Dévotion à Dieu le Père

F. M.-S.

17/Oct/2010

Les conséquences à tirer de l'enseignement de Notre-Seigneur sont nombreuses. Indiquons les principales.

 

Présence de Dieu. — Les trois personnes divines : le Père, le Fils et le Saint-Esprit habitent l'âme en état de grâce. Rappelons-nous les paroles du divin Maître. C'est à la dernière Cène, au repas d'adieu ; les apôtres sont là, serrés autour de leur bon Maître ; l'heure est émouvante ; demain, à pareille heure, Jésus sera mort. Il va leur donner son testament.

«. J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous avant de souffrir »…. Il leur parle de l'union intime qui existe entre lui et son Père. « Si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu le Père, et bientôt vous le connaîtrez. » Quand cela ? A la Pentecôte. « … Je prierai le Père, et il vous enverra un autre Paraclet, pour qu'il demeure toujours avec vous. » (Jean, XIV, 16.) « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous. Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus. Mais pour vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. » (Jean, XIV, 18-20.) Et il ajoute ces paroles que les apôtres ne comprennent pas sur l'heure, niais qui, plus tard, feront leur consolation et, éternellement, celle des âmes justes : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » (Jean, XIV, 23.) Voilà le grand bienfait que le Christ est venu apporter au monde : toute âme baptisée, qui ne l'a pas chassée de son cœur par un péché mortel, possède en elle la très Sainte Trinité. Songeons-nous à cet ineffable bienfait ? Y pensons-nous et vivons-nous en la présence de Dieu ? Cette pratique tant recommandée par notre Vénérable Fondateur est cependant si facile. Voici ce que la Sœur Élisabeth de la Sainte Trinité écrivait à sa mère

« A tout instant du jour et de la nuit, les Trois personnes divines demeurent en toi. Tu ne possèdes pas la. Sainte Humanité comme quand tu communies, mais la Divinité. Cette Essence que les bienheureux adorent dans le ciel, Elle est en ton âme. Alors, quand on sait cela, c'est une intimité tout adorable : on n'est plus jamais seul…. Pense que tu es avec Lui et agis comme avec un Etre qu'on aime. C'est si simple : pas besoin de belles pensées, mais un épanchement du cœur. »

Des laïcs savent vivre en la présence de Dieu.

Psichari écriait : « C'est une chose terrible d'écrire en la présence de la Très Sainte Trinité. »

Guy de La Rigaudie, jeune chef routier, tombé à la guerre de 1939, disait :

« En fauchant à coups de cravache la tête des carottes sauvages, en mâchonnant un brin d'herbe, en se rasant le matin, on peut répéter à Dieu, sans se lasser, tout simplement, qu'on l'aime et cela vaut bien autant que les torrents de larmes jamais versées des livres de piété. Se conter à soi-même, en chantant, toute sa vie passée et les rêves que l'on forme pour les jours à venir, et parler ainsi à son Dieu en chantant. Et lui parler encore en dansant de joie au soleil, sur la plage, ou en glissant à skis sur la neige. Avoir toujours près de soi Dieu, comme un compagnon à qui l'on se confie…

« Je me suis tellement accoutumé à la présence de Dieu en moi que j'ai toujours, au fond du cœur, une prière montant à fleur de lèvres. Cette prière, à peine consciente, ne cesse pas, même dans le demi-sommeil que rythme la marche d'un train ou le ronronnement d'une hélice, même dans l'exaltation du corps et de l'âme, même dans l'agitation de la ville ou la tension d'une occupation absorbante. C'est, au fond de moi-même, une eau infiniment calme et transparente que ne peuvent atteindre ni les ombres, ni les remous de la surface. »

L'Académicien Paul Claudel donnait à Jacques Rivière l'étonnant conseil suivant : « Prenez l'habitude de parler à Dieu tous les jours, ne fût-ce que quelques instants, ne fût-ce que pour lui dire que vous ne croyez pas en lui et qu'il vous ennuie. »

Voici un autre exemple, bien pratique pour nous, qui nous dévoile la vie secrète de nombreux professeurs qui, ne pouvant parler de Dieu, ne cessent de parler à Dieu. C'est l'extrait d'une conférence faite par M. Tournissou, aux Journées Universitaires de Poitiers.

