Excursion Ă  Fidji

FR. P. H.

01/Oct/2010

Aux premiers jours de janvier dernier, un joyeux groupe de missionnaires se disposait à faire une promenade en règle: une promenade comme on ne peut en faire que dans l'Océan Pacifique, où nous sommes. Il s'agissait de procurer aux vétérans de la Mission un délassement largement gagné, et aux nouveaux-venus une reconnaissance un peu plus ample de leu nouvelle patrie.

Grâce à la ceinture de récifs dont l'archipel est presque entièrement entouré, il n'est pas impossible d'aller d'île à Ile sur des embarcations relativement petites; mais il faut une connaissance parfaite des myriades de rochers de corail et d'écueils à fleur d'eau.

Sa Grandeur Mgr Nicolas, Evêque de Fidji, dont les bontés à l'égard de ses missionnaires ne se comptent plus depuis longtemps, voulut bien prêter sa chaloupe, joli bateau qui sert à ses tournées pastorales.

L'équipage se composait de trois Fidjiens dont deux sont Frères coadjuteurs. Le capitaine, Pio, qui est un de ceux-ci, porte admirable son nom. C'est un homme de taille athlétique et dont la tète est auréolée d'une belle couronne de cheveux blancs qui fait penser à celle du R. Frère Diogène notre bien-aimé Supérieur Général. Il est au service de la Mission depuis plus de 40 ans et passe à bon droit pour un des connaisseurs le plus avertis des eaux Fidjiennes; aussi est-ce avec une légitime fierté qu'il dirige sa chère embarcation. Il parle assez couramment l'anglais, et peut même, au besoin, s'exprimer en langue française.

Donc, le 5 janvier au matin, tout était prêt, et nous nous trouvions installés sur ce qui devait être notre logis pendant la quinzaine suivante. Voilà la nef en mouvement. Une heure et demie plus tard, nous remontons le cours de la rivière Rewa. La grande église aux tours jumelles ne tarde pas à paraître; les maisons des missionnaires et les cases des fidjiens se groupent autour comme une couvée de poussins auteur de leur mère. Là, deux de nos Frères se joignent à nous, et le nombre des passagers attendus est au complet, bien que quelques autres pussent encore y trouver place. Nous sommes une douzaine, parmi lesquels deux Pères nouvellement arrivés d'Europe, cinq frères, et deux sœurs de S. Joseph de Cluny. Quant à notre embarcation, c'est une bonne chaloupe de 40 pieds anglais de longueur, dont l'intérieur est divisé en quatre compartiments. Une machine d'une puissance de 40 chevaux la met en mouvement. Elle porte le beau nom de Vola Siga (Étoile de la Mer).

La Rewa se déverse dans la mer par une multitude de bras formant un delta immense. Par une branche latérale, nous gagnâmes nous-mêmes l'Océan, non loin de l'île Ovalau, but de notre première étape. La mission de Loretto se montre à gauche, après le passage des récifs; puis c'est l'ancienne capitale de l'archipel, Levuka, resserrée par des montagnes, qui apparaît. Le R. Père Gonnet nous attend au port et nous fait un accueil splendide, puis, après avoir visité l'endroit, nous reprenons la mer pour nous rendre à Cawaci, à quelques milles plus au nord, et ou deux de nos Frères dirigent une école. Là nous fîmes connaissance avec le R. P. Lahaye, qui est un des pionniers de la mission, et est encore valide et bien portant. Sur un point faisant saillie dans la mer, se trouve une jolie chapelle où reposent les restes de feu Mgr. Vidal. La maison des Frères a en miniature la situation de Santa Maria en Italie. Il va sans dire que nous y reçûmes le plus fraternel accueil. Sans doute, les plus nouveaux arrivés d'entre nous y prirent aussi plein contact avec une race de bien ennuyeux habitants de ces régions… les moustiques; mais tant mieux : cela aguerrit.

