Comment amener la jeunesse Ă  la pratique saine du renoncement et de la mortification

F. Elie Victor

29/Oct/2010

Comme nous le fîmes remarquer en terminant l'article précédent, il est néfaste d'exiger prématurément de l'enfant qu'il renonce à certains plaisirs et surtout de recourir, à cette fin, à la méthode forte. L'essentiel, en éducation, n'est pas de briser la volonté de l'enfant, de le plier extérieurement à un comportement jugé idéal, mais bien d'obtenir adroitement qu'il adhère à nos désirs ou, du moins, qu'il se résigne de bon gré à ce que l'on est en droit d'exiger de lui en vue de sa formation.

La contrainte pure et constamment répétée est, tout au plus, propre à susciter dans son cœur un intense déplaisir accompagné d'une forte dose d'agressivité et de résistance intérieure. On risque ainsi de s'enfermer, de fil en aiguille, dans ce circuit infernal, et pour l'enfant et pour les éducateurs, qui va de la résistance intérieure à la contrainte extérieure, l'une renforçant l'autre et vice versa. Mais où s'arrêtera ce manège? On voit des parents qui, pour empêcher leur progéniture de se sucer le pouce, recourent à des moyens toujours plus violents, allant jusque la coercition physique : on lie les bras de l'enfant.

Bien sûr, il faut, dès la naissance, savoir limiter et régler la satisfaction des besoins instinctifs de l'enfant, par exemple, en matière d'allaitement, celui-ci devant avoir lieu à des heures fixes. Mais une fois venu le moment de les satisfaire, la maman veillera à le faire avec toute l'affection et toute la tendresse requises. Ainsi s'éveillera chez l'enfant une attitude ambivalente qui se résoudra peu à peu d'une façon heureuse.

C'est par affection pour sa maman que l'enfant doit accepter certains renoncements, certains retards ou limitations dans la satisfaction de ses appétits naturels; qu'il doit s'y résigner de bonne grâce ou, du moins, sans sentir s'éveiller en lui des sentiments par trop manifestes d'hostilité vis-à-vis de sa maman. Certes, cette résignation de sa part n'a encore rien de bien conscient, pas plus d'ailleurs que certains refoulements ou l'agressivité. Ce sont là autant d'états d'âme simplement vécus, non encore réfléchis, et, en quelque sorte, comparables aux expériences similaires de l'animal qu'on soumet au dressage. Il ne peut d'ailleurs être question de laisser aux tendances de l'enfant la bride sur le cou et d'écarter radicalement toute contrainte, toute difficulté, toute occasion de devoir se vaincre et de se renoncer. L'amour de l'enfant n'est nullement synonyme d'aveuglement vis-à-vis de ses défauts naissants, de bonasserie, de faiblesse ou de lâcheté. « On n'aime pas vraiment l'enfant qu'on abandonne à ses caprices » (Bx. P. Champagnat). « Celui qui ne connaîtra aucune discipline sera destiné à souffrir » (A. Maurois). « Celui qui n'a pas passé sa jeunesse dans la discipline d'une vie familiale bien ordonnée — en dépit des dons et des talents qu'il puisse avoir — ne pourra que s'égarer misérablement dans ce pauvre monde » (H. Pestalozzi).

Mais il faut qu'à la base du dressage qu'on impose à l'enfant en bas âge, se trouve une profonde et authentique affection pour l'enfant, affection dont celui-ci éprouve constamment l'existence et qui lui donne un sentiment de perpétuelle sécurité. Ce serait donc une profonde erreur et un crime de se montrer à l'égard de l'enfant réservé, froid, glacial et dur. Le tout petit a tout autant besoin de sa ration de tendresse que de sa ration de lait. Pascal qui avait ignoré la tendresse maternelle fut bien mal inspiré quand il prétendit interdire à sa sœur d'embrasser ses enfants. Les dangers d'une carence d'affection pendant le jeune âge sont réels et graves. Sait-on qu'Elisabeth d'Angleterre, qui fit couler le sang de tant de martyrs, avait été, jeune, une enfant moralement abandonnée et réduite à mendier un peu d'affection auprès de ses marâtres successives?

