Comment on fait les saints

12/Apr/2010

Il y a probablement peu de nos lecteurs qui soient bien au courant des différentes étapes que doit parcourir une cause de béatification avant d'arriver à son aboutissement. C'est pour leur permettre de s'en faire une idée plus exacte que nous avons voulu exposer ici en l'adaptant, l'essentiel d'une brochure du C. F. Leone di Maria, Postulateur des Causes des Frères des Écoles Chrétiennes, publiée il y a quelques années. Cette plaquette, dont le titre français serait : Comment on fait les Saints, se réfère elle-même à un ouvrage du même titre publié à Rome en 1934, par M. G. B. Délia Cioppa, dernier et actuel avocat dans la cause de notre Bienheureux Père.

Volontiers on pourrait comparer la marche d'une cause de béatification à un trajet en chemin de fer dont le parcours assez accidenté comporte des ponts, des viaducs, des tunnels, des tournants hardis et des pentes raides. Un parcours qui traverse plusieurs frontières où il faut s'arrêter longuement parfois, pour une inspection complète, et qu'on ne peut pas toujours franchir en raison de la sévérité des contrôles. La gare de départ varie chaque fois. C'est la cité, le diocèse dans lequel est décédé le serviteur de Dieu. Le terminus est toujours le même : Rome, la Basilique de Saint-Pierre, la gloire du Bernin.

Dans ce parcours, ne seront indiquées que les étapes principales ; elles sont marquées par des arcs de triomphe : l'introduction de la Cause à Rome, la validité des procès, l'héroïcité des vertus, l'approbation des miracles, la béatification, la canonisation. Mais il y a une multitude de petites gares intermédiaires où il faut s'arrêter plus ou moins longtemps, car sur cette ligne, on ne voyage ni en rapide, ni en express, mais en omnibus et l'on ne passe devant aucune gare sans s'y arrêter. Les arrêts sont plus ou moins longs : quelques mois, quelques années, parfois des dizaines d'années.

Arrivé près de ces arcs de triomphe qu'on ne franchit qu'un à la fois, on est parfois si bien qu'on s'y endort…, quand on ne va pas finir tout droit sur une voie de garage pour ne plus repartir. Combien de causes sont ainsi dans une impasse depuis des siècles ! Combien d'autres qui n'ont jamais pu franchir telle frontière et qui ne voient plus d'espoir de jamais passer. Car les voies qui conduisent au premier arc de triomphe en particulier, sont multiples, venant de partout. Mais quand il faut subir l'épreuve du contrôle, on ne passe qu'un à la fois, et l'on attend son tour, patiemment, jusqu'à ce qu'on nous fasse signe ou que, grâce à certaines protections, on nous accorde un tour de faveur.

Avant d'étudier chacune des principales étapes qui conduisent à la béatification et à la canonisation, commençons par présenter les principaux personnages qui auront un rôle important à jouer dans la poursuite de la cause.

Ce sont le Postulateur de la cause, l'Avocat, le Promoteur général de la Foi, les Consulteurs et Experts, le Cardinal Ponent, le Cardinal Préfet, le Saint-Père.

 

a) Le Postulateur. C'est lui qui est le promoteur de la cause et l'administrateur de toutes dépenses qu'elle entraîne. Il doit avoir du flair et de la sagacité pour pressentir le moment opportun, pour consulter et agir en conséquence. On peut dire qu'il est le responsable de toute la marche de la cause. C'est à lui que revient le choix de l'Avocat, le choix et la présentation des témoins, la présentation des documents, la préparation et la présentation des « articles » (Can. 2007). Il doit se mettre en relations avec le Promoteur général de la Foi, les Cardinaux membres de la Sacrée Congrégation des Rites, le Saint-Père lui-même. Il lui faut gagner le bon vouloir des uns et des autres, avec persévérance, tact et discrétion, au bon moment pour que la cause avance.

