Ce qui sest passé à Lérida

12/Oct/2010

Le C. F. Gabriel-Jacinto, heureusement échappé de Lérida, fait, dans les pages suivantes, le récit de ce qui est arrivé à la communauté dont il faisait partie dans cette ville, jusqu'à son évasion.

 

Premiers désordres. — « Le 19 juillet 1936, le Commandant de Lérida avait proclamé l'état de siège. Toute la journée se passa tranquillement. Mais, quelle ne fut pas notre surprise en apprenant, le lendemain, à 9 h. du matin, que la garnison livrait des armes aux milices marxistes.

Quelques moments plus tard commençaient, en divers points de la ville, des fusillades dont le bruit répandit partout la terreur. D'ailleurs, les miliciens rouges, par groupes, agissant avec méthode et munis de listes bien dressées, commencèrent le pillage et l'incendie des églises et des couvents, ainsi que le massacre de leurs habitants. Les douze Pères du Cœur de Marie furent tous tués, les dix Mercédaires aussi, ainsi que les 3 Pères Carmes. Les prêtres séculiers furent poursuivis chez eux ou dans les familles où ils s'étaient réfugiés et abattus partout où on les trouva. Un tout petit nombre parvint à échapper, il en périt 150, en tête desquels l'évêque lui-même.

Les miliciens firent de même dans tous les villages tranquilles de la région environnante.

Le mardi 21, ce fut le tour de tous les officiers de la garnison. Au nombre de 25, ils furent placés contre un mur et fusillés.

Impossible de décrire l'état de la ville pendant ces jours d'horreurs.

 

Notre tour. — Vers les 5 h. du soir, le 21 juillet, nous entendons des coups violents à notre portail de fer. Des cris sauvages s'y mêlaient. Nous allons ouvrir, non sans trembler, car, pour sûr, on venait nous massacrer.

Douze miliciens armés pénètrent en criant et blasphémant et, nous mettant en joue, nous ordonnent de lever les bras.

Puis, pendant qu'une partie du groupe nous garde, l'autre qui s'en prend au C. F. Directeur, l'accable de questions sur son personnel, les fascistes cachés, les armes et ainsi de suite.

Très digne, le F. Directeur leur répond: « Je ne crains pas la mort, mais ce que je vous demande seulement, c'est que vous laissiez tranquilles ceux dont je suis chargé, car je réponds de leur innocence. Pour moi, vous me ferez ce que vous voudrez, car je sais que je dois mourir un jour, et vous aussi d'ailleurs, et je souhaite que vous soyez alors aussi tranquilles que moi, maintenant».

Un des miliciens s'écria alors : « Nous ne voulons tuer personne, commençons là perquisition ». Ils parcoururent la maison, les Frères placés contre un mur restaient là, les bras levés. Le dernier amené fut le F. cuisinier, qui avait fini de changer d'habits.

 

Un marxiste providentiel. — Sur ce, un nouveau groupe de miliciens était arrivé, se mêlant aux autres. Parmi eux se trouvait, par bonheur, un ancien élève. Il prit notre défense, nous déclarant innocents et disant que nous ne nous étions occupés qu'à faire du bien aux enfants. Sur ce, discussion entre les miliciens. Elle menaça d'abord de mal tourner pour nous, mais s'acheva par la décision suivante : trois miliciens iraient prendre des ordres à je ne sais quel Comité central. Un quart d'heure, qui nous parut long, s'écoula. L'ordre était qu'on devait nous laisser tranquilles, pour le moment et qu'on reviendrait voir un peu plus tard ce qu'il y avait à faire.

L'ancien élève ajouta confidentiellement qu'il nous conseillait de ne pas sortir, tout étant à feu et à sang dans la ville. En effet, les haut-parleurs lançaient à tout moment des ordres comme celui-ci: Toute famille où l'on découvrira un prêtre ou un religieux caché sera fusillée.

Qu'on imagine notre état d'esprit. On ne put ni manger ni dormir. Nous nous contentions de calmer la soif, ce qui semblait aussi arrêter un peu la fièvre qui nous avait envahis. Nous fîmes nos exercices de piété de notre mieux, ce qui nous apporta plus de résignation à la mort et plus confiance en Dieu. Nous en avions grand besoin.

Le lendemain, à 11 heures, arrive un camion de miliciens. Une nouvelle perquisition recommence. Nous pensions bien cette fois, être à notre dernière heure. Aussi, à la question, si nous étions des religieux nous répondîmes oui, délibérément. Il valait encore mieux mourir pour cette cause que pour toute autre.

Soudain, au milieu de l'opération, toute la bande est réquisitionnée pour aller prêter main forte ailleurs. Elle nous laisse là, non sans nous dire: « Nous reviendrons à un autre moment pour finir ».

 

Notre départ de la maison. — L'Internat ayant été transformé en hôpital pour blessés, la ville réclamait par radio des effets de literie. Nous eûmes l'idée d'y porter tout ce dont nous disposions, espérant ainsi rejoindre l'autre communauté et peut-être nous faire embaucher dans l'hôpital, où de vagues nouvelles nous assuraient que nos Frères étaient infirmiers.

Tout arriva heureusement comme nous l'avions calculé. Mais, alors que nous pensions que tous nos confrères du Collège étaient libres et occupé à soigner les blessés, ils nous apprirent que deux déjà d'entre eux venaient d'être saisis la veille, sans aucun motif spécial que de massacrer des religieux. On les avait conduits au Champ de Mars et fusillés. Ils ajoutaient que l'on parlait de continuer par d'autres.

