Discipline et indulgence

28/Sep/2010

Par rapport à la conduite qu'il convient de tenir à l'égard des défauts et des fautes des enfants, les éducateurs sont comme partagés en deux camps adverses. Tandis que les uns enseignent que ces fautes et ces défauts doivent être réprimés vigoureusement et combattus sans relâche, les autres sont d'avis qu'étant la conséquence de l'âge, ils se corrigeront généralement d'eux-mêmes avec les années, que partant il n'y a pas lieu de s'en inquiéter outre mesure et qu'en tout cas ils ont droit à la plus grande indulgence :

En présence de ces deux thèses d'apparence contradictoire et qui se prévalent chacune de noms illustres, quelle position prendre ?… quelle règle pratique adopter ?… Ce sont là, on ne peut en disconvenir, des questions importantes, dont la bonne solution est susceptible d'influer beaucoup sur les résultats de notre action apostolique auprès de la jeunesse; et cela nous a fait croire que nos lecteurs ne trouveraient pas inopportunes quelques considérations à ce sujet.

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Que, dans l'œuvre de l'éducation, l'excès de rigueur, d'autorité et surtout de contrainte soit chose particulièrement condamnable, c'est ce qui ne peut guère être raisonnablement révoqué en doute. Qu'à tel ou tel moment de l'histoire de la pédagogie, dans telles ou telles sphères de l'enseignement, on ait fait de ces moyens disciplinaires un usage trop généralement abusif, nous ne voulons aucunement le contester. Nous laissons de même à de plus convaincus le rôle de défenseurs de la férule et du fouet : et il va sans dire que l'idéal d'une maison d'éducation est pour nous autre part que dans les "geôles de jeunesse captive'' dont se plaignait éloquemment Montaigne.

Est-ce à dire cependant qu'il faille envelopper dans la même réprobation l'abus et le simple usage, et que, maintenues dans de justes bornes, sous le contrôle de la sagesse, de la justice et de la charité chrétienne, la répression un peu vigoureuse des défauts et des fautes, l'obéissance obligatoire et même au besoin la contrainte ne puissent pas figurer avec avantage et même entrer comme facteurs nécessaires dans le concert des éléments constitutifs d'une bonne éducation ? Le prétendre serait, croyons-nous fermement, en dépit des doctrines libertaires qu'on s'efforce de faire prévaloir aujourd'hui, non seulement oublier de tenir compte du péché originel et de ses funestes suites, mais s'inscrire en faux contre la pratique à peu près universelle du genre humain.

Libre aux utopistes de proclamer que les enfants naissent bons ; mais, pour peu qu'on les observe de près, il n'est pas besoin d'une longue expérience pour surprendre en eux, à côté de bonnes inclinations, qui sont comme des vestiges de l'heureux état de justice où furent créés nos premiers parents, des tendances plus ou moins vicieuses qui portent la triste empreinte de la nature déchue. De bonne heure commence à se révéler en eux la présence de ces deux hommes ennemis que saint-Paul gémissait de trouver continuellement en lui-même et que connaissent bien tous ceux qui ont quelque habitude de se contrôler : l'homme du bien qui nous attire vers ce qui est bon, louable, vertueux, céleste; et l'homme du mal, l'homme du péché qui nous entraîne comme malgré nous vers ce qui est vil, coupable et vicieux.

Le principal objectif de toute bonne éducation est en somme d'amener l'esprit, le cœur et la volonté de l'enfant à prendre constamment, dans cette lutte intérieure, le parti de l'homme de bien, en vue de lui assurer la victoire décisive sur l'homme du mal, son irréconciliable ennemi. Mais cela exige de l'élève une longue suite d'efforts souvent pénibles, que d'ordinaire il n'aura pas le courage de faire s'il n'y a pas auprès de lui une puissance secourable qui l'y incite et l'y force au besoin. D'où la nécessité de la discipline, de l'obéissance forcée et même au besoin de la contrainte.

