Comment amener la jeunesse Ă  la pratique saine du renoncement et de la mortification

F. Elie-Victor

03/Nov/2010

XXII.

 

En terminant l'article XXI, nous avons arrêté sommairement le plan suivant lequel nous comptons continuer à développer notre sujet. Nous n'hésiterons pas pour autant de nous livrer éventuellement à une digression ou d'ouvrir une parenthèse si besoin en est. C'est déjà le cas en ce moment.

Evolution du sens moral au cours de l'adolescence.

Si nous avons suivi pour ainsi dire pas à pas l'éveil et l'évolution du sens moral chez l'enfant en bas âge, les progrès réalisés entre 6 et 12 ans par contre, ont fait l'objet d'un exposé systématique (Voir articles XI et XII). Nous procéderons de la même façon en ce qui concerne l'adolescence.

Mais une remarque préalable: l'évolution du sens moral n'est pas facile à suivre, particulièrement au-delà de 12 ans. Déjà les lois de la maturation de l'intelligence et du sens social ne nous sont qu'imparfaitement connues. A fortiori doit-il en être ainsi pour la conscience morale, bien plus complexe et étroitement dépendante des facteurs mésologiques, surtout familiaux. Si tout enfant ou adolescent, quelles que soient ses origines, connaît à peu près une croissance identique au point de vue intellectuel et social, il n'en est pas de même dans le domaine moral: ici les interférences de la culture, de la religion et de la première éducation semblent bien agir de façon quasi absolument déterminante sur le donné primitif. « On croit bien souvent que la capacité de discerner et de poser des options morales existe d'emblée chez l'enfant, qu'elle est inhérente à son âme. Cette vue erronée a mené les éducateurs à de nombreux échecs. La période de l'après-guerre, avec la dissolution de tous les cadres traditionnels, offrait un très large champ d'observation. Des bandes d'enfants de tous les âges demeurèrent des années durant, à l'état sauvage, sans éducation aucune, les seules valeurs positives étant, dans leur univers, représentées par des biens matériels, objets de la nécessité quotidienne: gîte, nourriture, vêtement, le seul mal reconnu étant la privation de ces biens. En de telles conjonctures, leur conscience, semblable à celle d'un nourrisson, demeurait sous-développée, leur comportement paraissait dépourvu de tout sens moral. La tâche de l'éducateur, devant ces enfants abandonnés, consistait alors à créer des « prémices », grâce auxquelles les forces de la conscience pouvaient, pour la première fois, s'éveiller» (L. Zarache: voir bibliographie: article XIII).

Nous en conclurons que ce que nous allons dire à propos de l'évolution morale de l'adolescence ne peut s'entendre que de l'adolescent moyen de notre monde occidental, élevé en milieu encore plus ou moins fortement imprégné de la mentalité chrétienne.

Sans nous perdre dans le dédale des distinctions subtiles possibles entre «sens de la moralité», «sens moral», «conscience morale»… etc. … discrimination difficile à établir vu que ces termes s'impliquent mutuellement, montons simplement en épingle un constat déjà énoncé précédemment: l'ambiguïté foncière de notre pauvre nature humaine et de ses tendances. A l'endroit d'un même objet, d'une même valeur ou situation, nous pouvons toujours éprouver des sentiments contradictoires, choisir entre deux comportements radicalement opposés.

L'homme blessé par le péché originel, possède ce triste privilège qui fait en même temps sa grandeur, de pouvoir toujours — que dis-je — de devoir toujours opter entre deux solutions inverses, l'une propre à l'humaniser davantage et s'imposant à sa conscience, l'autre pouvant le ravaler au rang de l'animal, ou plus bas encore1.

Il lui est radicalement impossible de se tenir sur la corde raide de la non-option; il doit choisir: ou s'élever, ou se dégrader. Pour lui, les lois morales sont aussi contraignantes — mais à leur façon — que les lois de la nature. Vouloir s'y soustraire, c'est se briser. De même que nous devons respirer l'oxygène, prendre garde à l'action de la pesanteur, ainsi nous devons dire la vérité, respecter la parole donnée, la fidélité conjugale… S'y refuser reste une dangereuse possibilité, mais engendre les remords, l'angoisse, la tristesse, la dégradation, souvent le désespoir et le suicide. Par contre, l'obéissance à ces lois est source de joie, de bonheur, d'épanouissement. Que d'hommes en font l'heureuse ou la triste expérience. Certains penseurs en sont arrivés, mais bien à tort, à regretter leur nature d'êtres conscients et libres. « Ne pouvant plus n'être qu'une bête, ne valait-il pas mieux ignorer que nous en sommes une? » (J. Rostand),

« L'homme? Une passion inutile » (J. P. Sartre).