En conclusion de ce qui précède, et au risque de lasser nos lecteurs, répétons une fois de plus que toute restriction maladroite imposée aux tendances instinctives de l'enfant, tend à développer chez lui des phénomènes d'anxiété, d'inquiétude, de peur, d'insatisfaction et d'insécurité, dont on retrouvera plus tard dans son comportement les séquelles aux noms divers: refoulements, frustrations, régressions, fixations; bref, tout un ensemble de mécanismes de défense qui pèseront lourdement sur sa personnalité, particulièrement dans le cas où l'on a affaire à une nature moins bien équilibrée et congénitalement prédisposée aux affections nerveuses. Agissons donc avec prudence et beaucoup de douceur et laissons aux passions de l'enfant le temps nécessaire pour s'amortir, se neutraliser et s'équilibrer mutuellement. J. J. Rousseau a raison: Il faut laisser mûrir l'enfance dans l'enfant. Il nous reste désormais à concrétiser les notions exposées plus haut au moyen de quelques exemples pris dans l'éducation du nourrisson d'abord, dans celle des enfants d'un âge plus avancé ensuite.

 

a) Le sevrage.

Le sevrage constitue pour l'enfant un double sacrifice, un double renoncement :

1) le renoncement à une nourriture et à un mode d'alimentation devenus habituels;

2) le renoncement aux caresses concomitantes et à la chaleur maternelle.

Il est difficile à l'enfant d'accepter d'emblée et brusquement ce double renoncement, d'autant plus qu'il est — vaguement, bien entendu — ressenti comme un refroidissement de l'amour maternel et un abandon ou délaissement. D'où la nécessité de procéder avec patience, d'une façon lentement progressive, afin de laisser à l'instinct le temps de s'amortir quel que peu.

De plus, il est à conseiller de sevrer l'enfant le plus tard possible, de façon qu'entre-temps il ait eu le temps d'expérimenter de la part de sa maman d'autres marques d'affection et d'amour. Un sevrage brusque se buttera à la résistance de l'enfant et suscitera en lui des sentiments d'in quiétude et d'anxiété.

 

b) Les défenses brusques.

Il n'arrive que trop souvent qu'on commence par « choyer » l'enfant et lui passer tous ses caprices jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'il devient insupportable et tyrannique pour son entourage. Vient alors la réaction: on renverse la vapeur et on recourt à la méthode forte au risque de causer chez l'enfant des traumatismes affectifs dangereux pour son équilibre psy chique ultérieur. Mais à qui la faute?

Dans des cas semblables, il faut agir avec beaucoup de tact et se munir d'une forte dose de patience.

Soit dit en passant, mieux vaut dire à l'enfant: tu «peux» que tu « dois ». Il est également à conseiller de parler à la première personne du pluriel: Nous allons faire ceci; nous ne ferons plus cela.

 

c) Les habitudes ou coutumes.

«L'homme est un animal habitudinaire » (Aristote).

Très rapidement l'enfant s'habitue à certains modes de traitement et de comportement. Il tient à la fixité, facteur de sécurité, à la régularité et à l'uniformité. Il trouve sa joie dans la répétition minutieuse des mêmes actes. Que les parents s'en souviennent et tiennent compte de ces dispositions de l'enfant. Beaucoup de manifestations d'opposition et d'entêtement de sa part ne sont que des réactions naturelles ou instinctives aux changements imprévus, à l'inhabituel; elles traduisent simplement son anxiété et son sentiment d'insécurité.

 

d) L'assimilation de l'insécurité, de l'incertitude, de la peur et de l'angoisse.

Il ne saurait cependant être question de mettre l'enfant totalement à l'abri de toute insécurité et de tout changement. Ce serait lui rendre un mauvais service, car ces facteurs aussi ont leur rôle à jouer dans l'épanouissement de sa personnalité.