Aussi la discipline, c'est-à-dire une règle qui s'impose à la volonté de l'enfant, qui l'oblige à faire autre chose que ce qu'il voudrait faire, qui canalise pour ainsi dire son vouloir flottant et le force à aller droit au devoir malgré la paresse, malgré l'ennui, malgré l'exemple, a-t-elle toujours été regardée avec raison par les maîtres avisés comme un des instruments les plus essentiels de l'éducation.

C'est elle qui retient et qui maintient, qui fixe le caractère mobile des enfants, qui les accoutume à l'effort, qui les oblige à s'observer, à se vaincre, qui leur donne de l'ordre, de la suite, du sérieux. Pour s'y conformer exactement, il leur faut presque à tout instant triompher de leur étourderie, faire trêve à leur dissipation, sortir de leur apathie, se rendre exactement à l'heure prescrite, rester à la place qui leur est assignée, surveiller leur maintien, se plier à cent autres observances plus ou moins contrariantes, remporter par conséquent sur leurs penchants désordonnés une foule de petites victoires journalières qui les aguerrit pour les victoires plus difficiles qui plus tard s'imposeront à lui s'il veut demeurer sur le chemin du devoir.

A son ombre bienfaisante croissent naturellement, comme des fruits précieux, la piété, l'innocence, la générosité, l'ardeur au travail, la noble émulation, l'enthousiasme pour le bien; tandis qu'au milieu de l'indiscipline, et dans l'atmosphère !de désordre qui en résulte, toutes ces aimables vertus ne tardent pas à dépérir, si par hasard elles avaient pu naître, étouffées qu'elles sont, comme la bonne semence dont parle l'Evangile, sous la poussée luxuriante de la paresse, de la dissipation, du mauvais esprit et de cent autres productions malsaines.

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Ce caractère éminemment bienfaisant de la discipline et les inconvénients Si graves qui dérivent de son absence dans une maison d'éducation ne justifient pas seulement, chez un bon maître, la ferme volonté de la maintenir forte et respectée parmi les élèves dont il a la charge : ils lui en font un véritable devoir, fallût-il, pour y arriver, recourir parfois à des mesures un peu rigoureuses; car ce serait véritablement se montrer l'ennemi des enfants que de ne savoir pas au besoin leur résister et défendre contre eux l'ordre, qui est leur premier bien.

Qu'il se garde pourtant d'oublier qu'une discipline, si exacte et si forte qu'on la suppose, ne serait qu'un vernis trompeur si elle se bornait à une apparence extérieure sans adhésion des volontés; que vouloir tout emporter d'assaut, ne savoir jamais attendre, temporiser, patienter, s'entêter à être toujours obéi instantanément coûte que coûte, est plus fréquemment folle prétention que véritable sagesse; que toute vertu cesse où commence l'excès, et qu'enfin, pour rester digne de son nom, la fermeté ne doit pas dégénérer en dureté, en raideur inflexible, mais s'accompagner de douceur, de bonté et même souvent d'indulgence, surtout à l'égard des enfants. Il est vrai que certaines formes de l'indulgence n'ont pas bonne réputation et n'y ont en effet aucun droit, parce qu'elles ne sont, tous comptes faits, qu'un déguisement de la faiblesse du cœur ou du caractère. Telles sont, par exemple, celles que St. Jérôme appelle indulgence de pusillanimité ou de paresse et indulgence d'adulation. La première consiste à reculer devant la punition des coupables ou à la mitiger à l'excès par crainte de les indisposer, de les contrister, de leur imposer, même pour leur plus grand bien, une petite souffrance, et surtout de compromettre son repos. La seconde est la conséquence d'une affection excessive, égoïste et aveugle qui exagère à plaisir les qualités de ceux qui en sont l'objet, ferme les yeux sur leurs défauts, fait toujours trouver des excuses à leurs fautes et inspire une crainte puérile de leur déplaire ou de s'aliéner leurs bonnes grâces. L'une et l'autre, vicieuses dans leur principe, sont funestes dans leurs résultats et l'on ne saurait apporter trop de soin à s'en préserver.

