Deux délivrances

11/Oct/2010

Les lettres précédentes ne nous ont montré qu'un aspect des choses : les envahissements de nos maisons, ce qui est, hélas! le cas le plus fréquent, suivis des plus tristes conséquences. Il y a eu heureusement, quelques délivrances aussi. Les lettres suivantes vont en narrer deux. Elles ont eu lieu dans la région du sud où les nationaux sont parvenus à reprendre rapidement le pouvoir.

Il s'agit de Huelva, port du sud sur l'Atlantique, et de Badajoz, ville proche de la frontière du Portugal.

 

Huelva. — Huelva, dans la province de même nom a environ 40.000 habitants. La ville fut, comme d'autres, dans les premiers jours du soulèvement, aux mains des Rouges. Aussi les Frères, qui étaient là, au nombre de trois, eurent à subir, comme ailleurs, les perquisitions, et l'emprisonnement et ils auraient probablement été massacrés si les événements en avaient donné le temps.

Voici le récit de leurs aventures, tiré d'une lettre de l'un d'eux.

 

L'arrestation. — « Après avoir assisté à l'incendie de plusieurs églises et maisons, ainsi qu'au sac de divers édifices, le 21, 3 heures du soir, pendant que nous nous demandions avec anxiété ce qui allait advenir, voilà qu'une vingtaine d'individus armés de fusils se présentent chez nous.

Leurs premières paroles furent pour nous accuser de cacher des armes.

Aussitôt, ils se mettent à fouiller toute la maison et ensuite ils nous conduisent, escortés de leur bande armée, comme si nous étions de dangereux malfaiteurs, au commissariat de police.

Là, on nous inscrit, avec notre état-civil, nos titres et qualités et on nous déclare qu'on va nous garder à la disposition de la justice, si on peut appeler justice ce qui régnait alors. Nous fûmes donc conduits dans un camion de la gendarmerie jusqu'à la prison. Nous n'arrivions pas les premiers. Il s'y trouvait déjà des prêtres et d'autres personnes. En tout, nous nous trouvions 177. Le local n'était pas désagréable, vu que c'est un bel édifice, pourvu d'une vaste cour. Mais cela ne dura pas. Le 27, à heures du soir, on nous transporta sur un vapeur, un cargo charbonnier, le San Ramon.

 

Sur un bateau. — Nous n'avions pas été bien tranquilles dans la prison, évidemment, mais notre crainte augmenta en nous voyant sur ce triste bateau. Nous fumes d'abord veillés par la garde civile, qui fut convenable.

Mais, à 2 heures du matin, des miliciens armés de fusils les remplacèrent. Ils nous firent aussitôt descendre à fond de cale, munis de quelques sales couvertures, pour nous envelopper, car il faisait froid. Je ne pus fermer l'œil, et je ne fus pas le seul.

Le lendemain, à 2 heures du soir, montèrent à bord une vingtaine de soi-disant carabiniers, pour renforcer la garde. Ils commencèrent par nous menacer de mort et l'un d'eux fit mine de nous lancer une bombe qu'il tenait à la main. Ils nous firent descendre de nouveau dans la cale, dont nous étions sortis au matin.

Nous comprîmes qu'il n'y avait plus qu'à se résigner à mourir et la plupart se confessèrent aux prêtres qui étaient là. Une fois dans la cale, nos gardiens nous comptèrent trois fois de suite, en nous faisant passer d'un lieu à un autre: Quand ils se furent bien assuré que tous y étaient, ils se disposèrent à fermer le local. Mais, toutefois, sur nos réclamations que nous n'avions aucun moyen de sortir et de nous échapper d'un tel lieu où nous risquions d'étouffer et qu'il suffisait bien de surveiller le seul escalier par où nous pouvions passer, ils se ravisèrent et ne nous enfermèrent pas.

