Comment amener la jeunesse Ă  la pratique saine du renoncement et de la mortification

F. Elie-Victor

03/Nov/2010

XXIII. La relation pédagogique et la formation de la conscience adolescente


« Agis de telle façon que tu traites l'humanité aussi
bien dans ta propre personne que dans la personne d'autrui,
 toujours comme fin et jamais comme moyen
».
(KANT)

Après ce qui fut dit dans l'article XIII du Bulletin, nous ne voulons plus insister sur les liens étroits qui existent entre notre sujet et la formation de la conscience morale, particulièrement à l'âge critique.

« Sans la formation morale, l'homme devient la plus scélérate, la plus barbare des créatures, car la nature l'a pourvu des armes de la pénétration et de la ruse et il les emploie alors de la façon la plus coupable1 » (Aristote).

Par contre, nous nous arrêterons assez longuement à ce qui doit constituer l'outil de cette formation : la relation pédagogique.

Le problème crucial pour tout adolescent est d'en arriver à une option mûrement réfléchie et donc personnelle; face à son avenir d'homme et de chrétien, ou, comme le dit le R. P. Babin (Les jeunes et la Foi): à une conversion qui donnera à sa vie une orientation et une signification par rapport à des valeurs transcendantes, de façon à en finir avec les ambivalences de la jeunesse et de fixer le sens moral et religieux de sa destinée d'adulte. « Nous ne croyons pas à une foi qui n'a jamais été remise en question », déclare E. Joly.

Le grand travail qui s'impose à l'éducation chrétienne de la jeunesse est donc d'aider les adolescents à opérer cette conversion, à passer d'une conduite morale et religieuse imposée, hétéronome, à une conduite personnelle, autonome, en substituant à une acceptai ion passive et irréfléchie des vérités de la Religion et de ses pratiques, une vie morale et religieuse aussi conséquente que consciente.

Tant que dure l'enfance, l'épanouissement de la conscience est dans une très large mesure tributaire de l'éducation de la vie émotionnelle et se réalise par osmose, c'est-à-dire, de façon inconsciente ou très peu consciente. L'adulte y joue un rôle prépondérant, à titre de milieu affectif, de modèle et de guide : il se constitue le gérant des intérêts tant moraux et religieux que matériels de l'enfant. Bien sûr, ce rôle, il doit le garder tant que dure l'éducation, mais en prenant bien soin d'adapter sa tactique à la phase évolutive atteinte par l'enfant, ainsi qu'à son tempérament, à son caractère et à tout ce qui l'individualise au point d'en faire un être unique, singulier et original. On n'éduque pas les enfants en groupe. A peine est-il possible de les instruire de la sorte. Voyez plutôt les efforts déployés actuellement par les meilleurs pédagogues afin d'individualiser l'enseignement au maximum. L'éducation, j'entends une éducation authentique, efficiente ne peut résulter que d'une relation personnelle et suivie entre maître et disciple et qui prend d'autant plus franchement la forme d'un dialogue à cœurs ouverts que le disciple se rapproche davantage de l'âge adulte.

 

Base de la relation pédagogique

Nous venons de le dire: la relation pédagogique est essentiellement une relation personnelle entre éducateur et éduqué se réalisant dans un dialogue. Mais qui ne voit aussitôt la condition fondamentale pour que cette relation puisse se nouer. Là où l'amour manque chez l'éducateur (et un amour totalement désintéressé), où d'autres visées tenues secrètes viennent s'y ajouter ou le supplanter, cette relation se trouve foncièrement faussée et ne peut manquer de s'opposer au dialogue et de nuire plus ou moins gravement à l'épanouissement sain de la conscience adolescente. Vu son esprit critique, le jeune homme, en effet, aura tôt fait de découvrir éventuellement, derrière les manœuvres de son mentor, les mobiles cachés qui le mènent. Dès lors, c'en est fait du dialogue à cœurs ouverts. Pour s'en convaincre, il n'est que de se rappeler l'aventure d'une Simone de Beauvoir avec son confesseur2.

 

Objectif de la relation pédagogique

« La fin de l'éducation coïncide avec celle de l'éduqué » (Strasser). Cette fin, chez tout adolescent, est la conquête de la liberté intérieure et spirituelle qui doit lui permettre de mener une existence autonome et de s'engager au service d'une cause digne de l'homme et du chrétien. N'est-ce pas dans l'engagement volontaire au service du bien commun que l'homme affirme le mieux sa liberté?

