DĂ©livrance du C. F. Nicostrato

11/Oct/2010

Le C. F. Nicostrato avait été une première fois saisi dans le métro de Barcelone, sur une dénonciation. Empoigné par des miliciens et relâché quelques jours après, il passait dans la rue, lorsque le même dénonciateur l'avait signalé comme un religieux ayant tiré sur le peuple, accusation magique qui vous ouvre tous les cachots. « Et cette fois, criait le dénonciateur, tenez-le bien, car il est déjà parvenu à s'échapper. »

Celte seconde fois, il avait été incarcéré à la Prison modèle, vaste bâtiment moderne. C'est là qu'allaient être emprisonnés peu après 61 de nos Frères, lors de leur essai infructueux d'embarquement, d'ailleurs tenté avec des connivences payées fort cher.

L'emprisonnement a duré plus de quatre mois, le jugement n'étant intervenu que vers la fin de janvier. A la vérité, on a manœuvré tant qu'on a pu pour le faire traîner. Dans les débuts, les jugements, par trop sommaires, étaient généralement le prélude d'une exécution. Mais peu à peu les plus farouches des petits Robespierre, comme dit l'un des témoins, ayant été envoyés au front, on commençait à pratiquer au moins les formes de la justice : accusations précises, plaidoirie, confrontation de témoins, sentences motivées.

Le C. F. Nicostrato était pratiquement le Directeur de notre Editorial de Barcelone, qui comptait tout un personnel d'ouvriers typographes. Ce sont ses ouvriers qui ont pris en main sa cause et ont sauvé sa tête. Il n'est démarchas qu'ils n'aient faites pour y arriver, avec un dévouement fort méritoire par le temps qui court.

Ils ont d'abord tous témoigné que le Frère n'avait par tiré sur le peuple. Ils ont ensuite obtenu les témoignages des personnes des maisons voisines. Et il faut songer que ce qui semble ici très simple et très naturel dans un pays tranquille est là-bas un peu héroïque. On passe pour réactionnaire si l'on ose affirmer qu'un religieuse est incapable de tirer sur le peuple et la distance est assez courte entre réactionnaire et menacé de mort.

Remarquons aussi, en passant, que les rapports entre le patron qu'était le C. F. Nicostrato et les ouvriers qu'il avait dans ses ateliers n'étaient pas aussi tendus que l'écrivent certains journaux prolétariens.

Un religieux, un patron, sauvé de la mort par d'authentiques ouvriers, cela nous change des déclamations socialistes et honore tous les acteurs de ce drame.

 

La vie en prison. — La Prison modèle de Barcelone est un vaste bâtiment, où six pavillons sont branchés sur la même cour intérieure hexagonale. Les cellules individuelles sont trouvées trop peu nombreuses pour loger la foule des détenus. Aussi à deux, trois ou quatre par cellule, il a fallu, pour beaucoup, n'avoir d'autre lit que le plancher. Le régime n'y est pas trop dur, car il faut ajouter que des personnes charitables de la ville, sachant la qualité des détenus, religieux, prêtres ou autres gens honorables, y a jusqu'ici apporté, soit en linge, couvertures, habits et même aliments, de quoi suppléer à l'administration débordée.

Mais c'est au point de vue moral que cette prison est un affreux supplice. L'incertitude cruelle qui pèse sur chacun des détenus, la disparition tour à tour de quelqu'une des figures familières, bref, la mort qui plane ct tournoie sur l'édifice et lui enlève constamment quelque victime nouvelle, c'est là ce qui ronge les prisonniers. Ajoutons qu'aucun travail ne leur est imposé et qu'ils ont tout le temps de songer à leur triste sort.

Il faut entendre le C. F. Nicostrato raconter l'état de véritable prostration où, malgré toute son énergie coutumière, il se sentait enfoncer les quinze derniers jours de sa détention, lorsque fut fixée la date de son jugement. Nuits sans sommeil, repas sans appétit, approche de l'heure fatale, jusqu'aux consolations des voisins, tout démoralise.

 

La délivrance. — Grâce à Dieu et aux efforts de ses amis, le réquisitoire qui fut prononcé par un ancien ouvrier de Barcelone, lui aussi typographe, que ses collègues avaient gagné, fut bénin et la sentence fut un acquittement.

Le pauvre accusé n'en pouvait croire ses oreilles et se la fit répéter par son voisin de droite et encore une fois par son voisin de gauche.

Rentré à la prison, il s'entendit avec des amis du dehors pour se faire emmener, à la nuit tombée, dans une maison sûre, où il resta caché pendant 15 jours.

Pendant ce temps le ou plutôt les pouvoirs qui règnent sur Barcelone lui délivrèrent un passeport qui lui permit de sortir du pays. On n'a pas encore pu éclaircir les influences lui procurèrent cette pièce. Elle ne se délivre, en somme, presque à personne, car des millions d'autres citoyens de la zone rouge voudraient bien l'obtenir et ne se feraient pas prier pour l'utiliser.

Enfin, quoi qu'il en soit le C. F. Nicostrato a pu arriver à Marseille.

C'est le premier de nos Frères qui a subi un jugement en règle non suivi de massacre.

Il en reste malheureusement 61 dans la même prison et 7 à Montjuich, rien qu'a Barcelone.

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