Comment amener la jeunesse Ă  la pratique saine du renoncement et de la mortification

F. Elie Victor

29/Oct/2010

Dans le dernier numéro du Bulletin, nous avons montré la manière de procéder avec le tout petit enfant. Voyons à présent comment s'y prendre avec l'enfant de 3 à 6 ans. 1. La crise de 3 ans: le négativisme.

Elle constitue pour l'enfant la première prise de conscience de soi-même.

Charlotte Bühler parle de « première puberté » : c'est somme toute l'éveil de la vie psychique, suite à la maîtrise progressive ou domination de la vie de relation.

Au début de notre existence, nous n'établissons guère de distinction entre le «moi» et le «non-moi». «Le "moi" du tout petit enfant, dit Bouvet M., est mal différencié de son environnement et aisément pénétrable par lui…; l'enfant est foncièrement indifférent à une réalité qu'il ne reconnaît pas et qui donc n'existe pour lui que quand il en a besoin. Il la désinvestit tout aussi facilement qu'il s'y confond. Il l’introjecte1 tout autant qu'il la rejette; il la fait mauvaise ou bonne, agressive ou bénéfique par projection de ses propres états affectifs ».

La scission du «moi» et du «non-moi» (ou du «milieu») se fait donc pas à pas, au rythme des frustrations progressives, des impulsions instinctives qu'imposent inévitablement à l'enfant le milieu et l'éducation ou la culture. Bref, vers l'âge de trois ans, l'enfant se découvre lui-même et se dégage du couple « nous », c'est-à-dire, du couple « maman-enfant », pour commencer à parler de «je» et de «moi».

Cette première prise de conscience coïncide avec la première crise de l'éducation: l'enfant se rebiffe contre son milieu et oppose un «non» catégorique à tout ce qu'on lui propose ou ordonne: c'est la période du négativisme. Cherchant à se libérer de la tutelle des autres, voire à les dominer, il devient agressif, face aux résistances de ses parents, frères et sœurs, las, en fin de compte, de lui passer tous ses caprices. Le petit devient même cruel dans ses propos, profère des menaces de mort, auxquelles ses parents eux-mêmes et jusqu'au petit Jésus n'échappent pas toujours.

 

Comment dresser l'enfant?

Notons aussitôt que la violence de cette crise dépend dans une large mesure de la toute première éducation. Si celle-ci fut judicieuse, une première manche fut gagnée et la crise se passera sans doute assez calmement.

Mais de toute façon, il y aura toujours lieu de procéder avec beaucoup de patience et de douceur, jamais avec force et brutalité. L'indignation et la colère surtout sont totalement contre-indiquées, car on ne peut encore ajouter aucune qualification morale aux faits et gestes de l'enfant. Il se trouve dans cette période de la vie que l'on peut considérer comme Je passage de l'état « d'anomie morale », caractérisé par l'absence de toute règle, à celui de la « morale de la contrainte » : est bien ce qui est permis ou commandé; est mal, ce qui est défendu et réprimé.

Mais patience et douceur n'est pas synonyme d'absence de fermeté et de sanctions. Il n'est pas question de céder devant les caprices de l'enfant ni de se laisser prendre à son chantage affectif, qu'il soit fait de caresses ou de menaces et de bouderies.

 

a) Ne cédons pas devant ses larmes ou ses caresses.

Malgré la crise de négativisme, l'enfant veut accaparer l'affection de son milieu, car il ne saurait s'en passer. Il a tôt fait de découvrir les côtés faibles de son entourage et s'y entend à merveille pour gagner l'affection à coups de caresses et de gentillesses, mais sans sacrifier de son côté quoi que ce soit. Ne nous laissons pas prendre à ce jeu. Capituler devant les exigences de l'enfant serait aussi funeste que de les refouler brutalement: il n'en deviendrait que plus tyrannique et ne connaîtrait que l'amour captatif, au risque de ne jamais franchir, plus tard, le seuil de l'oblativité. Et ainsi se trouverait gravement compromise la formation morale du futur adulte.

 

b) Ne nous fâchons pas contre l'enfant et ne le maltraitons pas.

Essayer de le réduire et de lui faire taire ses menaces en recourant aux châtiments corporels est une tactique dangereuse à maint point de vue. Extérieurement, bien sûr, l'enfant s'abstiendra désormais de les proférer, mais il s'accumulera dans son subconscient une forte dose de rancune et d'agressivité qui pourra constituer le point de départ d'une hostilité persistante contre la société et, en particulier, contre toute forme d'autorité, surtout s'il a du tempérament. Dans ce cas, le conflit, au lieu de se résoudre ou de s'amortir graduellement, s'intériorisera et se fixera.