Après avoir fait une petite visite, à Loretto, au R. P. Castanier, qui dirige là une imprimerie, nous prenons congé de nos aimables hôtes et nous nous dirigeons de nouveau vers la grande île Viti-Levu. Notre prochaine halte est Naiserelagi. En quelques heures nous arrivons à la baie Viti-Levu. Là notre bateau se met à exécuter une danse insolite sans le moindre rapport connu avec les lois de la chorégraphie ; heureusement notre capitaine Pio en a vu bien d'autres! Il nous conduit sans accident à la petite rivière qui se jette dans la baie. Mais ici, il faut compter avec la marée, nous voilà momentanément prisonniers de la vase.

Malgré tout, nous arrivons au but désiré; et nous passons quelques bienheureuses heures à Naiserelagi. La maison des missionnaires est admirablement située sur un cône tronqué„ d'où l'on jouit d'un magnifique point de vue sur la baie et sur l'Océan. La mission possède ici une importante propriété où les Pères cultivent les légumes les plus connus d'Europe et ont de belles plantations de caféiers et d'autres arbres ou arbustes des régions tropicales. Là, un des Pères qui étaient avec nous nous quitte parce qu'il est arrivé dans sa mission et les deux Sœurs aussi, parce qu'elles veulent y passer quelques jours de vacances.

Le lundi, 6, nous faisons voile vers Pinang, située à quelques mille au N. O. Vers midi, nous étions enlisés dans le gravier de la rivière du même nom. La chaleur était accablante et l'eau tentatrice. En quelques minutes nous y voilà à jouir "des délices du bain'' dont parle quelque part La Fontaine. Rarement sans doute l’expression fut plus vraie.

Après avoir fait honneur à un dîner champêtre, nous nous acheminons vers la ville, où nous arrivons au moment où le moulin à sucre venait de se clore. Les catholiques de l'endroit nous font une réception empressée. C'est à qui nous rendra les meilleurs offices et contribuera pour sa part à nous procurer le vivre et le couvert. Volontiers nous nous serions arrêtés quelque temps au milieu de cette population sympathique, mais notre itinéraire était fixé, et, non sans regret, nous la quittâmes le lendemain matin.

Notre station suivante était M Ba, sur la rivière de ce nom, dont l'embouchure se fait à travers de grandes étendues de limon où croissent à l'envi les manguiers, d'un effet curieux : ils ont l'air de sortir de l'eau. Le Curé de l'endroit est un prêtre de petite taille mais d'une extraordinaire activité. Avec l'aide d'un Père indien, il suffit à desservir un territoire dont l'étendue est à peu près celle de dix paroisses ordinaires. Ce prêtre auxiliaire, qu'on appelle ici le bon Père Claudius, était encore tout jeune et protestant de religion lorsqu'il vint de l'Inde, son pays natal, à Fidji. Pendant quelque temps, il fut tour à tour au service et à l'école de nos Frères de Suva, où il reçut le baptême. Sur son désir de devenir prêtre, il fut ensuite envoyé aux Indes pour continuer ses études. De retour à Suva, il reçut les saints ordres, il y a quelques années. Maintenant, c'est un apôtre zélé de ses compatriotes de Fidji, dont il est très estimé.

Aller toujours en bateau et par mer finit par devenir fatigant. Il faut un peu de diversion, quand c'est possible, et justement une opportunité se présente. La Compagnie Sucrière fait courir sur ses rails un petit train de voyageurs que chacun peut prendre à volonté, et pour rien, à la seule condition d'y être à ses risques et périls. Nous l'enfilons bravement et en quelque' heures nous sommes à Lautoka, où table et couvert nous sont assurés grâce à l'amabilité de Mr. Pad Castello, qui se fait un plaisir, à l'occasion, de nous rendre ce service.

Le lendemain, le ciel est splendide, le soleil radieux. Nous reprenons gaîment notre train de rencontre, qui en 9 heures nous fait parcourir – non sans quelques incidents facilement concevables – les 120 kilomètre environ qui nous séparent de Sigatoca, située sur la rivière de son nom, près de la côte sud-ouest de la grande île. La maison de Sœurs n'est pas loin, et nous y sommes cordialement reçus ; mais notre visite est forcément courte. Nous avons le plaisir d'y trouver le R. P. Laplante, jeune prêtre canadien récemment arrivé d'Amérique. Le voyage dans notre train primitif nous avait tellement fatigués que nous dûmes aller prendre quelque repos avant de recommencer le même trajet en sens inverse. Cela me procura l'occasion de dormir pour la première fois dans une case fidjienne et… je ne trouvai pas que le somme y soit ‘’moins bienfaisant et moins plein de délices’’ qu'ailleurs.