 

b) L'Avocat. C'est à l'Avocat qu'incombe en grande partie – avec l'aide du Postulateur — le soin de préparer pour chaque Positio (en français, on dirait le dossier) : l’lnformatio, le Summarium, les objections ou Animadversiones du Promoteur de la Foi, les Responsiones à ces objections ou Animadversiones. C'est l'Avocat qui doit s'intéresser à ces documents pour la discussion relative à chacune des étapes.

 

c) Le Promoteur général de la Foi. Ce personnage est le défenseur de la loi et de la justice, celui que dans les tribunaux civils on appelle le Procureur du Roi ou de la République. Comme il cherche à soulever des difficultés à la cause avec les animadversions qu'il a la tâche de susciter à chaque étape, il semble aux profanes qu'il fasse la guerre aux serviteurs de Dieu. Aussi l'appelle-t-on communément l'avocat du diable. Et pourtant, c'est au contraire un saint homme de Dieu. Dans quelques cas, il se transforme en vrai serviteur de la cause en démolissant des arguments présentés sans bases solides et en obligeant l'Avocat à bien préciser et à mieux prouver tout ce qu'il avance. C'est un vrai serviteur de la vérité et de la justice.

 

d) Consulteurs et Experts. Les Consulteurs sont des prélats, religieux éminents, théologiens insignes, qui doivent surtout étudier les vertus du serviteur de Dieu et donner leur vote motivé et écrit sur les mêmes. Les Experts sont des médecins qui doivent étudier à fond chaque cas, porter un jugement et dire si les faveurs attribuées au serviteur de Dieu peuvent être expliquées scientifiquement ou non. On distingue le peritus, le simple expert, le peritior, celui qui est plus expert et le peritissimus, ou l'expert le plus qualifié, c'est-à-dire, des médecins dont la science et la renommée sont de plus en plus grandes. C'est à eux que le Promoteur de la Foi demande un jugement scientifique sur les guérisons miraculeuses. Depuis quelques années, on a formé une Commission de Médecins qui juge collégialement à la place du peritior et du peritissimus.

 

e) Le Cardinal Ponent. C'est le Cardinal qui dans les différentes discussions fait la relation des questions examinées ; on l'appelle encore le Cardinal relateur ou rapporteur.

 

f) Le Cardinal Préfet des Rites. De par ses fonctions, il est le Président général des causes de béatification. C'est lui qui préside à tout le mouvement relatif aux causes et qui informe le Saint-Père sur chacune des étapes de ces causes.

 

g) Le Saint-Père. Le Saint-Père enfin est le Juge Suprême qui, après chacune des congrégations ou réunions, décide si oui ou non on peut aller de l'avant dans le procès. Après avoir sanctionné les délibérations de la Sacrée Congrégation des Rites, dans les cas acceptés par cette dernière, il ordonne de composer et de promulguer les décrets relatifs à la béatification et à la canonisation.

 

Le témoignage des hommes

Première étape. Procès ordinaire et introduction de la cause.

Le premier procès s'appelle ordinaire ou informatif. Ordinaire, parce qu'il est instruit par l'autorité ordinaire de l'Évêque diocésain. Informatif, parce qu'il n'est pas apte à définir si le serviteur de Dieu est saint ou non, mais seulement à recueillir, de témoins assermentés, les informations sur la vie, les vertus, les miracles du serviteur de Dieu.

On distingue quatre sortes de témoins possibles :

a) Les témoins de visu. Ce sont ceux qui ont vu le serviteur de Dieu, qui ont vécu ou traité avec lui.

b) Les témoins de auditu. Ce sont ceux qui en ont entendu parler par des parents, ou des connaissances.

c) Les témoins ex officio. On appelle ainsi les témoins qui ne sont pas présentés par le Postulateur, mais que le tribunal s'adjoint avec le consentement du Promoteur de la Foi.

d) Les témoins ultronci. Ce sont ceux qui se présentent d'eux-mêmes, sans avoir été convoqués.