Il s'agit donc pour l'éducateur, d'aider son disciple à conquérir cette liberté intérieure, à «devenir ce qu'il est» aussi pleinement et aussi parfaitement que possible. Pour ce faire, il l'amènera par la voie du dialogue — et non par un endoctrinement systématique et écrasant — à prendre conscience de sa nature propre, de ses possibilités comme de ses limites ainsi que de ses responsabilités vis-à-vis de lui-même. Il faut qu'il sache clairement que Dieu a livré l'homme aux mains de son propre conseil et que la première croix que nous avons à porter courageusement sur les pas du Christ, c'est nous-mêmes.

En tout cela, l'éducateur procédera avec un désintéressement absolu allant jusqu'à l'oubli de soi-même et en écartant scrupuleusement de son esprit toute visée d'amour-propre ou de domination, se souvenant constamment qu'il n'est pas question de s'attacher son disciple, de le maintenir sous sa dépendance mais de le libérer de lui-même et des autres, bref de le rendre adulte. « Etre adulte, c'est être seul » (J. Rostand).

Tout cela revient à affirmer qu'à partir de l'adolescence, le jeune homme doit s'exercer à prendre en mains sa propre formation, mais avec l'aide bénévole, confiante et optimiste de ses éducateurs. Or, seule la vraie charité peut nous rendre capables d'aborder ainsi personnellement nos élèves, d'engager avec chacun d'eux le dialogue, de les écouter individuellement, de chercher à les comprendre, afin de pouvoir orienter leurs virtualités bonnes ou mauvaises vers l'épanouissement harmonieux de leur personnalité authentique. « Ce que je redoute le plus, disait le R. P. Debück, S.J., c'est de donner l'impression que je pèse sur la conscience de mon interlocuteur, que j'abolis sa liberté par des arguments irréfutables, que j'opte à sa place sans plus lui laisser la possibilité d'une objection raisonnable ». En face de tout être humain, nous avons à respecter le mystère de son être, c'est-à-dire, en dernière analyse, le travail de Dieu en lui. Nous croyons l'avoir dit déjà, mais qu'importe: «Toute personne humaine n'est que la façon dont Dieu l'appelle et dont elle doit répondre à cet appel » (R. Guardini). « Chaque âme a son chemin pour rejoindre Dieu, chacune a sa phrase ineffable pour répondre à la voix qui l'appelle » (D. Rops). Evertuons-nous à déceler les desseins de Dieu à travers la nature et la situation existentielle de chaque âme d'adolescent, nous souvenant toujours que les voies de la Providence ne sont pas nécessairement les nôtres.

 

Rôle de l'autorité dans la relation pédagogique

La relation pédagogique personnelle requiert de la part de l'éducateur une autorité de fait, c'est-à-dire, acceptée par le disciple.

Contrairement à ce qui se passe dans la relation fonctionnelle ou celle qui existe entre le chef et les membres d'un groupe poursuivant une fin commune (bien qu'ici encore, il ne puisse jamais être question d'objectiver aucun membre au point de le traiter en pur moyen en vue de l'obtention d'une fin: «L'idéal, déclare J. Rostand, serait évidemment que la société respectât de plus en plus l'individu qui. de plus en plus respecterait la société»), dans la relation pédagogique le vrai centre de l'action éducationnelle doit toujours rester le disciple et son épanouissement humain intégral.

Malgré toutes les apparences contraires, malgré sa fringale d'autonomie, le jeune homme éprouve un besoin immense de soutien, de conseil et d'encouragement affectueux dans ses efforts pour découvrir et donner à sa vie son vrai sens qui ne peut être autre que de se transcender lui-même vers l'Autre (Dieu) et vers les autres (le prochain).

Mais dès qu'il se découvre lui-même et se met en quête des valeurs humaines et du sens de la vie, il devient moins maniable, voire même récalcitrant. L'adulte perçoit aisément cette attitude comme un danger. Il interprète le refus d'obéir de la part du jeune homme comme l'expression de sa mauvaise volonté, alors qu'il s'agit souvent d'une impuissance interne à se soumettre. C'est mal voir les choses et compromettre notre autorité sur lui. A partir du moment où nous ne parvenons plus à accompagner l'adolescent, où nous prétendons ne plus pouvoir le comprendre ni le suivre, la relation pédagogique est remise en cause et volontiers nous ferons appel au règlement, aux lois, aux menaces et à la contrainte.

Reconnaissons franchement que la décision de l'adolescent de prendre en mains sa propre existence, de se réaliser lui-même, de devenir ce qu'il est, met ses éducateurs devant une tâche ardue et qui est loin d'être claire du point de vue pédagogique. Et cependant, nous nous trouvons ici en présence d'une phase absolument décisive pour l'évolution saine de la conscience morale. Arrêtons-nous-y un instant.