« Les animaux sont bien heureux; ils sont satisfaits et placides; j’aimerais aller vivre avec eux. Bien souvent, je les regarde! Ils ne se font jamais de mauvais sang; jamais ils ne soupirent sur l'état de leur âme. Ils ne restent pas éveillés la nuit pour pleurer leurs péchés. Il n'y en a pas un seul qui soit mécontent, pas un seul atteint de la folie de la propriété; pas un qui s'agenouille devant un autre ou devant ceux de son espèce qui vécurent il y a mille ans. Il n'y en a pas un seul sur la terre qui soit honorable ou malheureux. Ah! les animaux sont bien heureux! Je voudrais aller vivre avec les animaux» (Whitman: Song of myself).

Bref, de même que nous avons un sens statique qui nous renseigne à tout moment sur la position exacte et les mouvements de notre corps dans l'espace, nous possédons un sens moral inné qui, dûment développé par l'éducation, nous permet de rendre notre conduite conforme à notre nature d'êtres raisonnables et libres.

Si certains parmi nos lecteurs, s'intéressent particulièrement au problème, il leur serait utile de reprendre en ce moment les articles XI et XII du Bulletin, afin d'acquérir une vue d'ensemble de l'évolution de la vie morale à partir de 6 ans.

Pour faciliter ce travail à tous, récapitulons brièvement cette évolution entre 0 et 13 ans, avant de passer à notre sujet actuel.

1; Stade de la pré-morale: ou morale «automatique», «inconsciente ». Le bébé ne réagit au début de son existence qu'à une double catégorie de stimulants: les agréables et les désagréables De plus, il ne peut se passer de l'affection constante de son entourage. En la lui accordant ou en la lui refusant, on peut sensibiliser progressivement l'enfant au permis et au non-permis: celui-ci en arrive bien vite à avoir comme l'intuition ou le pressentiment des réactions que son milieu opposera aux actes qu'il voudrait poser. L'instinct d'imitation aidant, il finira par vouloir s'identifier à ses parents et se conduire comme eux: c'est l'amorce de la censure inconsciente ou l'éveil du «Sur-moi».

 

2: Stade de la morale Consciente: (hétéronome, non encore «autonome »). Vers 6 ans, nous assistons à l'éveil de la raison et de la liberté. L'enfant devient peu à peu capable, avant d'agir, de se distancer de ses intentions pour en apprécier l'opportunité et les éventuelles conséquences pour lui-même. Cependant, sa conscience, comme le fait remarquer Spranger, n'est encore aucunement ou très rarement « moralschöpferich » (Créatrice de morale). C'est l'argument d'autorité qui joue encore le rôle prépondérant dans ses décisions: est bien ce qu'on lui permet; est mal ce qu'on lui défend et parce qu'on le lui défend.

Vers 8 ans, on constate un glissement dans son esprit : la règle ou la norme se substitue à la personne qui commande ou défend. Mais cette conscience est encore fortement « objective » : elle juge de la gravité des actes d'après leurs conséquences heureuses ou funestes et ne tient guère compte des intentions qui les sous-tendent.

Au-delà de 10 ans, elle se fait plus abstraite, plus « subjective ». Convenablement éclairée par l'éducation, elle devient désormais capable de juger le bien ou le mal en soi: c'est le stade de la conscience autonome qui s'amorce.

 

3 : La conscience autonome : Ne nous attardons pas aux transformations psychologiques qui vont conditionner chez l'adolescent le passage graduel d'une morale hétéronome à une morale autonome, adulte: éveil de l'intelligence logique et tendance momentanément exacerbée à la rationalisation, découverte, grâce au pouvoir d'introspection, de la vie intérieure personnelle et de celle d'autrui, violent besoin de liberté, d'autonomie d'une part, d'intégration dans le milieu social d'autre part, non-conformisme vis-à-vis du groupe familial et conformisme aveugle vis-à-vis du groupe social, besoin d'aimer et d'admirer et d'être aimé et admiré… , etc. …

Tous ces facteurs expliquent qu'à partir de 12 ans en moyenne, la conscience morale, jusqu'alors plus ou moins statique, subit une poussée ascensionnelle brusque dont il nous faut maintenant retracer les grandes Lignes ou tendances et les étapes successives2.

 

A) Tendances:

1) En corrélation avec le développement de l'intelligence, une première tendance marque le passage du concret à l'abstrait, de la valeur morale incarnée à celle de loi générale atteignant tout homme, ou encore, selon la formule de Kant du devoir particulier au devoir général.

2) En corrélation avec l'information éducative, la conscience tend à se faire de plus en plus nuancée, tient compte des mille et une circonstances concrètes qui enrobent chaque dictamen de la conscience, se fait plus tolérante et relative d'après les individus et leur situation existentielle.