Une douzaine de témoins choisis avec la plus grande variété possible, religieux et laïques, supérieurs, collègues et inférieurs, hommes et femmes…, peuvent suffire pour chaque procès, surtout si leur déposition est abondante et importante. Pour le Bienheureux Champagnat, on en a interrogé plus de cinquante.

Le témoin ayant d'abord fait le serment de dire la vérité sous peine d'excommunication réservée au Souverain Pontife — à l'exclusion même du Cardinal Grand Pénitencier — est interrogé par le Président du Tribunal qui est appelé ordinaire parce qu'il est présidé — ou personnellement ou par son délégué — par l'Ordinaire, c'est-à-dire, l'Évêque du diocèse. Le témoin répond et le notaire écrit tout ce qu'il dit. Puis le notaire relit au témoin sa déposition et ce dernier peut la corriger dans quelques expressions, si celles-ci manquaient d’exactitude ou de propriété dans les termes. Aux réponses ainsi rédigées, on ajoute toutes les dépositions autographes et les documents présentés, qui sont ensuite enfermés dans une enveloppe scellée et gardée avec soin dans les archives diocésaines. Mais auparavant, on en fait un « Transumptum »

 

c'est-à-dire une copie authentique qui est envoyée à la Sacrée Congrégation des Rites pour l'examen requis par l'Introduction de la cause.

Cet examen exige du temps. Le Postulateur demande l'ouverture du procès ordinaire ; il provoque la nomination du Cardinal Ponent et attend avec patience qu'une copie du procès soit faite d'office. Et si l'original n'est pas en langue latine, ou italienne, ou française, ou espagnole, qui sont les langues officielles, il en fait faire la traduction.

C'est alors que commence le travail de l'Avocat II doit préparer la Positio super introductione causa, en français on dirait le « dossier », sur l'introduction de la cause. Ce docu ment pourra constituer un gros volume variant de quelques centaines de pages à plus de mille. Il comprend principalement :

a) Une information ou relation sur les données biographiques, sur les vertus, sur la réputation de sainteté, sur les grâces et faveurs du serviteur de Dieu.

b) Le décret relatif aux écrits du serviteur de Dieu.

c) Le « Summarium », qui contient les dépositions des témoins classés d'après l'ordre chronologique de la vie du serviteur de Dieu, l'ordre des vertus théologales et morales, 'a réputation de sa sainteté de son vivant, sa sainte mort, la réputation de sa sainteté après sa mort et les faveurs obtenues par son intercession.

d) Les Lettres Postulatoires que les évêques, les princes, les personnages importants adressent au Saint-Père en lui demandant la glorification du serviteur de Dieu. On en compte plus de soixante-dix pour la cause du Père Champagnat.

e) Les animadversions ou objections du Promoteur de la Foi.

f) Les réponses de l'Avocat aux animadversions.

La Positio imprimée, ou dossier, est alors distribuée aux Cardinaux et Prélats au moins quarante jours avant la date établie, pour être discutée en Congrégation.

Le jour fixé, tous se réunissent, les prélats donnent lecture de leur vote motivé pour ou contre l'introduction de la nouvelle cause. Le Cardinal Ponent fait la relation de la cause à Sa Sainteté et si les votes sont favorables pour la plupart, le Saint-Père donne l'ordre de rédiger le décret d'introduction de la cause et il signera ce document de son nom de baptême : Placet Eugenio, Ainsi la cause passe de l'autorité ordinaire à l'autorité apostolique.

C'est une première étape que l'on vient de franchir, mais une étape difficile et qui pour quelques-uns peut être la dernière si la cause est écartée. Quelquefois, pour éviter que la cause soit écartée définitivement, on demande un petit procès supplémentaire.

Le Père Champagnat a parcouru cette étape en huit ans, de 1888 à 1896.

 

Deuxième étape : Le Procès Apostolique.

Tant de formalités pour en arriver à introduire une cause ! Eh oui ! Et introduire signifie tout recommencer.

