qui avait été son élève et qui s'interposa en sa faveur.

F. Benedicto Andrés Montfort fut fusillé à Albocacer, son village natal. Il fut exécuté le 8 décembre 1936; c'est pourquoi le village l'a appelé: «Le martyr de l'Immaculée».

Voici ses dernières paroles: «Vive le Christ-Roi! Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de moi ! »

F. Carlos Brengaret se trouvait dans la prison San Elias de Barcelone. Présageant sa mort tragique, il murmura, débordant de joie, à l'oreille d'un confrère: «Nous allons être martyrs! »

F. Fidencio Linares, jeune scolastique de Pontés, avait été enrôlé de force dans les armées républicaines. Voici ce qu'il écrivait du front où il combattait : « Je ne regrette qu'une chose : c'est que, si je meurs, ils prendront mon chapelet pour s'en moquer et le profaner ». Peu de jours après, il dut se présenter au lieutenant de son bataillon qui le tua sur place de deux coups de revolver.

F. Salvio Gómez était le frère de F. Eusebio, Visiteur de la Province d'Espagne. Il prenait soin de la taillerie et de la lingerie de la maison de Las Avellanas. Quelque temps avant les graves événements, il avait consigné ces paroles par écrit: «Si je pouvais être martyr! C'est là une grâce bien grande! Si je n'ai pas le bonheur de répandre mon sang pour Jésus-Christ, que je meure martyr d'amour comme Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus ». Nous croyons sincèrement que le bon Dieu lui accorda les deux grâces qu'il demandait.

Nous dirons en passant que son frère, F. Eusebio, était animé des mêmes sentiments. Nous ne savons rien à son sujet, sinon qu'il fut arrêté et fusillé.

F. Vito José Elola était infirmier de la maison de noviciat. Il était habile, prudent et dévoué. Les chefs révolutionnaires auraient bien voulu mettre ses talents à profit en lui confiant la direction de l'hôpital de la ville voisine de Balaguer. Le Frère répondit: «Je me dois à mes Frères malades, et si Dieu nous demande la vie, nous devons la lui donner ».

Il y avait dans la communauté martyre de Tolède un Frère français, Jean-Marie Gombert, sympathique, dévoué et très joyeux de caractère. Son extérieur attirait peu l'attention, mais ceux qui le connaissaient l'admiraient grandement. Il aurait pu fuir dans sa patrie, mais il préféra rester au milieu de ses Frères et conquit la palme du martyre.

De la même communauté était F. Jorge Luis. Lorsque la patrouille d'assassins le plaça la face contre le mur des exécutions, le Frère se tourna vers eux, leur assurant qu'il n'avait pas peur: «Vous êtes armés jusqu'aux dents, leur dit-il; moi, je suis seul et sans armes, mais je ne vous crains pas». Un vigoureux: «Vive le Christ-Roi! » scella pour toujours ses lèvres au moment de tomber pour Dieu.

Monseigneur l'évêque de Lérida s'était réfugié dans la prison comme lieu plus sûr que tout autre. Il se trompait: la prison fut prise d'assaut à plusieurs reprises par des bandes de forcenés. Avec Monseigneur périrent de nombreuses victimes : prêtres, religieux, dont deux de nos Frères. L'un de ces derniers, F. Jenaro Merino, aide-infirmier de Las Avellanas, avait été oublié dans la liste de ceux qui allaient être exécutés. Or, le chef des miliciens s'en aperçut et interpella le Frère : « Mais toi aussi, tu es religieux? — Oui, je le suis. — Et je ne t'ai pas nommé? — Non — Le Frère suivit les autres et reçut la palme du martyre.

F. Severino Ruiz faisait partie de la communauté de Vich. Il va se réfugier à Barcelone où il est reconnu et arrêté. On veut le forcer à déclarer où les Supérieurs se trouvaient cachés. Mais comme il refuse de parler, il est torturé; ses lèvres restent cependant obstinément closes. Au moment d'être fusillé, il crie à voix forte: «Vive la Vierge del Pilar! Vive le Christ-Roi! ». Alors les bourreaux, oubliant deux autres Frères qui attendent leur tour, recommencent à le torturer, l'arrosent de benzine et le brûlent vif. Les deux autres Frères, profitant de la confusion, réussissent à s'échapper. C'est par eux que nous avons su ces détails.

F. Alipio écrivait ceci le 15 août, fête de l'Assomption: « Sainte Vierge Marie, si vous voulez que je sois martyr, faites que ce soit en ce jour de votre fête ». Il ne tomba pas ce jour-là, mais le soir du 7 septembre, alors que liturgiquement la fête de la Nativité de Marie avait commencé.

Lorsque les quarante-trois Frères qui tombèrent au cimetière de Moncada (Barcelone), étaient conduits au lieu du supplice, une voix jeune et vigoureuse s'éleva du groupe pour chanter les louanges de la Sainte Vierge. On entendit ces mots: «Courage, mes Frères! Voici le chemin de la gloire éternelle! » C'est F. Lucio qui en a conservé le souvenir.

Ce dernier passait devant un tribunal de justice (si l'on peut appeler cela justice) et se voyait condamner trois fois à mort. A un moment donné, le Frère se lève et, s'adressant au président, lui dit: « Regarde-moi bien parce que tu passeras en jugement bien avant moi. Là nous nous verrons ». Le Frère échappa à la mort et il a expiré de mort naturelle, il y a peu d'années.