Nous assistons à un appel de plus en plus serré à la justice sous ses différents aspects : justice scolaire, justice au jeu, justice professionnelle, justice pour soi ou pour les autres, à tel point qu'on a pu dire que la justice est la vertu cardinale des jeunes.

 

N. B.: Et néanmoins, le jeune homme est cependant généralement plus exigeant dans ce domaine pour autrui que pour lui-même: preuve qu'il n a pas encore réalisé pleinement la maîtrise de lui-même.

 

B) Etapes:

— La préadolescence (pré-puberté).

— la puberté;

— l'adolescence (post-puberté).

 

Le sens moral pendant la préadolescence.

1) Détermination du bien et du mal:

Le choix et la décision de ce qui est bien ou mal restent encore spontanés, surtout vers 12-13 ans. Cependant la réflexion progresse: on pèse Je pour et le contre avant de passer de l'idée à l'acte, mais l'intérêt personne] ou le besoin d'épater les copains l'emporte encore bien souvent clans les décisions; on se permet de petits mensonges, des tricheries en classe ou au jeu, de petits vols sans en ressentir trop de remords.

L'influence des adultes reste encore importante, ce qui sera bien moins le cas au-delà de 15 ans.

 

2) Evolution vers les valeurs morales:

Nous aurons l'occasion plus loin de nous étendre longuement sur ce chapitre. Contentons-nous en ce moment de constater qu'entre 12 et 15 ans, l'évolution du sens moral se caractérise par une sensibilisation toujours croissante à l'égard des valeurs morales. Elles prennent peu à peu le pas sur l'intérêt égoïste.

Par exemple, le jeune homme devient sensible à l'honneur et craint ce qui, aux yeux de ses camarades, pourrait le diminuer, le discréditer. C'est ainsi qu'à cet âge, plus qu'à tout autre, le cafardage lui paraît odieux.

 

3) En contact avec l'adulte:

L'enfant, normalement bien éduqué, se sent attiré vers des exigences nouvelles de vérité, de pureté, de loyauté et de justice. Mais devenu plus perspicace, assoiffé de solutions catégoriques dans tous les domaines, il découvre au contact avec les adultes l'énorme décalage entre la morale prêchée et la conduite courante, en famille et au-dehors. Plus intellectuel, le préadolescent se sentira porté à la critique acerbe, aux blâmes et aux condamnations sans nuances; plus volontaire, il s'opposera et se révoltera. Mais, de toute façon, il en résulte que l'adulte perd son auréole, que son autorité est battue en brèche. Et alors, suivant l'éducation reçue, une évolution rapide peut se produire. En l'espace de quelques mois, on voit des préadolescents rejeter le cœur léger préceptes moraux et pratiques religieuses jugés hypocrites ou enfantins et devenir grossiers et obscènes dans les conversations. Est-ce le chavirement du sens moral et la remise en question de la vertu? Pas nécessairement: Ce peut être une crise passagère et la preuve que la conscience se fait subjective, s'inquiète, se trouve déboussolée, suite aux mauvais exemples émanant du milieu. C'est plutôt un choc qu'une crise, une tempête intérieure que viennent encore aggraver les discussions familiales, les lectures et les films. En termes modernes, nous dirons que le jeune homme se pose le problème moral, qu'il y réfléchit, suite au désarroi, au vertige moral qui s'est emparé de lui.

Empressons-nous d'ajouter qu'une éducation première sérieuse et continuée au cours de l'adolescence empêche les jeunes d'en arriver à pareils extrêmes.

 

Il — Pendant la puberté.

Au-delà de l'irritation du préadolescent, le pubère commence à découvrir l'ambiguïté humaine: il se trouve tantôt enthousiaste, tantôt profondément morose et déprimé; soudain résolu et courageux puis tout aussi brusquement lâche et paresseux: assoiffé de pureté3 puis sans défense devant les sollicitations du mal. Bref, le pubère passe par une profonde crise d’indétermination qui le fait apparaître aux yeux de l'adulte comme un «vase plein de contradictions». Bien qu'il cherche constamment à donner le change, à cacher son désarroi, on sent qu'il ne se comprend plus lui-même et que tout en lui est en effervescence. Il se trouve à une « croisée de chemins ». Tout est encore possible.

Cette conduite paradoxale, plus ou moins accentuée d'après les individus et les situations familiales, s'accompagne d'une véritable confusion dans la saisie des normes morales et d'un sentiment diffus et obsédant de culpabilité d'où le jeune homme voudrait sortir à tout prix.

Cette instabilité morale foncière pousse le pubère à la révolte surtout nerveuse et inconsciente contre les impératifs sociaux que bien souvent, surtout dans le domaine sexuel, il violera par pur désir d'expérimenter par lui-même l'effet que cela produira.