Dans le diocèse même où s'est déjà déroulé le procès-informatif ordinaire et aussi dans tous ceux dans lesquels ont été interrogés des témoins, au cours des procès rogatoires, on doit maintenant faire le procès apostolique, qui est une répétition du premier, avec cette différence que, dans le premier, tout dépendait de l'initiative et de l'autorité de l'Ordinaire, alors que dans le second, tout est réglé par le Saint-Siège qui pousse plus à fond l'instruction sur les vertus.

De Rome partent les normes du procès contenues dans les « Lettres remissoriales », et les « Questions » auxquelles doivent répondre les témoins. Ces derniers sont à peu près les mêmes que la première fois. On en ajoute d'autres, présentés par le Postulateur de la cause ou requis d'office. Pour les témoins dont on ne peut recevoir le témoignage, parce que décédés ou gravement empêchés, on prend la déposition faite dans le procès ordinaire.

Ce procès terminé, on en fait une copie authentique et on l'envoie à Rome où l'on procédera à l'ouverture. Puis il sera recopié et, si c'est le cas, traduit dans l'une des langues officielles.

On fait ensuite une étude, suivie d'une discussion, pour voir si, tant dans le procès ordinaire que dans le procès apostolique, ont été observées toutes les règles prescrites, c'est-à-dire pour contrôler si les actes sont vraiment valides. Si tout est favorable, on rédige le décret sur la validité des procès. Puis, de ces deux procès, on fait le Summarium, comme on a déjà fait pour l'introduction. Ce Summarium doit être imprimé et, en général, il est plus volumineux que celui super introductione causæ.

Et nous voilà arrivés au point crucial des interminables attentes. On peut voir dans le graphique les nombreuses voies qui convergent vers le premier arc de triomphe. Ces voies représentent les dizaines ou les centaines de causes en cour de Rome. Pour franchir le second, il faut passer par un petit tunnel. Ce petit tunnel signifie encore que l'examen sur l'héroïcité des vertus est plus rigoureux et pour en arriver à bout, il faut des discussions ardues et épuisantes. Il signifie aussi que parmi tant de causes qui attendent à ce point, — des centaines, dit-on — il n'y en a guère que quatre ou cinq qui passent chaque année. Donc les attentes de quelques années sont des cas normaux, mais quelquefois l'attente dure des dizaines d'années. C'est ici qu'il faut s'armer d'une patience héroïque.

 

Troisième étape : L'examen sur l'héroïcité des vertus.

Finalement, une année ou l'autre, après qu'on a attendu plus ou moins longtemps, la cause qui nous tient à cœur est inscrite dans le calendrier des Rites, et le Promoteur général de la Foi par l'étude du Summarium prépare les animadversions. De son côté, l'Avocat rédige les réponses appropriées. Par l'impression des unes et des autres, on complète la Positio super Virtutibus, ou le dossier sur les vertus, qui est distribuée au moins quarante jours avant la date fixée pour la Congrégation ou réunion dite Antépréparatoire, tenue habituellement chez le Cardinal Ponent ou sous sa présidence, à la Sacrée Congrégation des Rites. Les Consulteurs donnent lecture de leur vote. Puis seuls les Prélats et Cardinaux restent et discutent. Le Cardinal Préfet fait sa relation au Saint-Père et, si elle est favorable, le Pape décide de la poursuite de l'examen des vertus.

Poursuivre signifie encore tout recommencer. Le Promoteur de la Foi fait alors les Novæ animadversiones ou nouvelles objections auxquelles l'Avocat oppose ses nouvelles réponses et prépare ainsi la Nova Positio super Virtutibus, ou nouveau dossier sur les vertus. On distribue comme auparavant ce nouveau dossier et tout se passe comme la première fois, dans la Congrégation préparatoire qui a lieu dans une salle spéciale du Vatican avec l'intervention des Cardinaux membres de la Sacrée Congrégation des Rites. Si le succès est favorable, le Saint-Père ordonne qu'on aille de l'avant.

