De la pratique du silence

04/Sep/2010

Nos Constitutions, à l'art. 71, s'expriment ainsi : « Le silence étant nécessaire dans une Communauté pour y maintenir le recueillement, la piété, la régularité et l'amour de l'étude et du travail, les Frères le garderont toujours hors le temps des récréations, chacun s’occupant à son emploi ou à l'étude sans bruit et sans déranger personne. Le silence sera gardé plus rigoureusement encore depuis la prière du soir jusqu'à la méditation du lendemain matin ; pendant ce temps, appelé le grand silence, on ne parlera pas sans une grande nécessité, et en ce cas même, on ne le fera qu'à voix basse ».

Le Directoire Général, au chapitre VIII de la seconde partie, précise et complète ces prescriptions, en détaillant la manière dont nous devons l'observer dans l'intérieur de nos maisons, en classe, dans nos rapports avec les étrangers et dans les voyages, en nous avertissant qu'au silence extérieur ou de parole, il faut joindre le silence intérieur, qui consiste dans la mortification des passions et l'oubli du monde, et en signalant à nos méditations un grand nombre de sentences de la Sainte Ecriture, qui montrent l'importance et les heureux fruits du silence.

Dans une belle instruction que le Frère Jean-Baptiste nous a conservée dans les Avis, Leçons, Sentences, et que nous ne saurions trop relire, le Vénérable Fondateur nous montre, en s'appuyant sur l'enseignement et la pratique des saints, que le silence est nécessaire ou du moins d'une souveraine utilité pour éviter le péché, pour vivre pieusement, pour vivre vertueusement, et pour conserver la discipline régulière dans les communautés.

Enfin, on n'a pas oublié, que, dans sa réponse à la Relation triennale sur l'état de l'Institut, que le R. F. Supérieur lui avait présentée en 1906, comme le prescrivent les Constitutions, la Sacrée Congrégation des Evêques el Réguliers fit une recommandation toute spéciale de la pratique du silence.

Pour tous ces motifs, il nous a semblé que les lecteurs du Bulletin liraient avec édification et avec profit pour leurs âmes les quelques considérations suivantes, que nous extrayons du substantiel ouvrage intitulé : Plans et notes pour trois retraites successives par un Religieux de l’Ordre des Frères Prêcheurs. On y montre que quatre voix imposantes se concertent pour nous recommander le silence : la voix de la pénitence, la voix de l'oraison, celle de la discrétion, et celle de l'édification.

 

1. – VOIX DE LA PENITENCE

La mortification dit au silence : « Sois pour moi un instrument de pénitence ». En effet, il est difficile de trouver une pénitence mieux proportionnée aux diverses fins de la vertu qui porte ce même nom. 

1° La pénitence doit être afflictive et pénible, son nom même semble l'indiquer. Or, l'assujettissement au silence, la défense de parler quand la langue en aurait tant de désir, et l'obligation de cesser toute parole dès que, la permission temporaire de converser expirant, le silence reprend ses droits, tout cela finit par devenir fort sensible et gênant pour notre nature si indépendante, si portée à se répandre au dehors.

2° La pénitence, tout en étant mortifiante, doit n'être pas accablante, autrement au lieu de retrancher les abus de la vie, elle tarirait la source même de la vie. Or la garde de la langue ne nous menace nullement sous ce rapport. Elle n'a les dangers. ni des jeûnes rigides, ni des veilles prolongées, ni des macérations extérieures ; aussi forme-t-elle une loi des Instituts les plus doux comme des plus austères, imposée aux commençants comme aux parfaits, tant sa vertu est pondérée et mise à la portée de tous.

3° La pénitence doit être médicinale et tendre à la guérison des défauts de l'âme. Or, les désordres et les fautes de l'âme viennent si souvent de la langue, qu'il n'est peut-être pas d'abus censuré plus souvent par l'Ecriture, qui va jusqu'à lui attribuer l'universalité des iniquités : fautes contre la vérité, fautes contre l'humilité, fautes contre la charité ; on la trouve partout. Le plus sage moyen de proportionner la punition au délit, est de faire tomber le châtiment sur l'auteur des fautes, en mortifiant cette même langue qui a tant péché ; et c'est justice. O salutaire expiation et purification, vous prévenez en même temps le retour du mal ! Car, l’expérience de tous les jours nous le prouve : malgré toutes nos convictions et nos résolutions, un instant suffit, quand notre langue s'émancipe, pour retomber dans les plus regrettables excès, comme les plaintes, les confidences, les vanteries, les mensonges, les contestations. Que de fois n'en avons-nous pas fait la triste expérience !