Si l'on peut en croire Mme Montessori, les prétentions tyranniques de l'enfant se combattent le mieux en l'isolant momentanément, le privant ainsi «le l'affection et du sentiment de sécurité dont il lui est impossible de se passer longtemps. Voilà la meilleure et la plus salutaire des sanctions qu'on puisse lui imposer. Veillons néanmoins à ne jamais laisser l'enfant se morfondre dans son marasme intérieur pendant un laps de temps par trop considérable ou, en d'autres mots, sachons toujours et rapidement pardonner et oublier ses petites incartades. C'est toujours par « amour », pour reconquérir l'affection des siens que l'enfant doit se plier à l'obéissance, jamais par crainte des brutalités. Il doit arriver à se soumettre à l'autorité parce que — inconsciemment, bien entendu — il découvre dans cette autorité et dans sa soumission à elle, des éléments de valeur pour lui. Et ainsi la lutte entre le principe de plaisir et celui de la réalité se résoudra en faveur de ce dernier, incarné dans la volonté des parents.

Il pourra sembler parfois que le besoin d'affection se soit éteint dans l'enfant. Mais ce n'est là qu'une apparence: il renaîtra tôt ou tard, et d'autant plus vivement que son éclipse fut plus longue. Donc, patience!

N'oublions pas non plus que l'enfant doit nécessairement passer par cette crise de négativisme: elle est aussi inévitable que la poussée des dents et tout aussi passagère. C'est l'affaire de quelques mois. Pourquoi dès lors vouloir brusquer les choses? Laissons-lui le temps de s'amortir tout doucement. Elle n'est qu'une des phases de ce lent processus de détachement des tuteurs qui doit conduire l'enfant à l'état adulte ou d'autonomie.

Enfin, ballotté entre le besoin de s'affirmer et la recherche du contact social, l'enfant entre fréquemment en conflit avec ses camarades. Ces petites disputes ne durent généralement pas et représentent pour lui autant d'occasions de refréner son esprit de domination dans ce qu'il peut avoir d'excessif.

Il serait, par conséquent, maladroit de la part des parents de vouloir, dans ces conflits, prendre fait et cause pour leur enfant. Appliquons ici la loi de «non-intervention». Il y aurait même lieu de s'alarmer si l'on constatait régulièrement que l'enfant parvient à plier les autres à ses caprices ou à obtenir des voisins ce que lui ont refusé ses parents.

 

2. Le complexe (d'Œdipe (ou d'Electre): vers 4 à 5 ans.

Il existe à ce sujet de nombreuses théories; aucune n'est exhaustive mais chacune renferme une part de vérité.

Ce complexe consiste essentiellement dans le fait que l'enfant témoigne d'un attachement marqué et jaloux pour le parent du sexe opposé, attachement déjà quelque peu teinté de sexualité, c'est-à-dire d'affectivité soit masculine soit féminine. Par suite, témoin de l'amour mutuel que se portent les parents, l'enfant se sent frustré et se montre plus ou moins ouvertement hostile à celui (ou celle) en qui il aperçoit un concurrent.

Ce conflit doit normalement se résoudre par un nouveau renoncement ou détachement de la part de l'enfant et par son « identification » au parent de même sexe: attitude masculine (jouer au papa) du petit garçon vis-à-vis de la maman, attitude féminine de la petite fille à l'égard du père2.

Cette solution idéale n'interviendra que pour autant que les parents prennent soin de se montrer toujours étroitement unis et qu'ils se refusent catégoriquement d'entrer dans le jeu de l'enfant, quand celui-ci tente de les opposer entre eux, marquant sa sympathie pour l'un, son animosité pour l'autre.

Mal résolu, ce conflit peut entraîner chez l'enfant un retour vers des attitudes plus infantiles ou «régressions» et même constituer le point de départ de certaines perversions sexuelles sur lesquelles il n'y a pas lieu d'insister en ce moment.

Une dernière remarque encore peut nous montrer l'importance de ce conflit. C'est à ce stade que se situe pour l'enfant l'occasion de s'articuler comme personne à une société de personnes, que s'enracinent les possibilités de compréhension et d'adaptation sociale pour l'être adulte ultérieur. Il est frappant de remarquer chez beaucoup d'homosexuels vrais, qui sont des malades de cette époque n'ayant pas engagé leur conflit œdipien, une « asociabilité » parfois surprenante.

 

3. Les maladies pendant l'enfance.

Elles peuvent avoir des suites désastreuses pour l'éducation de l'enfant, surtout si elles sont de longue durée. On n'est dans ce cas, que trop tenté de le choyer, de satisfaire tous ses caprices, de lui épargner toute peine et de ne rien exiger de lui.

Mais, par la suite, on pourra regretter chez l'enfant un manque d'ordre, de caractère, d'adaptation sociale, de virilité et d'autonomie.

Eventuellement, sachons donc rester fermes, sans pour autant négliger de prendre les ménagements qu'impose l'état de l'enfant.

 

4. Le complexe d'infériorité.

Celui-ci se crée quand l'enfant doit constater régulièrement qu'il échoue dans un domaine déterminé.