Et tout recommence encore une fois. Le Promoteur présente les Novissimæ Animadversiones, lesquelles, avec les réponses de l'Avocat et le factum concordatum, c'est-à-dire une brève relation des différentes étapes de la cause jusqu'à ce moment, constituent la Novissima Positio super Virtutibus ou le dernier dossier sur les vertus. Le tout, de la façon déjà indiquée, est portée à la Congrégation générale en présence de Sa Sainteté qui, habituellement, ne donne pas immédiatement son opinion, mais demande des prières et donnera sa sentence en recevant en audience, quand son tour sera venu, le Cardinal Préfet. Si la sentence est favorable, le Saint-Père fait préparer le décret sur l'héroïcité des vertus.

On a vite dit que les dossiers sur les vertus du serviteur de Dieu doivent passer successivement par trois Congrégations : l'Antépréparatoire, la Préparatoire, la Générale. Dans la pratique, cela demande du temps. Ainsi pour le Bienheureux Champagnat, la Congrégation Antépréparatoire pour l'examen des vertus eut lieu en 1910, la Congrégation Préparatoire en 1912 et la Congrégation Générale en 1920.

II est vrai que dans l'intervalle, il y a eu la guerre. La cause du Frère François attend à la porte de la Congrégation Antépréparatoire.

 

Le témoignage de Dieu.

Jusqu'à maintenant, il ne s'est agi que du témoignage des hommes, d'hommes saints, sans doute, et compétents. Et témoignages bien fondés, s'il en est, où l'on a épuisé toutes les règles de la prudence. Mais l'Eglise ne s'en contente pas pour béatifier un serviteur de Dieu. Elle exige en quelque sorte la signature de Dieu. Elle lui demande de bien vouloir manifester son approbation en faisant, par l'intercession de celui dont la sainteté a été déclarée héroïque, au moins deux miracles. Les miracles sont précisément le sceau de Dieu. Mieux encore, si le témoignage des hommes est faible, l'Église exige que le témoignage de Dieu soit plus probant. Ainsi s'il n'y avait pas eu de témoins de visu, au lieu de deux miracles, il en faudrait trois. S'il n'était pas possible de produire de témoins de auditu, mais seulement des traditions orales et des documents écrits, il faudrait quatre miracles.

Et maintenant, voyons comment ces signes de Dieu doivent être rigoureusement prouvés et constatés, signes que Dieu se plaît à prodiguer en faveur de certains saints très connus et très invoqués, comme ce fut le cas pour sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, ou qu'il ne permet qu'au compte-gouttes, si l'on peut dire, pour d'autres, juste ce qu'il faut pour les besoins de la cause, ou légèrement plus.

 

Quatrième étape : La reconnaissance des miracles.

Quand la nouvelle est connue d'une guérison vraiment inexplicable par la science, mais que l'on a demandée au ciel par l'intercession du serviteur de Dieu, on en prépare le procès parla recherche des documents et des témoignages… Le Postulateur présente les « articles » et les documents à la Sacrée Congrégation des Rites et Rome ordonne alors le procès apostolique et la constitution d'un tribunal du diocèse où est arrivé le fait que l'on estime miraculeux. On interroge les témoins : le miraculé, les médecins, les infirmières, les familiers, etc. On examine les déclarations cliniques, les analyses, les radiographies, etc. … Le tribunal doit s'adjoindre un médecin, afin que les interrogations et les réponses soient exhaustives et techniquement scientifiques. En outre, le miraculé doit être soumis à l'examen de deux médecins assermentés choisis d'office, lesquels font une relation sur l'état de santé actuel de la personne guérie.