Mais, à côté d'elles et des autres qui sont entachées du même défaut, il y a aussi l'indulgence de raison et de charité, dont il faut, en éducation, que la fermeté ait soin de s'accompagner toujours sous peine de manquer son but et de rester à peu près fatalement inefficace. En se montrant intransigeant et inflexible, elle pourrait peut-être bien réaliser l'ordre extérieur, obtenir la discipline matérielle, faire en sorte que les enfants ne troublent pas, n'importunent pas, ne dérangent pas; mais, en dressant les corps, elle n'élèverait pas les âmes, elle ne formerait pas le cœur, la conscience, la volonté, c'est-à-dire qu'elle faillirait à l'essentiel de sa tâche. La souveraine habileté en éducation, dit Rollin, consiste à savoir allier, par un sage tempérament, à la force qui retient la douceur qui attire. Il faut que d'un côté la douceur du maître ôte au commandement ce qu'il a de dur et d'austère, et que d'un autre côté sa prudente sévérité fixe et arrête la légèreté d'un âge inconstant, irréfléchi et absolument incapable de se gouverner par lui-même. C'est par cet heureux mélange de sévérité et d'indulgence que le maître conserve son autorité et inspire aux disciples le respect et la confiance.

Ajoutons que l'indulgence de bon aloi, ainsi alliée à la fermeté, n'est pas seulement, de la part du maître, un acte d'habileté, mais qu'elle est à l'égard des enfants un véritable acte de justice.

Pour être juste, dans l'appréciation des fautes et dans le choix des sanctions à leur appliquer, il ne faut pas, en effet, les considérer seulement en elles-mêmes, mais tenir compte des circonstances qui les accompagnent et qui en augmentent ou en atténuent la gravité. Or, si nous prenons soin de soumettre à cette règle la plupart de celles que nous avons à reprocher aux enfants; si nous nous souvenons qu'ils sont par nature des êtres faibles d'âme et de corps, de volonté et de raison, des êtres légers, inconstants, dominés à leur insu par mille idées ou affections contraires, portés à obéir à toutes les impressions du dedans et du dehors et plus vite à celles qui les écartent du devoir qu'à celles qui les y incitent…., nous trouverons sans doute assez rarement qu'il y ait lieu de leur appliquer la loi dans toute sa rigueur. Faisant équitablement la part des choses, nous n'attribuerons pas à une méchanceté véritable, à une indocilité volontaire et réfléchie ce qui n'est le plus souvent que l'impression première, rapide et spontanée d'une organisation essentiellement mobile ; et, sans absoudre complètement les jeunes coupables, nous regarderons comme un devoir d'être condescendants et de mitiger la sentence. Lorsqu'ils viendront nous dire avec ingénuité : Je n'y pensais pas, nous ne refuserons pas de les croire, tout en prenant les moyens convenables pour les faire penser à la règle et au devoir.

Même quand elle se voit obligé, dans l'intérêt supérieur de la discipline, de laisser, comme on dit, la justice suivre son cours et d'appliquer le règlement dans toute sa sévérité, l'indulgence de bon aloi trouve encore moyen de reprendre ses droits dans la manière d'infliger la punition. "Tout père frappe à côté'', dit La Fontaine, et c'est d'une façon un peu analogue que se comporte le maître juste et indulgent, quand il est dans la nécessité de sévir : il fait en sorte que la correction, tout en produisant son effet disciplinaire, blesse le moins possible le cœur du coupable, et pour cela il a soin de l'accompagner toujours de quelque marque de véritable sympathie qui relève, encourage et laisse voir clairement que la peine infligée n'est en rien une représaille ni une vengeance, mais un remède administré dans la seule vue de guérir.

C'est en se montrant ainsi généreuse et condescendante, quand elle le peut sans danger, que l'autorité se fait pardonner ce qu'elle a toujours de gênant pour des libertés qui commencent à se sentir et se fait accepter non seulement sans récriminations, mais avec plaisir et même avec reconnaissance. C'est alors que, selon l'expression de Lacordaire, l'enfant et le jeune homme sont heureux de trouver quelqu'un qui soit fort et sur qui ils puissent s'appuyer1".

