Collège Champagnat de La Havane

27/Sep/2010

A la fin de 1914, il y avait déjà onze ans que nos Frères avaient jeté les fondements de leur œuvre à Cuba, où, sous la protection de N. D. de la Caridad del Cobre, patronne de la grande île, ils avaient pu établir les trois collèges de Cienfuegos, Remedios et Caïbarien; mais nous n'avions encore rien à la Havane, capitale de la jeune république, bien qu'il fût certain qu'il y avait là un grand bien à faire, et l'on crut que le temps était venu de tenter un essai.

Le 2 janvier 1915, quatre-vingt-dix-huitième anniversaire de la fondation de l'Institut, le Frère Tirso, muni des autorisations nécessaires, ouvrit donc, avec l'aide de trois confrères une petite école dans une maison assez exiguë du quartier de la Víbora.

Soit parce qu'on était en cours d'année scolaire et que les enfants étaient déjà placés, soit parce qu'on n'avait presque rien fait pour se faire connaître, le succès, dans les débuts, fut plutôt modeste. Durant les six mois de l'année scolaire qui restaient encore, 26 élèves seulement sollicitèrent leur inscription ; mais, à partir de la rentrée suivante, leur nombre s'accrut rapidement comme le montre le graphique ci-après.

Au début de l'année 1917-1918, il fallut agrandir le local et élargir les programmes. De nouvelles classes furent créées, l'enseignement secondaire et l'enseignement commercial introduits, et l'établissement, qui prit dès lors le titre de collège, fut agrégé au Lycée officiel de la Havane. En moins de trois ans, il s'était placé an nombre des centres éducatifs les plus en vue de la grande capitale et il vit le nombre de ses élèves continuer à s'accroître d'année en année.

Mais, quoi qu'on eut pu faire pour amplifier et améliorer le local, il demeurait incommode, trop étroit et ne paraissait pas susceptible d'être amené à présenter les conditions essentielles d'un établissement de ce genre; c'est pourquoi, après avoir vainement cherché une solution plus pratique, on demeura convaincu que le seul bon moyen de sortir de la difficulté était d'acheter un terrain bien placé et d'y bâtir à neuf. Malheureusement le projet impliquait de grandes dépenses et ce ne fut pas sans hésitations que les premiers Supérieurs en vinrent à l'autoriser ; mais, devant la poussée des circonstances, force leur fut bien de s'y résoudre et tout fait espérer d'ailleurs que, la Providence aidant, ils n'auront pas lieu de le regretter.

Un terrain assez spacieux, avantageusement situé dans le même quartier de la Víbora, fut acquis en 1919 et le 12 décembre 1921, fête de N. D. de Guadalupe, on y posait joyeusement la pierre fondamentale d'un bel édifice dont la construction, un an après, était assez avancée pour que la communauté et les classes du Collège pussent s'y installer. Un soupir de soulagement et de joie incoercible s'échappa de toutes les poitrines, tant il y avait de contraste entre ces salles spacieuses, commodes, largement aérées et ajourées avec celles qu'on venait de quitter; cependant, si l'essentiel y était en abondance, beaucoup de détails manquaient encore; la chapelle notamment était en retard. Il fallut trois ou quatre mois pour que tout pût être à peu près terminé.

*
*    *

C'est alors seulement que put avoir lieu l'inauguration solennelle, fixée au 22 avril, troisième dimanche après Pâques. S. E. Monseigneur Pierre Gonzalez, évêque de la Havane, qui se plaît, toutes les fois que l'occasion s'en présente, à donner aux Petits Frères de Marie des témoignages de son affectueuse estime, avait bien voulu accepter de venir y pontifier.

La cérémonie fut belle et très pieusement impressionnante. Entre 7 h. ½ et 8 heures du matin, la grande cour intérieure du Collège, transformée en chapelle, s'était remplie d'une nombreuse assistance composée principalement des 600 élèves, de leurs familles, et de personnes amies de l'Etablissement.

A huit heures, le vénérable Pontife y fait son entrée, précédé de la troupe choisie des enfants de chœur, au milieu de la double haie des élèves qui s'inclinent respectueusement sous sa main bénissante, et bientôt commence la bénédiction solennelle de la maison selon la forme marquée par le Pontifical. Son Excellence bénit d'abord le bel autel de la chapelle; puis, accompagné du parrain, de la marraine, du Frère Provincial et d'un groupe nombreux de personnages de distinction qui avaient tenu à s'unir à la Communauté dans cette solennelle circonstance, il parcourt les divers appartements de la maison en les aspergeant d'eau sainte et récitant les prières liturgiques ; après quoi, revenu à la chapelle improvisée que forme la cour intérieure, il célèbre la sainte messe à l'autel provisoire qui se dresse au fond, devant la nombreuse assistance pieusement recueillie. De beaux chants y furent exécutés par la chorale du Collège et, à l'issue du saint sacrifice, le Saint Sacrement fut porté processionnellement au tabernacle de la chapelle, d'où, comme du trône silencieux de son amour, il animera et fécondera désormais par sa grâce la grande œuvre éducatrice qui se poursuit dans la maison, donnant aux maîtres, dans la mesure où on aura la bonne inspiration de recourir à lui, l'intelligence qui éclaire, la chaleur qui persuade, le dévouement qui triomphe de tout, et aux élèves la facilité à comprendre, la docilité à suivre la direction qui leur est donnée et la bonne volonté pour faire généreusement les efforts nécessaires.