« Fils de Dieu, donc intime de Dieu. On ne peut faire l'œuvre du Christ si on renonce à être son intime. C'est une raison de plus pour vivre intensément et concrètement notre union au Christ, tête du Corps mystique dont nous sommes les membres. Nos préoccupations sont celles du Christ : c'est donc Lui qui doit être le confident et l'ouvrier principal. La grâce n'est pas seulement présence de Dieu, elle est aide divine, en nous et dans les autres. Il faut faire appel à celui qui est là, Dieu lui-même, pour nous aider. Et alors nous tâchons, en classe, d'élever les âmes par l'extérieur. Il est en elles comme en nous pour nous aider les uns et les autres…. Coûte que coûte, il faut accepter de faire sa vie avec le Christ… ou de la perdre. Ce n'est pas un idéal, extrêmement beau sans doute, entrevu dans l'atmosphère de ces journées ou d'une retraite, mais seulement réalisable par quelques âmes d'élite que Dieu aurait spécialement choisies. Non. C'est notre vie, non un appel facultatif que je pourrais esquiver, mais un comportement qui vaut pour ceux qui l'ignorent ou le rejettent. Ma vie humaine n'a de sens, de valeur que par ma vie théologale qui est l'âme de tonte existence dans l'être intelligent et moral. Baptisé, je n'ai qu'à m'ouvrir à l'influx de la grâce, à la direction, à la lumière de la vie théologale, je n'ai pas à l'introduire comme de force, elle est en moi une source rejaillissante en vie éternelle. Il me suffit d'y croire, d'être disponible et fidèle… »

Le conférencier entre dans les détails sur la manière de vivre cette intimité avec le doux hôte de nos âmes : la messe, la communion, la prière, le recueillement, etc. …

« Il ne faut pas oublier, ce qui est le principal : passer notre journée en sa présence, avec Lui, vivre cet échange d'amour auquel il nous convie et qui est précisément la vie de charité, et ainsi rester attentifs et fidèles au jaillissement de la grâce en nous.

« C'est là que se pose la nécessité du recueillement…

« Le recueillement, ce n'est pas seulement le geste bien nécessaire qui consiste à s'isoler dans sa chambre pour chercher Dieu dans le silence de son âme, c'est aussi croire à la présence amoureuse du Christ en nous. Il est présent, non pas seulement aux heures de silence, mais tout au long de notre vie active. Si accaparante qu'elle soit, il nous restera toujours possible de tout faire avec Lui, présent en nous. Croire à chaque instant cela, vouloir agir ainsi, c'est le vrai recueillement, celui qui ne se laisse pas divertir par l'action mais qui, au contraire, fait servir l'action à intensifier le recueillement. Comment vivre une journée recueillie ? Faire la volonté de celui qu'on aime, parce que c'est sa volonté, voilà l'amour. Discerner la plus petite chose désirée par celui qu'on aime, la faire parce qu'on sait qu'en comblant son désir on lui sera agréable, voilà la délicatesse de l'amour. Ces délicatesses, l'âme aimante les découvre nombreuses. Faire toutes les besognes avec le don de soi qui ne change pas l'acte extérieur mais le transfigure en acte d'amour où le meilleur de nous-même s'insère mystérieusement. Ce don de soi, le vivre dans sa classe (amour des enfants, patience, douceur), avec nos collègues (esprit de service)… Mais en agissant ainsi, disons à Dieu notre amour. Disons-le-lui souvent. L'idée de sa présence nous aidant dans la fidélité, la fidélité nous rappelant sa présence. Rien n'est trop petit pour lui être offert. Cela, c'est la voie de la prière continuelle, de la vie d'amour à laquelle Dieu nous appelle, la béatitude commencée. Les procédés sont nombreux et personnels ; tel d'entre nous a placé sur sa table de travail une belle gravure religieuse ; tel autre a pris l'habitude, pendant que ses élèves s'installent, de contempler le Christ présent en eux ; tel autre, enfin consacre sa récréation à une promenade autour des âmes. En dehors de la classe, ne lâchons pas la présence de Dieu. Efforçons-nous de garder une âme priante, dans les petites choses comme dans les grandes. Ayons l'obsession du Christ présent dans nos frères… Transformons ainsi nos journées en un chapelet d'oraisons en un pointillé aussi serré que possible d'actes de foi et de charité : réservons naturellement le moment privilégié de la méditation, ou mieux de l'oraison. Habituons-nous à ce que notre pensée remonte vers Dieu chaque fois qu'elle se libère, en lui disant d'un regard de l'âme, sans parole quand nous y serons plus familiers, en deux mots, s'il nous faut des paroles : « Vous êtes là. Faisons cela ensemble, mon Dieu. Par amour pour vous. » Retrouvons cette simplicité affectueuse avec Dieu. Tout faire avec Lui dans cette intimité. Voie toute simple, voie royale aux yeux de la foi. Le tout est de s'y mettre et Dieu nous y conduira Lui-même…

Faisons de Jésus, parce qu'on le vit, le Maître qui est présent toujours. Celui dont la vie, simultanée à la nôtre, intime à la nôtre, devient notre vie.» (XV° Journées Universitaires.)