A notre passage de retour Lautoka, M. Costello nous procura l'agréable surprise d'entendre, par le moyen de la téléphonie sans fil, les beaux chants et morceaux de musique exécutés dans les diverses villes de Nouvelle Zélande et d'Australie.

Le lendemain, nous reprenions notre route sur M' Ba, où nous passâmes encore quelques bons moments en la compagnie des Pères. Sur le soir, quelques Frères (au nombre desquels se trouvait votre serviteur) résolurent d'aller faire, sous la conduite du bon Père Claudius, une excursion dans l'intérieur de l'île en utilisant le train de la Compagnie Sucrière. Afin d'être plus à portée de pouvoir le prendre, nous passâmes la nuit chez un de nos anciens élèves du Collège St Félix ; mais le lendemain, au moment où nous nous disposions à nous y installer, nous apprenons qu'un accident est arrivé sur la voie et que le train est obligé de retarder son départ. Déception grave ! nous étions sur le point de devoir renoncer à notre projet, quand notre généreux hôte résout la difficulté en nous offrant son auto pour nous transporter jusqu'à la ville relativement proche de Tavua. De là, une auto de louage nous conduira jusqu'au pied de la montagne de Nadarivatu, but de notre excursion. La montagne de Nadarivatu, couronnée par la ville de même nom, où l'on accède par une route en zigzag extrêmement raide, est une éminence de quelque 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle est pénible à gravir; mais du sommet, quelle vue sur la région environnante !… Pour le remarquer en passant, c'est le seul endroit de l'île où l'on soit obligé, pendant l'hiver, de faire du feu pour se chauffer.

Notre séjour n'y fut qu'une halte, dès le lendemain, nous en repartions en camion pour aller rejoindre notre bateau. Nous étions sur la voie du retour.

Le charme de Naiserelagi nous attirait. Aussi fut-ce avec bonheur que nous acceptâmes d'y passer encore une journée et demie. Nous nous y sentions si bien chez nous !… Le soir, un maître fidjien produisit ses gymnastes, qui donnèrent devant nous une séance fort bien réussie. Nous ne pûmes pas refuser l'offre que nous faisait le bon Père Hellier d'aller aussi visiter ses ouailles à Notovi, et vraiment nous n'eûmes pas à nous en repentir, car nous y passâmes quelques heures délicieuses. Le bon Père nous fit les honneurs de sa station, où nous eûmes l'occasion d'admirer, parmi beaucoup d'autres choses, les travaux de ses catholiques, des femmes surtout, en fait de sparterie et de vannerie fines : corbeilles, éventails, chaises, etc. Ce qu'il y a de vraiment remarquable, dans toutes les stations, c'est le soin qu'on a mis dans la construction et l'ornementation de la maison de Dieu. L'église, partout, est le centre, le cœur de la mission, au point de vue matériel comme au point de vue religieux.

Le samedi, dix-sept jours après notre départ, la proue de notre embarcation fut définitivement tournée vers notre cher Suva. A peine une petite halte à Naililili, où le Frère Cloman nous fit une réception charmante, et l' ''Etoile de la Mer'', suivant majestueusement le cours de la Rewa, nous ramenait sans accident à notre point de départ; puis, sans rien nous réclamer, allait reprendre modestement ses amarres. Notre excursion était terminée ; et, la joie au cœur, chacun muni de nouvelles forces, regagnait en bénissant Dieu sa communauté respective, avec la résolution de reprendre avec plus de courage la tâche momentanément interrompue.

Si mes lecteurs me le permettent, je terminerai en leu demandant une obligeante prière, pour S. G. Mgr Nicolas, qui a bien voulu nous faciliter cet avantage, pour les Missionnaires et les autres âmes généreuses qui nous ont partout si cordialement accueillis, et surtout pour ces autres âmes au salut desquelles le Seigneur nous a appelés à travailler.

                                                                                                   Fr. P. H.

                                                                             Ex-élève de ‘’St François Xavier’’, Grugliasco.

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