Ils nous donnèrent, pour apaiser notre soif, un seau à charbon qu'ils avaient lavé et qu'ils remplirent d'eau. Comme verre ils nous trouvèrent une boîte de conserves vide.

Comme nourriture nous eûmes pendant 24 heures une platée de riz, mais il était si nauséabond qu'il fut impossible d'en manger.

En même temps qu'à manger ils nous apportèrent à chacun un manteau pour pouvoir dormir la nuit suivante. Harassé de fatigue je dormis assez la seconde nuit, bien que tremblant chaque fois que je m'éveillais, de ce qui allait arriver par la suite.

 

La délivrance. — Heureusement que la Providence veillait sur nous et que nos geôliers n'eurent pas le temps de mettre leurs mauvais desseins à exécution. En effet, le 7 au matin, la ville était occupée par les nationaux, ce qui eut lieu sans même que l'on s'en aperçut du bateau. Aussi, quelques heures plus tard, nos soldats montant à bord, désarmèrent en un clin d'œil nos gardiens. Le plus hardi, celui qui nous avait menacés de sa bombe, ayant fait mine de résister, un coup de baïonnette dans le ventre le fit rouler à terre. Nous étions sauvés.

La ville était tranquille. Nous descendîmes et pûmes rentrer chez nous. Quelle désolation ! Tout avait été pillé, suivant la tactique communiste : habits, linge, vivres et le reste. Ces Messieurs ne dédaignent le capital que quand il n'est pas dans leur poche. Le mobilier scolaire pointant était encore là.

En ville, les incendies de maisons et d'églises montent à une quarantaine. Je tâche de réparer les dégâts et d'acheter l'indispensable pour revenir à une vie normale.

J'ai pu aller à Séville assister à la procession d'actions de grâce en l'honneur de la sainte Vierge et au changement de drapeau. Quel enthousiasme! Quels cris de joie ! Quels applaudissements!

*

*     *

Voici maintenant la lettre écrite par le Frère Directeur de Badajoz. Elle contient le récit du martyre du F. Aureliano et fait penser à la lettre des chrétiens de Lyon à leurs frères de Smyrne, sous Marc Aurèle.

 

Premiers troubles. — « C'est le 18 juillet que les Rouges d'ici et des environs se déclarèrent maîtres de la ville et reçurent des armes de la part des chefs militaires indécis, ou plutôt s'en. emparèrent.

Aussitôt armés, nos communistes parcoururent les rues, entrant partout et emprisonnant environ 300 personnes. Ils pénétrèrent au Centre monarchique, qui est en face de notre Collège, et, pendant qu'on jetait à la rue le mobilier, nous récitions pieusement notre office, non sans penser qu'on viendrait sans doute, peu après, pour nous arrêter, nous aussi, Cependant, la sainte Vierge nous protégea et rien ne nous arriva ce jour-là. J'envoyai pourtant quelques Frères coucher chez des familles d'élèves, afin qu'ils y fussent en sureté, si les communistes venaient pendant la nuit.

Il y eut encore en ville pas mal d'incidents, mais nous fûmes laissés tranquilles pour plusieurs jours. Le 25 juillet, les Jésuites furent réduits, par une incursion des communistes, à se sauver par les toits et un Père vint se réfugier chez nous.

 

La capture. — Les Rouges s'étaient emparés dès le premier jour, de toutes les églises, cela va de soi. Plus de culte, par conséquent: Le 2 aout, nous parvînmes à avoir une messe dans un couvent voisin. Mais ce fut comme une souricière, car on nous laissa entrer et, à la sortie, nous fûmes en face d'hommes armés qui arrêtèrent les FF. José-Luis, Firmin et Luis-Beltran. Tous trois furent menés en prison.

Pour moi, j'étais resté en arrière, pour parler avec Monseigneur notre évêque, qui venait dire sa messe, ayant été expulsé de son palais. Cette circonstance me fit échapper. Je fis aussitôt avertir les Frères logés dans les familles de ne pas sortir, car on m'avait assuré que l'on emprisonnerait ce jour-là tous ceux qu'on verrait aller à la messe.