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Pour bien apprécier les effets différents d'une discipline froide, rigide, intransigeante sans pitié, et de la discipline paternelle, ferme sans rigueur, telle que la conçoivent des maîtres vraiment animés de l'esprit de l'Evangile, voyons-les, pour terminer, dans les souvenirs d'un célèbre penseur, qui avait passé par toutes deux; Alphonse de Lamartine :

"L'éducation maternelle, dit-il, m'avait fait une âme toute d'expansion, de sincérité et d'amour… Je tombai de là dans la terre froide et dure d'une école tumultueuse de deux cents enfants inconnus, railleurs, méchants, vicieux, gouvernés par des maîtres brusques, violents et intéressés, dont le langage mielleux, mais fade, ne déguisa pas un seul jour â mes yeux l'indifférence.

"Je les pris en horreur. Je passais des heures de récréation à regarder seul et triste, à travers les barreaux d'une longue grille qui fermait la cour, le ciel et la cime boisée des montagnes du Beaujolais et à soupirer après les images de bonheur et 'de liberté que j'y avais laissés. Les jeux de mes camarades m'attristaient, leur physionomie même me repoussait. Tout respirait un air de malice, de fourberie et de corruption qui soulevait mon cœur… Cet état de mon âme ne cessa pas un seul moment tant que je restai dans cette maison. Après quelques mois de ce supplice, je résolus de m'échapper2

"Un collège, dirigé par les Jésuites à Belley, sur la frontière de la Savoie, était alors en grande renommée, non seulement en France, mais encore en Italie, en Allemagne et en Suisse. Ma mère m'y conduisit.

En y entrant, je sentis en peu de jours la différence qu'il y a entre une éducation vénale, vendue à de malheureux enfants pour l'amour de l'or, par des industriels enseignants et une éducation donnée au nom de Dieu et inspirée par un religieux dévouement dont le ciel seul est la récompense.

Je ne trouvai pas là ma mère, mais j'y trouvai Dieu, la pureté, la prière, une douce et paternelle surveillance, le ton bienveillant de la famille, des enfants aimés et aimants aux physionomies heureuses. J'étais aigri et endurci, je me laissai attendrir et séduire; je me pliai de moi-même à un joug que d'excellents maîtres savaient rendre doux et léger… Un esprit divin semblait animer du même souffle les maîtres et les disciples. Toutes nos âmes avaient retrouvé leurs ailes et volaient d'un élan naturel vers le bien et vers le beau. Les plus rebelles eux-mêmes étaient soulevés et entraînés dans le mouvement général. C'est là que j'ai vu ce que l'on pouvait faire des hommes non en les contraignant, mais en les inspirant.

Le sentiment religieux qui animait nos maîtres, nous animait tous. Ils avaient l'art de rendre ce sentiment aimable et sensible et de créer en nous la passion de Dieu. Avec un tel levier placé dans nos cœurs ils soulevaient tout, Quant à eux, ils ne faisaient pas semblant de nous aimer, ils nous aimaient véritablement, comme les saints savent aimer, comme les ouvriers aiment leur œuvre, comme les superbes aiment leur orgueil.

Ils commencèrent par me rendre heureux; ils ne tardèrent pas â me rendre sage. La piété se ranima dans mon âme ; elle devint le mobile de mon ardeur au travail. Je formai des amitiés intimes avec des enfants aussi heureux que moi. Ces amitiés. nous refaisaient, pour ainsi dire, une famille''.

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1 Cfr. Mgr. Dupanloup : De l'Éducation, T. II, Liv. III, ch. 5 et G. – L'abbé Poullet : Discours sur l'Éducation, V. — Kieffer : L'autorité dans la Famille et à l'École, II' Partie, V et VII.

2 C'est ce qu'il fit, en effet; mais il fut poursuivi, arrêté et mis au cachot. Enfin la force des choses exigea qu'on le rendit à sa famille.

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