 

II. — Voix DE L'ORAISON

L'oraison dit à son tour au silence : « De grâce, marche devant moi, et marche après moi, pour protéger mes communications avec le ciel » — En effet, l'oraison est un entretien de l'âme avec Dieu pendant lequel, malgré tous les liens qui l'attachent au corps et tous les bruits extérieurs qui l'obsèdent, elle s'isole pour écouter le divin Maître, le regarder, goûter ses mystères. Mais c'est une vérité de simple bon sens, qu'on ne peut converser attentivement avec deux personnes à la fois. Que serait-ce s'il s'agissait de parler en même temps les deux langages les plus opposés : celui de la terre, grossier et tumultueux ; celui du ciel, doux, paisible et tout spirituel ? Pour entendre le dernier, il faut nécessairement renoncer au premier. — Cependant, si le silence ne se fait qu'au moment de l'oraison, il vient trop tard ; il fallait le faire régner un certain temps avant elle, car le langage humain à ses mille échos, il laisse après lui de longues traces. Impossible de passer, par un rapide changement, de la conversation humaine à la conversation divine ; il aurait fallu qu'un certain temps de silence précédât, frayât les chemins à la vérité et apaisât l’atmosphère de l’âme. Bien plus, s'il est vrai qu'on doit prier toujours et ne cesser jamais (Luc., XVIII, I), on peut dire du silence, à ce point de vue, qu'il ne faut jamais le rompre complètement, mais s’appliquer à conserver perpétuellement l'esprit de silence, comme préparation indispensable à la perpétuelle oraison.

Mais, comment se fait-il, ô vous qui ne vous laissez entraîner ni dans les flots de paroles, ni dans les amitiés naturelles que, malgré ce rigide silence, votre oraison soit nulle ? Ah ! c'est que, plongé, par suite de votre caractère et peut-être de vos défauts, dans le silence extérieur, vous ne gardez nullement le silence intérieur. Vous n'en parlez au contraire que plus incessamment avec vous-même, avec vos désirs, avec vos jugements, avec vos mécontentements, avec vos aversions. Ce tumulte occulte trouble votre âme plus profondément que ne le fait pour d’autres la parole sensible. Et comme votre langage est secret, il peut continuer impunément, sans qu'on arrive à vous en reprendre ; saris que vous en gémissiez ; sans même que vous en ayez conscience ; et vous vous croyez irréprochable, alors que par ces clameurs intimes vous étouffez la voix de la grâce ! Quel aveuglement et quelles funestes conséquences !

Mais, afin que notre oraison soit fructueuse, le silence doit en outre continuer à nous accompagner après que nous l'avons achevée. A quoi servirait au jardinier de niveler péniblement son terrain et de le couvrir de belles plantations si, par son imprévoyance, il laissait le torrent voisin envahir et bouleverser tout ce sol fleuri ? De même,si le flot des conversations terrestres, un instant suspendu par l'exercice de l'oraison, vient s'abattre aussitôt après sur nous avec un redoublement de violence, toutes les bonnes pensées, toutes les saintes affections, toutes les nobles résolutions, que nous avons plantées si heureusement mais si péniblement dans le sol de notre aine, seront tellement ravagées qu'on n'en retrouvera même plus la place.

Je l'avoue avec confusion, mon Dieu, ce tort est le mien, cette imprudence est mon histoire de tous les jours. Et après cela, j'ose me plaindre de ce que mes exercices spirituels demeurent fastidieux pour mon cœur, stériles pour ma vie !

 

III. — Voix DE LA DISCRETION

Ecoutons maintenant la discrétion ; elle dit tout bas au silence : « Ne me quitte point ; sans toi, je suis perdue ». En effet, autant la discrétion du langage est une vertu bienfaisante, semblable à la sentinelle vigilante, à la balance juste, à la porte bien placée, au frein Vigoureux, autant elle est délicate et jalouse. Parvenir à ne dire que ce qu'il faut ; à ne le dire qu'à qui il faut ; à le dire dans le temps, de la manière, sur le ton et avec l'intention convenables, gardant pleine liberté de cœur, et respectant, pendant que l'on parle, l'esprit de silence, c'est le fait d'une vertu non pas ordinaire, mais consommée. Or une telle vertu, pour être difficile et rare, n'en est pas moins nécessaire : Faute de la pratiquer scrupuleusement, que de mal n'avons-nous pas fait au milieu de nos intimes, ou parmi les séculiers ? A quel discrédit n'avons-nous pas exposé notre congrégation, notre maison, la dignité personnelle de notre caractère ? Insistons sur le silence, recherchons-le ; il coupera court à presque toutes ces occasions. Et ses effets ne se restreindront pas aux temps où il régnera en maître absolu : formés à l'école du silence, nous nous habituerons à résister aux entraînements du langage, et une certaine circonspection nous fera mesurer sans effort, presque sans réflexion, le temps, le nombre et la portée de nos paroles. Quel admirable résultat ! C'est alors que nous saurons user dignement, librement, utilement de la parole, sans rien enlever à l'esprit de silence, et même en le consolidant ; nulle parole ne pourra plus se faire jour sans avoir passé sous une double lime : celle de la vérité et celle de la charité. Tous nos discours seront donc comme ceux dont parle l'Ecriture, "un argent passé au feu, dépouillé de tout atome terrestre et purifié jusqu'à sept fois." (Ps. XI, 8).