Des actes du procès ainsi compilés, on fait une copie authentique qu'on envoie au Saint-Siège. A Rome, on exige sur cette guérison l'avis et le vote de deux experts choisis par la Sacrée Congrégation des Rites, lesquels étudient le cas clinique à la lumière de tous les documents qui l'éclairent. Ils épuisent la question dans ses différentes interprétations comme s'ils en faisaient une petite thèse à soutenir en vue d'une licence ou d'un concours pour l'enseignement, — document qui peut avoir de vingt à cent pages imprimées, — et ils concluent en émettant leurs votes favorables, si vraiment la science doit se déclarer impuissante à expliquer la guérison d'une façon autre que par l'intervention du-Créateur de la science et de la nature.

Quand les deux, trois ou quatre miracles ont été ainsi examinés à fond et déclarés parles médecins scientifiquement inexplicables, on prépare la Positio super miraculis, ou le dossier sur les miracles, qui comprend l'information, le décret sur la validité des procès, la liste des témoins et leurs dépositions, la traduction des documents cliniques, — ils doivent être présentés également dans la langue originale, si cette dernière n'est pas une des langues officielles, — les votes des experts in extenso, les animadversions du Promoteur général de la Foi, les réponses de l'Avocat. On distribue cette Positio ou ce dossier, quarante jours avant la Congrégation Antépréparatoire, laquelle procède exactement comme dans le procès pour les vertus. Après la Congrégation Antépréparatoire, vient la Nova Positio, ensuite la Novissima, chaque fois avec des Novæ ou Novissimæ Animadversiones suivies des réponses respectives renforcées par le vote d'autres médecins requis parmi ceux dont la science et la réputation sont plus étendues, surtout s'il est resté quelques doutes ou hésitations.

Comme on l'a dit plus haut, on essaie actuellement un autre système. L'examen des miracles est confié à une commission de médecins, laquelle étant toujours la même, au moins dans sa partie stable, permet d'assurer une plus grande compétence et un critérium uniforme dans le jugement des différentes guérisons soumises à son examen. Comme méthode, c'est à la fois plus rapide et plus sûr. Le jugement émis par cette commission collégiale sera examiné dans les deux Congrégations Préparatoire et Générale. L'Antépréparatoire est remplacée par ce premier jugement collégial.

Ainsi, en passant par les Congrégations Préparatoire et Générale, cette dernière en présence du Saint-Père, on en arrive à la lecture du décret sur l'approbation et sur la reconnaissance juridique des miracles.

 

Cinquième étape : la Béatification.

Maintenant la signature de Dieu est apposée et l'on s'achemine sûrement vers la béatification. Il semblerait que cela dût suffire. Non pourtant. Il faut encore passer par la Congrégation qui déclare « Tuto procedi posse ad Beatificationem ». Son explication, ou sa raison d'être, nous allons la recueillir sur les lèvres du regretté Pie XI : « Que signifie le mot Tuto? C'est un petit mot latin qui signifie, hors de danger, en sûreté. Tuto équivaut à « être en sécurité contre tout danger ». Pour comprendre de quels dangers il s'agit, il suffit de lire ce doute qui est en tête du décret et auquel le décret répond, c'est-à-dire si après l'examen et l'approbation des miracles reconnus comme tels, si après tout cet ensemble d'actes que telle approbation suppose : procès locaux ordinaires, procès apostoliques… parce que la Sainte Église est vraiment inlassable dans ses recherches et constatations ; si après tout cela, on peut procéder sans danger aux actes de la béatification et de la canonisation ; et donc sans danger de quelque chose de moins vrai et de moins bon ; sans danger pour la vérité et pour la bonté. Dans ces causes, l'important est que ce qui a été dit des serviteurs de Dieu soit vrai, et que ce qui est vrai soit bon, très bon, extrêmement bon. Il pourrait paraître à certains que l'Église soit trop exigeante dans son étude sur l'exactitude, si après tant de recherches, elle voulait encore la sécurité du Tuto pour se prononcer ; mais il n'en faut pas moins quand il s'agit de vérité et de bonté dans ce domaine. Il n'en faut pas moins pour une enquête qui est poussée jusqu'au trône de Dieu, pour y admirer les fruits les plus exquis de la Rédemption et en tirer d'admirables et splendides exemples à proposer. Pour tout cela il ne faut pas moins d'une tenace recherche de sécurité absolue. »