Ainsi, l'insécurité résultant de la peur rend prudent et incite à l'exploration du milieu. Tout ce qui est étranger ou nouveau, comme par exemple la fourrure qu'endosse occasionnellement sa maman, est, par suite de son ignorance, ressenti par l'enfant comme menaçant pour son existence, mais le pousse à sortir de soi. Et cela est bon, à condition qu'il se sente protégé.

Si on lui pose trop brusquement des exigences nouvelles ou si on le met de même face à des situations imprévues, il y a danger de voir se produire chez lui un « circuit émotionnel » : l'enfant se trouvera désemparé et incapable de s'adapter. Dans ce cas, au lieu d'explorer son milieu, il se mettra sur la défensive et passera à la résistance et à l'agressivité. Cela devient alors un frein à toute oblativité, à tout don et abandon de soi-même, à toute soumission ou ouverture au réel.

La peur et l'anxiété n'ont d'effet utile que pour autant que l'enfant se sente en même temps protégé, assisté et encouragé par l'adulte. C'est même le cas pour les jeunes animaux, comme le prouvent clairement les études expérimentales de l'état de «stress» (= violence, détresse). Cet état a pour cause:

— soit la multiplicité ou la violence des chocs émotifs,

— soit l'impossibilité pour le sujet de réagir, faute d'une présence rassurante. Exemple : les études de Epitz et de Liddel. Liddel prend deux chevreaux jumeaux et les met dans des pièces absolument identiques, mais l'un reste tout seul tandis que l'autre y est mis avec sa mère. Celui qui est seul est mené régulièrement près de sa mère pour téter, puis ramené dans la pièce où il est seul. Par la suite, on fait subir aux deux chevreaux la même épreuve répétée plusieurs fois, à intervalles réguliers: on plonge la pièce dans l'obscurité pendant dix secondes et on donne pendant ce temps un léger choc sur les pattes de devant. Au bout de peu de temps, le chevreau isolé meurt, déshydraté. Par contre, l'autre ne semble nullement affecté par l'épreuve.

— L'enfant doit expérimenter continuellement que ses parents tiennent beaucoup à lui et qu'il ne risque nullement de perdre leur affection et leur protection. Alors il consentira à s'abandonner à la réalité.

Si, au contraire, par suite de « l'esseulement » dans lequel il se trouve, il ne parvient pas à intégrer la peur, si l'anxiété persiste, sa conduite extérieure aura beau être conforme à ce que l'on exige de lui, grâce à ce qu'on appelle une « éducation virile », il se crée chez lui une inhibition définitive ou quasi de toute oblativité: l'enfant reste prisonnier de lui-même, attaché à lui-même, incapable de sortir de lui-même et d'accepter intérieurement la réalité.

Or la faculté de s'abandonner soi-même, et qui trouve son point cul minant dans l'abandon de soi-même à Dieu, doit diriger fondamentalement notre vie.

La peur ou l'anxiété, pour qui que ce soit ou quoi que ce soit, est le grand facteur de l'incroyance et le plus puissant frein au renoncement, parce qu'elle rend impossible l'abandon ou le détachement de soi-même. Peut-être objectera-t-on que plus tard l'enfant devenu adulte, pourra se raisonner et redresser la situation.

Théoriquement, par exemple en face d'un grand amour, cela reste possible, mais de l'avis de maint psychiatre cela est chose extrêmement difficile et problématique.

Rumke avoue n'avoir encore jamais rencontré un individu qui, étant resté lié à lui-même durant son enfance, soit cependant devenu profondément religieux. Si pareil homme existait, ajoute-t-il, je douterais d'abord de son sens religieux et s'il était impossible d'en douter, il faudrait mettre en doute son attachement à lui-même.

Kunkel, de son côté, déclare que l'homme prisonnier de soi-même est incapable de réaliser l'attitude d'abandon exigée par la religion.

Tout cela n'empêche pas qu'il faut maintenir chez l'enfant la faculté d'éprouver de l'anxiété, car c'est grâce à elle que le contact avec le monde extérieur persiste et qu'on se libère progressivement de son égocentrisme. Mais il y a la méthode.

 

e) Le don ou oblation de soi-même.