 

IV. — Voix DE L'ÉDIFICATION

Enfin, la bonne édification dit au silence : « Prête-moi ton concours ; car je te sais capable de m'aider à opérer un très grand bien ». Quoi de plus édifiant, en effet, que le silence pratiqué avec conscience et esprit de piété ?

1° Par lui, on édifie d'abord ses frères et même les étrangers, car on prêche le souverain respect de la loi. Toute Congrégation, toute communauté, quel que soit son fondateur et son but, choisit et pose cette loi comme l'un de ses statuts fondamentaux ; toute vie commune et sociale fournit, d'autre part, mille occasions de l'enfreindre. L'esprit d'orgueil porterait même l'homme religieux à rougir de se voir contraint à l'observer si minutieusement. Mais s'il est éclairé, il repousse sans peine tous ces jugements faux. Est-il interpellé par quelque dissipé : « Le silence règne, lui fait-il remarquer avec liberté quoique modestement ; nos paroles seraient inutiles, ou peuvent se renvoyer à un autre temps ; aucune permission, ni expresse, ni présumée, ne nous autorise ; vous ne in' en voudrez pas d’être fidèle an devoir ». De telles dispositions édifieront ceux qui en seront témoins, surtout si elles viennent d'un ancien qui s'en fait gloire, s'accuse fidèlement de ses négligences et en fait publiquement pénitence. Ainsi, l’on rappelle doucement au devoir ceux qui allaient l'oublier, en même temps qu'on le rend aimable à ceux qui déjà le respectaient.

2° Le silence édifie en faisant mieux apprécier et garder les observances de la sainte religion. Pratiqué dans les cloîtres et les lieux réguliers où a été proclamé son empire, soit par respect pour leur dignité, soit à cause de leur position conductrice du bruit, il rend plus belle la modestie religieuse. La seule vue de tous ces frères qui s'avancent, rangés en ordre, dignement composés " portant Dieu dans leur corps mortel, (I Cor., VI, 20) évitant une parole, même un geste inutile, inspire le respect de leur saint état. Les humiliations qui se pratiquent dans le cours des exercices réguliers deviennent aussi, grâce au silence, plus capables d'exciter la componction. Les doux épanchements de la récréation, en faisant trêve aux rigueurs du silence, servent eux-mêmes à faire mieux apprécier l'indulgence maternelle de la Religion, et mieux goûter le charme de l'esprit de famille. Les louanges de Dieu, enfin, produisent d'heure en heure, dans l'âme, des échos célestes. Avant le signal qui les annonce, tout était plongé dans le silence, non un silence de mort, mais un silence de recueillement et de préparation. L'heure venue, voici les religieux qui se rendent au chœur1 et célèbrent l'office d'une voix pure et joyeuse ; l'âme en éprouve une impression inattendue, c'est un charme divin. Puis, l'office fini, tout rentre dans un admirable silence qui permet aux échos de la psalmodie de se prolonger longtemps encore, et même de s'embellir dans les profondeurs de l'âme. Quoi de plus édifiant et de plus beau ? C'est dans ce sens que le silence est appelé par les anciens une belle cérémonie, comme étant le gardien des cérémonies de la religion, selon l'expression de la liturgie dans les leçons du B. Henri Suso. Supposez, au contraire, des flots de paroles envahissant les cloîtres, les lieux réguliers, même les cellules ; aussitôt les observances perdront leur parfum, la modestie sera taxée d'affectation ou deviendra pleine de contrainte, les humiliations publiques sembleront des pratiques de pure convention, l'office ne sera plus qu'une routine bruyante, précédée et suivie d'autres actes plus bruyants encore. Oh ! que l'édification sera loin !

Viens donc, esprit de silence, viens et demeure et opère en moi. Par toi, j’éviterai ces désordres, je remplirai la maison de la bonne odeur de Jésus-Christ au profit de tous mes frères, et je goûterai avec eux, dans le silence, quelque chose des délices de la demeure céleste.

 

CONCLUSION

O Dieu ! où est en moi l'esprit de silence ? Je sais parler beaucoup à la créature, bien peu à vous qui êtes mon créateur. Quand j'ai le pouvoir ou le devoir de parler, je le fais sans discernement ni mesure, et presque toujours j'ai à me repentir d'avoir trop dit, ou d'avoir mal dit. Par mon esprit inquiet, mes démarches bruyantes et mes paroles mal pesées, au lieu d'apporter à la vie régulière et à chacun de mes frères, un tribut d'édification, je trouble, autour de moi, l'action de l'Esprit divin, j'obscurcis la beauté des observances, et je fais commettre une multitude de fautes. Pardon, mon Dieu, pardon pour le passé, grâce pour l'avenir, afin que désormais le silence soit mon compagnon, mon protecteur et mon maître dans les voies de la sainteté.

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1 Pris à la lettre, ce passage s'adresse spécialement aux religieux des grands Ordres : mais, dans son esprit, il peut convenir également à tous les religieux qui vivent en communauté.

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