Si le Tuto est favorable, il ne reste au Saint-Père qu'à déterminer la date de la célébration de la béatification solennelle. On donne l'ordre au bureau compétent de préparer le Bref qui devra être lu dans la solennelle cérémonie du matin. Il contient un résumé de la vie, des vertus, des miracles et de la cause du nouveau Bienheureux.

Enfin, c'est la cérémonie de la béatification que nous avons eu le bonheur de vivre le 29 mai 1955, pour notre Bienheureux Fondateur, cérémonie qui est comme l'aboutissement de toutes ces démarches entreprises depuis près de soixante-dix ans et qui ont conduit Marcellin Champagnat de la modeste maison de l'Hermitage à la Gloire du Bernin.

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* *

Sixième étape : La Canonisation.

Quelle différence y a-t-il maintenant entre une béatification et une canonisation. Nous pouvons en considérer de trois espèces différentes :

1° Quant à la solennité de la cérémonie, la splendeur d'une canonisation est telle, qu'elle éclipse celle de la béatification déjà en elle-même si splendide. Mais cette différence extérieure ne vient qu'à cause d'autres différences plus essentielles et les voici ;

2° Quant aux effets canoniques et liturgiques, la béatification se limite à permettre le droit du culte public, au bienheureux, dans le diocèse d'origine et celui du décès, et s'il s'agit d'un religieux, à l'Ordre ou Institut auquel il appartient. La canonisation au contraire impose le culte du nouveau saint à l'Église universelle ;

3° Quant à la valeur qu'on doit attribuer à la sentence papale, voici l'opinion la plus probable :

a) Dans la béatification, le Pape n'engage pas sa propre infaillibilité. Et la preuve, c'est qu'il reprendra l'examen de la cause pour la faire parvenir à la canonisation.

b) Dans la canonisation, la sentence du Pape si elle n'engage pas non plus d'une façon explicite son infaillibilité dans le sens qu'ici il ne s'agit pas d'une vérité normative de foi ou de morale, il semble implicitement de foi divine que le Pape dans la canonisation est infaillible. Autrement dit, il n'est pas concevable, théologiquement, que le Pape puisse faire honorer comme un saint quelqu'un qui ne jouirait pas réellement de la gloire éternelle.

Que faut-il encore pour qu'un Bienheureux soit déclaré Saint ? Il faut deux autres miracles qui soient, une fois de plus, comme la confirmation divine de l'approbation du culte concédé partiellement pour le nouveau Bienheureux.

Dans le graphique on remarquera la flèche qui indique que l'on revient deux étapes en arrière avant de poursuivre en direction du dernier arc de triomphe. Cela veut dire que chacun de ces nouveaux miracles doit passer par la même procédure employée lors de la béatification, c'est-à-dire procès apostolique, Congrégation Antépréparatoire, Préparatoire, Générale et de Tuto. De plus, reprenant la direction du but final, le trajet doit encore subir l'épreuve de trois Consistoires : un public, un secret et un semi-public.

Si tout va bien, la date de la canonisation est fixée. Cette cérémonie est bien la plus solennelle qui ait lieu à Saint -Pierre, avec la messe célébrée par le Saint-Père à l'autel de la Confession, ou autel central de la basilique. Dans la cérémonie elle-même par trois fois dans un beau crescendo, on demande au Saint-Père, instanter, instantius et instantissime, de bien vouloir accorder l'autorisation d'inscrire le Bienheureux au Catalogue des Saints. Dans sa réponse, le Saint-Père demande, la première fois, qu'on invoque l'Esprit Saint, la deuxième, qu'on chante les Litanies des Saints ; et c'est seulement à la troisième qu'il exauce la demande. Alors éclate l'hymne d'actions de grâces et le saint apparaît avec l'auréole dans la Gloire du Bernin. Une auréole glorieuse pour lui, mais qui a coûté combien de soucis au Postulateur de la cause ! Souhaitons qu'il ne s'écoule qu'un petit nombre d'années avant que ne vienne pour notre Bienheureux Père, une si grandiose cérémonie.