*
*    *

A cette belle et religieuse fête de la matinée fit suite, dans l'après-midi, une autre fête d'un genre différent mais également très sympathique : la prestation du serment de fidélité au drapeau, qu'on a coutume, dans toutes les écoles de l'Amérique latine, d'entourer d'un appareil impressionnant. Elle eut lieu, elle aussi, vers les 4 heures, dans la vaste cour intérieure du Collège, dont le décor s'était métamorphosé comme par enchantement, et fut encore présidée par Monseigneur l'Evêque, accompagné de Son Excellence Don Carlos Manuel de Céspedes, Secrétaire d'Etat, avec assistance des ministres de France et d'Espagne et d'un groupe important de notabilités de la capitale cubaine, qui avaient bien voulu faire cet honneur au Collège et à ses directeurs.

Après avoir reçu solennellement la bénédiction du Pontife président, la précieuse enseigne passa des mains de la marraine qui l'avait tenue à celles de Son Excellence le Secrétaire d'Etat. Celui-ci, en la remettant à son tour à celui des élèves à qui était dévolu l'honneur de la porter, adressa à tous un discours patriotique de haute inspiration, qui se termina par cet émouvant dialogue:

"Elèves de ce Collège, jurez-vous d'aimer et de servir fidèlement la glorieuse enseigne de la Patrie et de vous tenir toujours dignes de sa protection et de sa sauvegarde?

– Oui, nous le jurons.

– Jurez-vous de la défendre contre toute offense, contre toute injure, et de répandre, s'il le fallait, jusqu'à la dernière goutte de votre sang sur l'autel de son honneur et de sa liberté?

– Oui, nous le jurons.

– Si vous faites ainsi, que la Patrie reconnaissante vous en récompense, et si non qu'elle vous en demande compte"…

Et pendant que résonnent les notes vibrantes de l'hymne national, les élèves rendent militairement leur premier salut au drapeau.

Suivirent des exercices militaires, qui furent brillamment exécutés, étant donné l'âge de ceux qui y prenaient part. Mr. le Docteur Oscar Barceló, dans un éloquent discours, exalta l'Education chrétienne dans ses rapports avec la Religion et avec la Patrie ; un poète distingué, dans une de ses plus belles compositions, célébra le drapeau cubain, et la séance se termina par de bien légitimes remerciements adressés par un des Professeurs du Collège, au nom de toute la Communauté au public nombreux et sympathique qui était accouru à la mémorable cérémonie.

*
*   *

Invité une troisième fois, le surlendemain, 24 avril, il n'accourut ni moins nombreux ni moins empressé: tant il se montre sympathique à l'Etablissement. C'était, cette fois, pour assister à la solennelle intronisation du Sacré-Cœur au Collège, qui devait être le splendide couronnement des fêtes de l'inauguration, et que le Délégué Apostolique dans la République, S. E. Monseigneur Pedro Benedetti, avait bien voulu accepter de présider1.

Encore dans la cour intérieure du Collège, qui avait repris son décor du Dimanche matin, Son Excellence, précédé de la. troupe gentiment costumée des enfants de chœur, fit son entrée, au milieu de la double haie formée par les 600 élèves du Collège, derrière lesquels se tenait la foule pieuse des fidèles.

Il célébra la sainte messe sur le même autel, placé au fond, où l'avait célébrée deux jours auparavant Mgr l'Évêque, et tandis que de beaux chants en l'honneur du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur étaient exécutés par la chorale du Collège, les autres élèves y assistaient pieusement avec leurs familles. Les Communions furent très nombreuses, soit parmi les enfants, soit parmi leurs parents.

Le saint sacrifice terminé, Son Excellence procéda à la bénédiction de la magnifique statue du Sacré-Cœur de Jésus, qu'il s'agissait d'introniser dans la maison, comme signe d'amour, de fidélité et de dévouement à ce divin Amant des âmes, que tous ses habitants protestent de reconnaître comme souverain Roi, Maitre et Seigneur.

Très avantageusement placée à la hauteur du premier étage sur un robuste piédestal de forme octogonale, au centre de la galerie qui fait face à l'entrée de la cour intérieure, cette statue fort expressive semble tendre les bras en signe de bienvenue à tous ceux qui arrivent et contempler avec amour les joyeux ébats de la chère jeunesse qui s'élève dans cet asile de l'innocence, de la piété et de la vertu, semblant dire comme autrefois le divin Sauveur qu'elle représente : "Laissez les petits enfants venir à moi".