Enfin nous étions là, au nombre d'environ trente Frères, fort affairés. Mais nous pouvions nous réunir, notamment à la dépense, où plusieurs des nôtres étaient employés et nous encourager ainsi ensemble à compter sur le secours du bon Dieu et la protection de la sainte Vierge.

 

Rôle de l'estomac: — Assez adroitement, nous arrivâmes, en quelques jours, par des attentions qui visaient surtout l'estomac, à gagner le chauffeur de l'Hôpital, un des administrateurs et un des plus fameux anarchistes de l'endroit, sans compter d'autres amis. Quel beau monde ! Mais enfin je me garderai bien d'en dire du mal. La suite montrera pourquoi.

Avec les trois dont je viens de parler, qui, tout en mangeant ou buvant, nous faisaient part de leurs craintes à notre sujet, nous finîmes par proposer un plan de fuite. Touchés des menaces qui pesaient sur nous, des soins que nous prodiguions aux blessés, des attentions que nous avions pour eux, ils en vinrent à nous dire qu'en effet de si braves gens que nous méritaient d'être sauvés.

Dès ce moment, ils se mirent en tête de nous obtenir les papiers nécessaires pour tenter une fuite. Il en fallait cinq ou six par personne, de toutes sortes de comités. Ce n'était pas chose facile, mais il y a ces ententes, même entre brigands. Fin août, les affaires étaient en bonne voie.

 

La fuite. — Le 5 septembre, le Frère Directeur, avec quelques confrères put être dirigé sur Barcelone. Hélas! Il n'arriva même pas au bout du voyage et fut tué en route. Pour nous, le même jour nous montions, au nombre de quatre, dans une auto particulière, accompagnés du chauffeur et des deux miliciens de nos amis qui se dévouaient à nous faciliter la fuite, vers Andorre. Ils avaient les poches bourrées de pistolets et de cartouches.

L'auto, filant à bonne allure, avait pas mal de trépidations, mais je crois bien que notre cœur en avait encore davantage. Dans quelques heures, nous disions-nous, nous serons morts ou sauvés.

Nous n'avions pas fait un kilomètre que déjà des miliciens nous arrêtaient. Papiers montrés et discours échangés avec notre escorte, nous saisîmes le propos suivant… « Ça va bien, nous comprenons, vous les menez au cimetière! ».

Il nous revint en pensée ce qui était arrivé, quelques jours plus tôt, à un prêtre et un religieux français que leurs soi-disant sauveurs avaient tués sur cette même route, non loin d'ici. Espérances, craintes, prières alternaient et se mêlaient sur nos lèvres. Il fallait aller jusqu'au bout. Il était trop tard pour reculer.

A chaque bourgade c'était un nouvel arrêt pour débattre, avec les milices rouges, la suite du voyage. Mais tous assuraient à nos dévoués hommes d'escorte que nous ne franchirions pas Urgel, dont le comité avait pour fonction d'arrêter tout fuyard allant dans la direction d'Andorre.

De fait, il fallut bientôt arriver devant ce fameux Comité, qui siégeait au Palais épiscopal. Là, pendant trois mortelles heures nous dûmes attendre une décision, sous les regards des curieux, miliciens et autres, dont les airs, les demi-mots, les sourires dé compassion ou d'ironie nous faisaient passer par toutes les émotions.

A la fin d'interminables discussions et rasades de vin, les braves Rouges qui s'étaient jurés de sauver nos têtes obtinrent d'aller à Lérida chercher de nouveaux papiers plus explicites.

Après trois jours d'une attente qui nous semblait une agonie, dans une chambre où on nous avait internés, nos sauveurs reparurent enfin.

Mais voilà que les deux chefs du Comité local, les plus intraitables, étaient absents. Les autres n'osaient rien décider en leur absence. A force de discuter, cependant, ils finirent tout de même par nous laisser partir. Ils comptaient sans doute que nous les rencontrerions sur notre chemin.

La nuit approchait, mais sans perdre une minute, nous sautâmes dans l'auto qui partit à toute vitesse.

A cent mètres de la frontière était tendue la chaîne barrant la route. Et juste, une auto descendait en sens inverse. Elle contenait précisément les deux fameux chefs du Comité d'Urgel qui s'étaient opposés à toute entente. Quelle peur nous eûmes en les reconnaissant ! Ils reconnurent bien aussi nos hommes. Disputes, cris, menaces commençaient à s'échanger. Par bonheur, un policier d'Andorre, prévoyant un conflit, sanglant peut-être, baissa la chaîne, monta sur le marchepied de notre auto, dit au chauffeur de partir à toute vitesse et nous accompagna jusqu'au bourg de San Julian. Nous étions sauvés, sauvés de l'enfer rouge, libres enfin. Nous étions là à pousser des exclamations de joie, à verser des larmes, à remercier Dieu à haute voix et nos sauveurs aussi.

C'était le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. Les cloches qui sonnaient l'angélus me semblaient si douces á entendre!

C'était l'anniversaire de ma prise d'habit et de ma profession.

Oh ! que tous ceux qui liront ce récit m'aident à remercier Dieu et, en particulier, qu'ils prient pour la délivrance des âmes du Purgatoire, à qui je n'avais cessé de me recommander, pendant ces cinquante jours passés en enfer ! ».

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