Terminons en disant que le Saint-Père Pie XII qui volontiers apporte des simplifications aux longues cérémonies compliquées a réuni dans une seule les trois demandes instanter, instantius et instantissime, et les Litanies des Saints sont chantées pendant le défilé du cortège papal.

 

Les différentes étapes d'un Procès de béatification ou de canonisation.

Première phase : Le Procès Ordinaire.

1. Procès Ordinaire sur les écrits tant pour les Martyrs que pour les Confesseurs.

2. Procès Ordinaire sur la réputation de sainteté, ou s'il s'agit d'un martyr, sur la réputation de martyre.

3. Procès Ordinaire sur le non-culte, tant pour les Martyrs que pour les Confesseurs.

4. Envoi des trois Procès à Rome.

 

Deuxième phase : Introduction de la cause auprès de la Sacrée Congrégation des Rites.

1. Ouverture des procès avec le décret respectif. (Le cas du F. Alfano est à ce stade.)

2. Nomination du Cardinal Ponent.

3. Traduction et copie officielle des procès. (C'est à cette phase que se trouvent la cause des Martyrs de Chine : FF. Jules-André, Joseph-Marie Adon, Joseph-Félicité et Paul Gens, martyrisés à Pékin en 1900, et celle des FF. Bernardo, Crisanto, Aquilino, Fabian, Félix Lorenzo et Ligorio, martyrisés en Espagne.)

4. Révision et approbation des écrits.

5. Introduction de la cause avec le décret approprié.

 

Troisième phase : Le Procès Apostolique.

1. Sentence rendue sur la réputation de sainteté en général.

2. Validité du procès de « non-culte ».

3. Procès Apostolique sur les vertus en particulier ou sur le martyre.

4. Validité des procès sur l'héroïcité des vertus ou le martyre.

5. Congrégation antépréparatoire sur l'héroïcité des vertus ou le martyre.

(C'est à ce point que se trouve la cause du Vénéré F. François.)

6. Congrégation préparatoire sur l'héroïcité des vertus, ou le martyre.

7. Congrégation générale devant le Saint-Père sur l'héroïcité des vertus, bu le martyre.

8. Décret sur l'héroïcité des vertus ou le martyre et titre de Vénérable.

(Pour les martyrs, il ne reste que le décret de Tuto avant la béatification. Pour les Confesseurs, il faut encore faire le procès de chacun des miracles.)

 

Quatrième phase : Le Procès sur les miracles.

1. Recherche préliminaire des documents, articles, lettres remissoriales.

2. Procès apostolique pour chacun des miracles et décret sur la validité des procès.

3. Congrégation antépréparatoire : examen et vote du collège médical.

4. Congrégation préparatoire.

5. Congrégation générale devant le Saint-Père.

6. Décret sur la validité des miracles.

7. Congrégation de Tuto.

8. Béatification.

 

Cinquième phase : Ce qui reste pour arriver à la canonisation.

1. Positio ou dossier pour la reprise de la cause. Décret de reprise.

(Tout cela se fait quand on a obtenu les miracles dont on veut instruire le procès apostolique.)

2. Recherche préliminaire des documents sur les miracles, articles, lettres remissoriales. 3. Procès Apostolique sur chacun des miracles.

4. Congrégation antépréparatoire : examen du collège médical.

5. Congrégation préparatoire.

6. Congrégation générale devant le Saint-Père. Décret sur-la validité des miracles.

7. Congrégation de Tuto.

8. Consistoire secret, public et semi-public.

9 Canonisation.

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