Nous savons que notre Vénérable Fondateur vivait lui-même en la présence continuelle de Dieu. Il avouait être aussi recueilli au milieu des rues de Paris que dans les bois de l'Hermitage. Aussi, nous a-t-il recommandé instamment cet exercice. « Vos fautes, vos imperfections, votre peu de progrès dans la vertu, disait-il, viennent de la facilité trop grande avec laquelle vous perdez la présence de Dieu.» Pour lui, le secret de toute la spiritualité était de vivre en la présence de Dieu.

 

Notre messe et notre Petit Office. — La dévotion au Père nous aidera à sortir de nous-mêmes, à nous libérer de notre égoïsme. Nous rechercherons avant tout et par dessus tout la gloire de Dieu. Au lieu de songer à nos petits intérêts, nous penserons à ceux de ce Dieu qui nous a tant aimés.

Remarquons que Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans l'unique prière qu'il nous a apprise, le Pater, les trois premières demandes concernent notre Père. Après seulement, nous demandons pour nous, le pain quotidien, le pardon et la grâce de lui rester fidèles.

A plus forte raison, combien devons-nous penser à ce « Père d'immense majesté » lorsque nous assistons à la sainte Messe qui est le sacrifice de son Fils et le nôtre à Dieu son Père.

Nous n'irons pas uniquement pour y exposer nos besoins, pour recevoir. Dieu nous donne. La reconnaissance nous rappelle « les dons que nous avons reçus. « Nous vous offrons, Seigneur, de vos propres dons et bienfaits. » Dieu non seulement donne, mais Il se donne ; nous voudrons, nous aussi, nous donner. Nous apporterons notre part au sacrifice, ainsi que nous le promettons chaque fois que nous assistons à la Messe : « Nous qui participerons à ce sacrifice… » Le sacrifice sera également «le nôtre» comme nous l'a rappelé le prêtre. « Si nous ne faisons qu'un avec Jésus, dit le P. Plus, il faut jouer le jeu avec lui ; et donc, avec lui, l'offrir au Père, et avec lui, nous offrir au Père.

Chaque messe sera ainsi, pour nous, le renouvellement de notre donation à Dieu. Dans les prières préparatoires du début, avec le prêtre, nous demanderons de faire notre sacrifice avec joie, avec l'enthousiasme d'une jeunesse sans cesse renouvelée : Introibo ad altare Dei. Ad Deum qui laetificat juventutem meam. »

Ces vérités, nous les apprendrons à nos élèves. La Messe cessera d'être pour eux une obligation ennuyeuse. Ils n'iront plus à la messe, uniquement parce qu'il faut y aller, donc seulement le dimanche. Ils iront en semaine chaque fois qu'ils le pourront. Ils aimeront redire les prières de leur missel, si riches de doctrine et si évocatrices ; ce seront leurs prières favorites, comme elles l'étaient pour Lacordaire. Alors ils trouveront inacceptables: le chapelet, les litanies, les cantiques, tous les moyens que l'on emploie le plus souvent pour occuper pieusement le temps. De grands élèves d'un collège de Frères Maristes n'ont-ils pas demandé à l'Aumônier d'intervenir auprès du Frère Directeur pour qu'il leur laisse, au moins deux fois la semaine, suivre leur messe entièrement en silence.

Malheureusement, ce qui ne nous touche pas directement risque de nous laisser froids ou indifférents. Ainsi en est-il du chant des psaumes. Le chant des psaumes, qui n'est pas une prière de demande et concerne spécialement Dieu, nous touche très peu. Il faut' reconnaître que les vêpres du dimanche n'ont plus guère la faveur de ceux qu'on appelle communément « les fidèles ». D'abord, ce n'est pas obligatoire ; puis Dieu n'en demande pas tant. Cette expression faisait bondir Léon Bloy d'indignation et il disait : «Les hommes libres se reconnaissent à ce signe, qu'ils ne donnent à Dieu que ce qui est seulement obligatoire, la religion bien entendue les ayant heureusement préservés de toute exagération ou intempérance de prière !… »

Mais ne faisons pas le procès des autres. Voyons comment nous récitons notre office. Aimons-nous redire, chaque jour, ces psaumes qui chantent la gloire de Dieu, ou ces Gloria Patri… actes d'amour parfait rendu aux trois personnes de la Sainte Trinité ? Cette prière n'est-elle pas pour nous qu'une tâche ennuyeuse, imposée par la Règle, au lieu d'être un élan de l'âme, un mouvement spontané du cœur, heureux de célébrer les louanges d'un Père tendrement aimé ?