 

III — Le sens moral pendant la post-puberté.

Nous ne retiendrons pour cette étape que deux traits de l'évolution du sens moral: l'idéalisme et le volontarisme.

 

1) L'idéalisme:

L'adolescent est marqué par une forte poussée d'aspirations morales, de ferveurs et d'élans moraux naturels: aspirations à la Justice, à la Vérité, à la Fraternité, à la Droiture, à la Pureté, etc. … et tout cela avec des majuscules4.

Avide de se revaloriser lui-même, l'adolescent se porte comme d'emblée vers l'Absolu et vers un certain ascétisme. Si, bien souvent, suite à des lacunes graves de l'éducation reçue, il apparaît comme le jouet de ses instincts désordonnés et pervers, au fond de lui-même il se sent soulevé par des tendances morales aussi puissantes que valables. Surgit en lui, et comme sans restrictions et dans la plus grande confiance, un appel des valeurs, depuis la simple bonté qu'il ne dédaigne pas, jusqu'à la soif de la perfection et du sacrifice héroïque. Bref, il découvre la grandeur d'une morale exigeante pour l'enrichissement de sa personnalité.

Chez plus d'un, cet idéalisme s'auréole d'enthousiasme. La moralité et la valeur d'un acte sont alors jugées d'après l'impression et le sentiment éprouvés. Il existe ici une interaction intéressante à étudier de la morale objective et de l'éthique personnelle5 qui date bien de l'adolescence et qui est un élément d'une adolescence prolongée. Cette pénétration de l'impression dans le jugement de valeur se manifeste dans le choix de la vie professionnelle — que beaucoup d'adultes regretteront par après — dans la vie affective et amoureuse: bâtir sa vie sur le beau visage d'une jeune fille, dans la vie chrétienne et jusque dans une vocation religieuse. Cette pénétration infirme le sens moral de l'adolescent du fait qu'elle accorde à la vertu une trop large part à la subjectivité et à l'attachement aux apparences.

 

2) Le Volontarisme:

Autre trait de la jeunesse. « L'adolescent veut bâtir sa vie et son sens moral interfère avec des vérités pragmatiques et des désirs ambitieux: se faire une place dans la société, conquérir sa personnalité, rejeter les formules creuses, manifester un certain dédain pour les vertus dites conventionnelles ou passives ou trop peu profitables, comme l'humilité, la réserve… Il prône volontiers les vertus morales positives, comme le courage, la tolérance, la solidarité, l'honneur… et s'il entrevoit une vocation de contemplatif, s'il recherche une vie intérieure profonde, c'est qu'il en saisit l'utilité pour l'extension de l'Eglise au sein de la communion des saints. C'est l'âge de la fureur de vivre où, avec James Dean, on éprouve ses forces jusqu'à la limite du possible. C'est l'horreur de la vie médiocre. Tout au moins, c'est se donner l'illusion de bien vivre en chevauchant une grosse moto »6 (F. Billet).

Nous pourrions résumer ce qui vient d'être dit en définissant l'adolescent comme étant « un être qui court après l'image idéale de lui-même, avec un maximum d'intensité ascétique et d'idéalisme» (P. Babin).

On enregistre chez lui « une sorte de projection dans l'absolu des tendances naturelles, tendances qui peuvent être surnaturalisées, mais qui, en raison de la forte instinctivité du moment, apparaissent surtout naturelles. Il s'agit là d'une sorte d'idéalisation des tendances: "être un type", "être pur"'…».

C'est ensuite la projection dans l'absolu d'un certain nombre d'impératifs sociaux qui se sont incrustés dans le psychisme et sont devenus une seconde nature: «Servir», être «toujours prêt», être «solidaire».

 

Conclusion :

Il nous reste maintenant à dégager de notre exposé, les multiples implications pédagogiques y renfermées. C'est à ce travail que seront consacrés les articles ultérieurs, au gré des développements du plan que nous nous sommes fixé.

(à suivre)

                          F. Elie-Victor
_______________________

1 Lire à l'occasion « Biologie et Morale » de P. Chauchard.

2 Nous remercions le cher Frère Billet, Directeur de Beaucamps, de nous avoir permis de nous inspirer d'une de ses conférences pour rédiger la longue parenthèse qui suit.

3 Prière d'un adolescent: «Mon Dieu, donnez-moi la blancheur de la neige, la droiture du sapin ».

4 Voir P. Babin: «Les jeunes et la Foi».

5 Morale: terme à résonnance théologique ; éthique: terme plutôt philosophique.

6 A remarquer que notre époque où triomphe la technique et l'efficience, où la moralité ne se conçoit chez beaucoup de moralistes qu'à la lumière de la solidarité, de la charité, de l'engagement, répond à ce stade de l'adolescence.

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