C'est dans le don de soi-même aux autres qu'il faut trouver la base du renoncement futur à soi-même. Arrêtons-nous un instant à cette question et essayons de concrétiser par quelques exemples comment il convient de la résoudre.

Le nourrisson ne comprend pas encore le langage verbal mais il saisit parfaitement celui de l'ordre établi et y ajuste rapidement son comporte ment. C'est l'ordre des choses qui règle sa vie et lui apprend à renoncer peu à peu à ses caprices. L'ordre extérieur conduit ainsi à l'ordre intérieur. Si ses instincts lui sont indispensables, ils ne doivent néanmoins s'extérioriser qu'en conformité avec les exigences ou convenances du milieu. S'il a droit à recevoir de son entourage des témoignages indéfectibles d'affection, il doit aussi expérimenter la permanence et les exigences de l'ordre et le danger qu'il court de perdre cette affection en cas d'insoumission.

C'est toute cette éducation positive et négative qui va déterminer le comportement ultérieur de l'enfant. Celui qui n'aura pas appris à se renoncer dans sa prime jeunesse ne sera capable plus tard que d'un amour égoïste, possessif. Ses actes d'oblation ne seront que de la pseudo-oblation, des attitudes narcissiques, fortement chargées de réactions agressives vis-à-vis de tout ce qui fait obstacle à sa poursuite du plaisir. Pareil homme sera accroché à ce qu'il aime : choses, personnes, uniquement pour le plaisir qu'il en éprouve. Il aimera, par exemple, son conjoint mais uniquement parce qu'il est incapable de se passer du plaisir qu'il en reçoit, à peu près de la façon dont un fauve aime sa proie, mais nullement pour lui-même. Le seul amour dont il est capable est un amour captatif; il n'a cure de rien d'autre. Très sensible à ses droits, il se moquera éperdument de ses devoirs, même les plus sacrés, à moins cependant que le déplaisir que lui attire pareille attitude ne dépasse de loin le plaisir attendu.

S'il lui arrive de se rendre compte de sa méprise, par manque de volonté et d'entraînement il sera cependant incapable de suivre la voix de sa conscience, comme ce fut le cas de l'illustre J. J. Rousseau: «Dès que mon devoir et mon cœur étaient en contradiction, le premier eut rarement la victoire. Que ce soient les hommes, le devoir, la nécessité même qui commandent, quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde et je ne saurais obéir». Sa première éducation, nous le savons, avait été totalement ratée.

Il existe chez de semblables individus une barrière intérieure infranchissable : ils restent de parfaits égocentriques.

 

f) L'importance d'une vie familiale bien réglée.

Une vie familiale bien réglée est la condition indispensable au développement harmonieux de la personnalité enfantine. Dans une famille bien ordonnée, où règne une bonne atmosphère habituelle, l'éducation de l'enfant se fera sans trop de heurts, et un enfant normal y sera capable d'encaisser bien des coups durs sans gros inconvénients, assuré comme il est de se trouver en sécurité.

Cependant, ne perdons jamais de vue qu'il y a lieu de tenir compte de la personnalité innée de l'enfant et que l'hérédité pose à l'éducation des limites qu'il est imprudent de vouloir franchir.

— Il faut que le milieu familial soit uni et stable. Là où n'existent pas cette unité et cette stabilité, l'enfant devient vite la proie de l'anxiété, de l'insécurité avec toutes leurs suites néfastes.

— C'est dès la naissance qu'il faut entraîner l'enfant à certaines ver tus absolument primordiales : ordre, propreté, régularité, soumission, etc. car dès la fin de la première année on peut dire que les bases de la vie morale future sont déjà posées et que s'est créé chez l'enfant un Über-Ich, un sur-moi, fait de l'identification de l'enfant à ses parents. L'enfant s'attache alors à ce sur-moi, à la loi acceptée et généralement ne s'en détachera plus. Pensons à cette parole de l'Ecriture : « L'homme suit la voie de sa jeunesse et même dans un âge avancé ne s'en écartera pas ».

                            F. ELIE VICTOR

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