A peine la cérémonie liturgique de la bénédiction était-elle terminée que, d'une voix juvénile mais ferme, avec le même accent résolu que, deux jours auparavant, ils avaient juré fidélité au drapeau de la Patrie, tous les élèves du Collège récitèrent ensemble le Credo, cet acte de foi en même temps si simple et si sublime ; après quoi le vénérable représentant de Sa Sainteté, se tournant vers l'assemblée, prononça une belle allocution conçue à peu près en ces termes:

"Mes chers Frères, mes chers Enfants : Nous nous trouvons dans une vraie basilique. Les Frères Maristes ont élevé ici un palais, car tel est bien le nom que mérite par son amplitude et sa beauté ce magnifique édifice ; mais à ce palais il fallait un roi et, en y intronisant le Sacré-Cœur de Jésus, vous le proclamez, vous le reconnaissez, vous lui jurez fidélité comme à un vrai Roi de l'Amour.

Oui, mes chers Enfants, Jésus sera désormais, encore plus que jusqu'à présent, votre divin Roi. Seul il a droit à ce titre, parce qu'il n'y a pas sur la terre d'homme capable de remplir les conditions nécessaires au Roi qu'il vous faut.

Nous lisons dans la Sainte Ecriture que les Juifs allèrent un jour trouver un jeune homme fort et beau, doué de toutes les qualités qui constituent la perfection virile, et le prièrent d'être leur roi, à quoi il répondit: "Comment pourrais-je consentir à votre demande, moi qui ne suis point médecin pour guérir vos infirmités et qui n'ai ni aliments pour apaiser votre faim, ni vêtements pour couvrir votre nudité?". Mais tel n'est pas Jésus-Christ, mes chers Enfants ; il possède, au contraire, au plus haut degré, tout ce que le jeune homme des Livres saints croyait nécessaire pour être un bon roi.

Jésus-Christ est le Médecin par excellence. Lui seul peut trouver remède à toutes nos souffrances corporelles et spirituelles. Il est le Pain des anges, le vrai Pain céleste que vous venez de recevoir à la Sainte Table, le Pain qui peut non seulement calmer notre faim, mais nous donner des forces pour cheminer jusqu'à .la vie éternelle. Il est le Roi magnifique, qui couvre ses sujets du manteau royal de la grâce en cette vie, en attendant de les couvrir d'un vêtement de gloire dans l'éternité’’.

Considérant ensuite l'intronisation du Sacré-Cœur de Jésus cousine un acte de foi, un acte d'espérance et un acte d'amour, le vénérable Prélat démontra que nous devons croire aux ordres de notre Roi et être prêts à répandre jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour le soutien de la sainte doctrine; espérer fermement en Lui parce qu'il est fidèle à ses promesses; l'aimer, enfin, parce qu'il nous a aimés jusqu'à mourir pour nous sur la croix. Et il termina sa pathétique allocution par le commentaire de ce refrain d'un beau cantique espagnol qu'il entendit, dit-il, pour la première fois, modulé par les voix angéliques des choristes de ‘’Valldemia’’ à Mataró

Corazón santo,
Tú reinarás;
Tu nuestro encanto 
Siempre serás2.

Alors, d'une voix claire et pieusement émue, le Frère Directeur, comme chef de la maison, prononça, tant en son propre nom qu'en celui des professeurs et des élèves, une belle formule de consécration, terminée par cette vibrante acclamation, que répétèrent en chœur tous les assistants: Vive le Sacré-Cœur de Jésus, notre Roi !

Monseigneur le Délégué donna la bénédiction papale; et, au chant de pieux cantiques et d'hymnes sacrés, le Saint Sacrement fut porté processionnellement sous les galeries qui bordent la cour intérieure jusqu'à l'autel de la chapelle comme au jour de la bénédiction. Le drapeau national béni l'avant-veille, ainsi que les bannières respectives du Collège, des Anciens Elèves et de la Croisade Eucharistique, frissonnaient doucement dans les rangs, au souffle de la brise matinale, et par leurs vives et fraîches couleurs jetaient une note de joyeux enthousiasme sur cette promenade triomphale de Jésus Hostie et sur tout l'ensemble de la fête.

Le souvenir en vivra longtemps parmi cette pieuse jeunesse, qui, sous le sceptre d'amour du Sacré-Cœur de Jésus, croîtra, il faut l'espérer, non seulement, en nombre et en âge, mais, comme ce divin Roi faisait lui-même à Nazareth, en sagesse, en grâce .et en vertu devant Dieu et devant les hommes.

_____________________

1 La date du 24 avril avait été choisie par la Communauté, dans la filiale pensée de s'unir aux fêtes jubilaires par lesquelles on célébrait, ce jour-là, à la Maison Mère, le cinquantième anniversaire de l'entrée en religion du Révérend Frère Supérieur.

2 Cœur adorable, Tu règneras Et notre charme Toujours seras.

RETOUR

Sec. Noviciat...

SUIVANT

Belle fĂŞte Ă  Vintimille...