Les Frères se trouvèrent en prison avec les gens les plus honorables de la ville. On s'arrangea pour leur envoyer à manger.

Mais, le 5 août, les Rouges décidèrent de s'emparer de la prison et d'y massacrer tous les prisonniers. Heureusement, les gardiens de la prison, et le médecin en tête, firent une belle défense, qui dura deux heures, et finalement restèrent maîtres. Pendant ce temps les détenus se confessaient à quatre prêtres qui étaient là et récitaient le chapelet, comme ils avaient fait tous les jours, croyant bien que leur dernière heure était arrivée.

 

Incidents. — Les Rouges, ne se sentant probablement pas absolument maîtres laissèrent la ville dans une paix relative pendant les jours suivants. Nous faillîmes cependant être mis à mort pendant une fusillade qui éclata près de chez nous. Nous nous étions cachés, le F. Manuel et moi, avec le Père Jésuite, dans la maison en face de l'Internat. Nous y fûmes découverts et, sous prétexte que nous avions tiré, on nous menaça trois fois de suite de nous tuer. Heureusement que pendant ce temps on continuait de tirer de la même terrasse, ce qui montrait notre innocence. Malgré tout nous fûmes pourtant arrêtés.

On devait juger notre cas et sans doute nous fusiller le lendemain. Mais la servante de la maison où l'on nous tenait enfermés nous sauva. Elle servit un bon souper au communiste qui nous gardait et lui glissa la pièce. De sorte qu'il nous laissa évader pendant la nuit.

 

La délivrance. — Le 10 août, il y eut une canonnade épouvantable et un bombardement intense de l'aviation nationale. C'était la délivrance qui approchait. Le 14, les troupes donnèrent l'assaut. Ce fut une heure terrible. La ville, comme vous le savez, est entourée de ses vieilles murailles et il y avait aux quatre portes de fort contingents communistes, avec des mitrailleuses. Mais rien ne résista à l'élan de nos braves sauveurs. Il en tomba une centaine, les autres passèrent. Ce fut alors un massacre de Rouges, si vite exécuté qu'ils n'eurent pas le temps de s'occuper des prisonniers. Ils les auraient certainement tous tués sans cela.

La ville délivrée de la terreur rouge fut dans un vrai délire. On s'embrassait dans les rues, on criait, on serrait dans. ses bras les soldats et même les Marocains, on courait à la recherche des siens.

 

Le F. Aureliano. Nous aussi, nous nous embrassâmes avec effusion, en nous retrouvant. Mais il en manquait un qui n'arrivait pas. C'était le bon F. Aureliano. Il s'était caché d'abord au Séminaire, puis dans une maison voisine, d'où il était arrivé à s'enfuir dans la direction du Portugal, qui n'est qu'à 4 kilomètres. Ce qu'il apprit en route lui fit croire à la victoire immédiate des militaires et il rentra de nuit. Le lendemain, il était arrêté. Au lieu de le mener en prison, on le conduisit sous le pont du Guadiana. Là, ses gardiens voulurent le forcer à blasphémer. Il se mit alors à genoux, cria : « Vive le Christ-Roi » et continua à prier à haute voix. Pendant ce temps les bandits lui déchargèrent leurs pistolets en pleine poitrine. C'était le 7 aout à 2 heures et demie du soir.»

L'aspect de la ville a changé immédiatement. C'est l'ordre et la paix, car on n'a pas oublié de faire le nettoyage de tous les monstres qui avaient terrorisé la ville et les alentours; Il a fallu deux mois.

Le Collège est resté intact. Les classes vont normalement. Nous avons plus d'élèves que jamais. Les autorités sont fort bienveillantes. Le Gouverneur est un brave chrétien qui communie tous les jours. Il y a partout un vrai renouveau chrétien.

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