On peut l'aggraver considérablement en ne ménageant à l'enfant ni les sarcasmes, ni les désapprobations et les comparaisons désobligeantes avec d'autres enfants. Que de parents cependant recourent à ce procédé, sous le spécieux prétexte de stimuler l'amour-propre de leur progéniture! Et dans ce cas, il n'est pas rare de voir apparaître chez elle des phénomènes de régression et certains mécanismes ou réactions de défense, comme l'énurésie, le bégayement ou l'onychophagie. Puis, avec l'éveil de la conscience pré-morale, surgiront des sentiments de culpabilité qui pèseront lourdement sur l'épanouissement du « moi » moral et religieux de l'enfant: on le retrouvera plus tard scrupuleux, anxieux et timide à l'excès.

 

Quelle attitude faut-il adopter en face de certains échecs de l'enfant?

Posons comme principe que nous ne pouvons, sans cruauté ni injustice à l'égard de l'enfant, pousser nos exigences au-delà de ses réelles possibilités. Aucun homme et, a fortiori, aucun enfant ne saurait se résigner pendant longtemps à subir pareil traitement. D'une façon ou de l'autre, il cherchera à se dégager de son sentiment d'infériorité. Et il le fera, soit en se révoltant contre son milieu chaque fois qu'on voudra lui faire des remontrances, soit en se ménageant des compensations dans un autre domaine qui sera souvent celui des plaisirs malsains, telle la masturbation.

C'est spécialement par les encouragements que l'on pourra amener l'enfant à se surpasser, particulièrement s'il est timide et craintif par nature.

L'École, elle aussi, se rend souvent coupable de cette faute en recourant à outrance au système d'émulation: louanges exagérées, distribution de prix, classement des élèves, mépris, reproches, etc. …

Tout cela est très peu éducatif et souvent franchement anti-éducatif.

L'enfant tend instinctivement à dominer les autres dans ses prestations. Cette tendance n'a donc guère besoin d'être stimulée. Par ailleurs, nous l'avons dit, il ne faut pas exagérer ses exigences vis-à-vis de certaines faiblesses de l'enfant. Laissons-lui le soin de découvrir par lui-même ses propres limites et sachons encourager toujours: cela réduira au minimum sa révolte intérieure.

Enfin, une fois de plus, déclarons-nous d'accord avec l'illustre J. J. Rousseau: la meilleure émulation est l'auto-émulation, sagement entretenue.

Mais peut-être ajoutera-t-on plus volontiers foi à l'avis d'un illustre disciple actuel de Saint Ignace, le R. P. Troisfontaines :

« Le régime de compétition perpétuelle ne peut qu'accroître, qu'exaspérer l'amour-propre. Si l'on veut lutter efficacement contre l'individualisme dans ce qu'il a de plus déformant, il faudra trouver le moyen de rompre avec le système asphyxiant d'examens et de concours dans lequel se débat notre jeunesse: «Moi, pas toi; moi avant toi».

Ce régime de compétition anémie le sens communautaire qui se manifeste au sein d'une équipe digne de ce nom. Il incite chacun à se comparer à l'autre, à se donner un note ou une cote par rapport à l'autre. S'il exacerbe la conscience du «moi», il est en même temps le plus dépersonnalisant qui soit; ce qui vaut réellement en nous, c'est ce qui n'est pas justiciable de la comparaison, ce qui n'a pas de commune mesure avec autre chose.

L'angoisse continuelle qui, pour beaucoup d'enfants, est liée à la vie scolaire, ce sentiment affreux d'être plus ou moins confondu avec son « rendement », provoque chez un bon nombre un état de révolte sourde contre tout le système de valeurs lié à l'éducation qu'on leur impose.

Sous le couvert de l'optimisme officiel qui règne dans les conseils supérieurs de l'Instruction publique, la société civilisée soumet les enfants à une sorte de castration morale, sans rien soupçonner des réactions de haine souvent informulées que cette chirurgie minutieuse et à peine consciente risque d'éveiller dans les profondeurs insondées ou s'élabore l'avenir. Ce n'est peut-être pas dans les « banlieues rouges » que résident les plus irréconciliables adversaires de l'ordre établi; pour identifier ceux-ci, mieux vaudrait savoir sonder le mutisme de tel enfant « renfermé » dont les parents demandent en vain aux spécialistes en vogue de déchiffrer l'énigme, trop heureux si l'augure diplômé dont ils sollicitent les avis prononce devant eux quelque verdict d'insuffisance glandulaire ».

                                      F. Elie Victor

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1 Introjecter : incorporer en imagination un objet ou une personne aimée ou haïe dans son « moi » ou son « sur-moi ».

2 2 Par « identification », il faut entendre « imitation ».

A noter que l'identification peut aussi se produire vis-à-vis d'autres personnes de l'entourage de l'enfant: domestiques, servantes… Tout cela montre l'importance énorme de l'exemple, déjà à cet âge: l'enfant tend à adopter les normes de son milieu. Et ainsi se forme chez lui une sorte de conscience «pré-morale» par introjection des normes du milieu familial et social.

 

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