F. Valente José parcourait, au début des troubles, la maison où il s'était réfugié avec ses Frères, distribuant à ces derniers le peu d'argent de la communauté. Son attitude et son comportement étaient si religieux que quelqu'un lui fit remarquer que cela pouvait les compromettre tous. Le Frère lui répondit: «Grâce à Dieu, je suis prêt à tout. Si je dois mourir en faisant mon devoir, Dieu en soit béni! En tout cas, la vie est très courte! »

F. Felipe Latienda remplissait les fonctions de Maître de novices à Las Avellanas. Ses disciples avaient été placés dans des familles des alentours. Les Frères professeurs étaient en continuel danger d'être arrêtés. F. Felipe dit à ces derniers : « Que chacun prenne le chemin qui lui semblera le plus sûr. Mettons notre confiance en Dieu, plaçons-nous sous la protection de la Sainte Vierge, les priant de veiller sur nous et sur nos disciples. Notre présence ne fait que les compromettre tous ».

F. Virgilio Lacunza, nous l'avons vu, n'eut de trêve ni repos qu'il n'eût obtenu la délivrance de cet enfer rouge des Frères et des sujets en formation. Il y risquait sa vie plus que quiconque, précisément parce que dans ses rapports avec les chefs, il s'était révélé habile et intelligent et qu'il s'était rendu compte de leur grande vénalité. Ce bon Frère disait souvent: «Aidez-moi à sauver notre jeunesse des dangers moraux et matériels dans lesquels les a plongés cette révolution satanique ». Il parvint à réaliser en partie ses projets, mais au prix de sa vie, comme nous l'avons dit.

F. Crisanto González était le Directeur du juvénat de Las Avellanas. Il parvint à placer son jeune monde dans des familles sûres des villages voisins. Il visitait ses juvénistes tous les jours, les réunissant derrière quelque pli de terrain pour les encourager, les consoler. « N'ayez pas peur, leur disait-il; je ne vous abandonnerai pas, même si je dois y laisser ma vie ». Comme des personnes charitables l'invitaient à s'éloigner du danger continuel qui le menaçait, il leur répondit: «Je ne puis pas abandonner ces enfants; je mourrai plutôt que de le faire. Je crois que c'est Dieu qui me le demande », et il continua sa tâche héroïque. Mais un jour, des déserteurs du front passèrent par là. Ils l'arrêtèrent, le fixent monter sur un camion et l'assassinèrent à l'écart, dans la campagne.

Lorsque, au retour de la paix, on alla déterrer ses restes mortels pour les ensevelir plus dignement, on trouva sa main droite sans corruption et son index formant une croix avec un petit morceau de bois, comme s'il avait voulu encore témoigner de sa foi.

F. Aquilino Baró fut martyrisé à Las Avellanas, devant le « fronton » du jeu de pelote. Il était Sous-Maître des novices. Prié de s'éloigner, il s'était retiré dans son village natal, proche de là. Découvert, il fut ramené à Las Avellanas où il fut fusillé avec trois autres Frères. Avant de tomber sous les balles des assassins, il parla ainsi à ces derniers: «En tant qu'homme, je vous pardonne; en tant que catholique, je vous remercie, car vous me mettez dans les mains la palme du martyre que tout bon catholique désire ».

F. Aureliano fut arrêté à Badajoz. Voici quelle fut sa fin: Les miliciens lui promirent la liberté s'il blasphémait Jésus-Christ. Le Frère protesta indigné, et, comme ils insistaient, il les interrompit par un sonore: «Vive le Christ-Roi!», qui scella pour toujours ses lèvres de confesseur de la foi.

Nous finirons par les paroles du F. Laurentino Alonso, Provincial, que nous connaissons déjà. Il portait sa propre croix et celle de tant de Frères confiés à sa garde. Il se rendait compte de sa pénible position. Devant l'impossibilité de sauver ses Frères, il s'écriait: «Les hommes peuvent nous trahir, mais Dieu est avec nous ». Comme on lui disait qu'il ferait mieux de s'éloigner de Barcelone, que sa présence serait plus utile et même nécessaire en zone nationale, il répondait: «Ceux qui portent la responsabilité de la direction doivent se trouver à la tête de leurs sujets en danger. Vous, comme moi, savez combien cette décision m'est pénible, mais je la maintiens ».

Les démarches qu'il avait permis d'entreprendre en vue de la libération de ses Frères n'aboutirent qu'à une trahison. Lorsque, prisonniers dans le Cabo San Agustín, tous se rendirent compte de leur tragique situation, F. Laurentino s'écria en s'adressant aux Frères : « Vous savez que nous avons fait tout le possible pour sortir de cette pénible position. Nous pensions pouvoir réussir, mais il n'en a pas été ainsi. J'ai partagé avec vous les peines et les dangers. Disons-nous au-revoir au ciel ».

Quand le traître Fernández arriva, F. Laurentino s'avança vers lui et lui dit courageusement: «S'il y a quelque charge contre nous, que tout retombe sur moi, le supérieur. Laissez aller ceux-ci; ils n'ont fait aucun mal». Le sinistre personnage, sans même daigner le regarder, murmura: «Va-t-en! il n'y a rien à faire».

Quand F. Laurentino s'entendit nommer, premier de la liste des condamnés, il leva la main vers le ciel et dit: «Frères! au-revoir au ciel! » Il prononça le mot: «Frères» avec l'accent qui lui était particulier, en y mettant toute son âme de père.

F. Ed. Corredera

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