 

Abandon filial à la volonté du Père. — Si Dieu est Père, il faut lui faire confiance, l'aimer comme des enfants, même quand il nous fait pleurer. Il faut croire toujours à son amour et nous soumettre à sa sainte volonté. Accepter tout ce qui nous arrive, les joies et les peines «adorer la main de Dieu qui nous frappe et nous humilie » (Règles, art. 120), c'est une louange continuelle rendue au Père. Les âmes vraiment aimantes l'ont compris.

«Heureux, dit Paul Claudel, celui qui souffre et qui sait à quoi bon. »

« Parce que j'aime mon Père, je fais toujours ce qui lui plaît. » Ainsi parlait le Maître saint, et toute âme qui veut vivre à son contact doit vivre aussi de cette maxime. Le bon plaisir divin doit être sa nourriture, son pain quotidien, elle doit se laisser immoler par toutes les volontés du Père, à l'image de son Christ adoré : Chaque incident, chaque événement, chaque souffrance, comme chaque joie, est un sacrement qui lui donne Dieu, aussi, elle ne fait pas de différences entre ces choses. » (Sœur Élisabeth de la Sainte Trinité.)

 

Vivre notre incorporation au Corps mystique du Christ. — Il ne suffit pas d'y croire, il faut en vivre. C'est ce que faisait Antoine Martel. Il écrivait de Cracovie : « Je commence à m'exercer à contempler le Christ dans mes frères. Mon voyage proprement dit a été une vraie source de joie pour moi. J'ai regardé tous ces étrangers avec lesquels je roulais pendant des heures comme des frères bien-aimés mis par le Seigneur sur ma route pour que, par ma prière intérieure, je les aide; que je M'offre en même temps à leur fraternité… J'ai eu l'enfantillage de demander intérieurement au Seigneur que le personnage le plus rébarbatif du compartiment me dise quelques mots ; eh bien ! avec moi seul il a engagé une très aimable conversation et il n'était pas Français. Une autre fois, c'est un petit Allemand de cinq ans que, n'ayant pu communier le matin, je saluais au dedans de moi comme un Enfant Jésus, et le bambin est venu gentiment me baiser les mains. Même s'il n'y a en tout ceci que des coïncidences naturelles, je veux y voir des signes d'encouragement dans le noviciat que j'entreprends de l'amour fraternel. »

Pénétrés de ces sentiments que nous sommes tous enfants du même Père, nous aurons alors pour tous : Frères, élèves, étrangers une charité vraie ; non pas cette charité « d'examen particulier » qui compte ses bonnes actions, mais une charité désintéressée, sans arrière-pensée, sans retour sur soi-même, celle de Madeleine qui ne voyait que son bon Maître. Nous aurons une charité qui se donne sans compter : « que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite. » Nous donnerons des deux mains, à pleines mains, nous nous donnerons nous-mêmes.

Cette charité s'exercera de préférence envers les enfants pauvres, les plus délaissés en qui nous verrons des frères plus proches. Nous serons fiers, non pas seulement de nos fastueux collèges des différentes parties du monde que nos Frères recruteurs montrent avec complaisance, mais nous serons fiers et nous envierons nos Frères missionnaires qui se dépensent auprès des pauvres. Ils n'ont pour classes, par exemple à Madagascar, que des masures ; leurs tableaux noirs sont des bouts de tôles provenant de vieux bidons et pour craie ils emploient de la boue blanche qu'ils ont fait sécher.

Toute notre vie sera ainsi employée à travailler pour l'amour de Dieu et pour sa gloire ainsi que nous le disons chaque matin dans notre acte d'offrande : « Je vous offre, ô mon Dieu, toutes mes pensées, mes paroles, mes actions et mes peines. Bénissez-les Seigneur, afin qu'il n'y en ait aucune qui ne soit animée de votre amour et qui ne tende à votre plus grande gloire. » Nous aurons continué l'œuvre du Christ : faire connaître le nom de son Père parmi les hommes. A notre mort, notre Père nous invitera au repos.

« Le sommeil est doux au travailleur », dit l'Ecclésiaste.

« A présent, dit l'Esprit-Saint, ils se reposent de leurs travaux car… leurs œuvres les suivent. »

                                                                                                      F. M.-S.

RETOUR

Nos revues de famille...

SUIVANT

Journées catéchistiques à Arlon, Belgique...