A cet âge critique, la structuration de l'autorité doit se faire assez dynamique et assez souple pour ne point freiner, ni briser l'élan de la croissance spirituelle juvénile. Les adolescents qui pendant leur enfance, ont été menés surtout par la contrainte se rebiffent volontiers contre l'autorité. Tant que celle-ci, en effet, s'impose sans se justifier aucunement aux yeux des subordonnés, sans entrer en relation personnelle avec eux, ils se soumettent extérieurement parce qu'il leur est impossible ou dangereux de désobéir. Mais il n'en résulte aucune formation morale. Bien au contraire, cet acte de soumission qui de sa nature doit être un acte vertueux, se double d'une fausse morale: la révolte intérieure. Ecoutons un instant Foerster33: «Brise la volonté de l'enfant de peur qu'il ne périsse, brise la volonté pour permettre à son âme de vivre, disait John Wesley, et il avait parfaitement raison. La volonté individuelle avec tous les caprices et toutes les passions qui l'accablent doit être absolument soumise et brisée, si la personne spirituelle doit s'éveiller à la vie. Mais la grande erreur de maint éducateur consiste à ne vouloir briser cette volonté que du dehors. Cette sorte de prise de possession décourage, anéantit même la personnalité humaine, qu'elle ignore ou qu'elle dédaigne. Non, c'est l'enfant lui-même qui doit briser sa propre volonté inférieure; l'âme chrétienne qui doit vivre, doit se faire à elle-même sa place et se fortifier en agissant. C'est cette action que le véritable éducateur doit favoriser, car une obéissance rigide qui n'a pas réussi à éveiller la volonté supérieure de l'enfant, détruit en lui, non sa volonté seulement, mais son âme même.

« Qui ne tient pas pour sacré l'honneur de ceux dont il réclame l'obéissance ne sera jamais qu'un pauvre et triste éducateur » (I. Herment).

La désobéissance et la révolte sont généralement ou du moins très fréquemment symptomatiques d'une autorité mal exercée. Personnellement j'ai toujours cru qu'il y a eu dans le monde et qu'il y a encore toujours plus d'abus d'autorité que de révoltes injustifiées. La contrainte en éducation ne vise pas l'épanouissement de la personnalité de l'enfant — ce qui, cependant, constitue exclusivement l'intentionnalité de l'autorité pédagogique — mais le prestige du chef qui éprouve le besoin de cacher son incapacité derrière des prétextes ou poursuit un but autre que le bien de l'enfant.

On entend souvent affirmer que le pubère est difficile à aborder. Peut-être est-ce tout simplement parce que nous nous sentons incapables de l'aborder. Nous l'avons dit: le jeune homme, aux prises avec ses problèmes intérieurs et malgré son air révolté éprouve un désir passionné d'aide et de conseil. Mais ce désir ne parvient pas à s'exprimer ou n'y parvient que très inadéquatement, suite au conflit intérieur, certes, mais probablement aussi parce qu'il ne rencontre personne qui soit vraiment disposé à l'écouter ou à lui fournir une réponse acceptable. Face à la jeunesse, nous jetons facilement les bras en l'air et la déclarons irrémédiablement perdue. C'est là une attitude aussi vieille que le monde, sans doute. En tout cas, de graves philosophes grecs de l'antiquité partageaient déjà cet avis. Et en attendant, le monde continue à tourner. Ne vaudrait-il pas mieux se ranger du côté de Rabindranath Tagore? D'après lui, «chaque enfant qui vient au monde nous apporte le message que le bon Dieu ne désespère pas de l'humanité ». Il y a d'ailleurs dans cette attitude désabusée de l'âge mûr face à la jeunesse une certaine dose d'hypocrisie et d'auto-accusation. Qui a formé cette jeunesse? Si celle-ci nous paraît étrange, excentrique et dépourvue d'intérêt sérieux, ne serait-ce pas parce que nous n'avons plus rien à lui offrir ou, tout au moins, parce que nous nous révélons incapables de lui présenter les valeurs humaines authentiques d'une façon adéquate et acceptable pour les hommes de demain? Notre conception d'un monde statique ne heurte-t-elle pas de front une vision dynamique de l'univers que les jeunes épousent comme d'instinct?

   (à suivre)

                                  F. Elie-Victor
__________________

1 La morale n'est pas un idéal purement spirituel mais la nécessité même de la santé, l'hygiène obligatoire pour ne pas être un malade ou un anormal (P. Chauchard).

2 Voir le P. Babin: « Les jeunes et la Foi», page 99.

3 L'école et le caractère: Foerster.

RETOUR

Il y a 150 ans: le Bx. M. Champagnat et son ďż˝...

SUIVANT

Session liturgique pour freres enseignants...