Funérailles du F. Michel Antoine (Grèce)

F. Pierre Foscolos

05/Nov/2010

On ne voit pas souvent le cercueil d'un Frère Mariste entouré d'un tel concours de peuple: l'Ambassadeur de France, le Consul de France, le Conseiller Culturel, des anciens ministres, des professeurs de l'Université d'Athènes, une dizaine de prêtres orthodoxes, des présidents d'Associations, des religieux et des religieuses, et dans le chœur, une quarantaine de prêtres catholiques.

Bien avant la cérémonie, la cathédrale St Denis d'Athènes s'était avérée trop petite pour contenir l'immense foule qui voulait rendre un dernier hommage au Frère Michel-Antoine Soulidis, mort dans la paix du Seigneur le 1ier octobre 1969, au Lycée Léonin.

Né en 1895, dans un village de l'Epire, près d'Argyrocastro, en Albanie actuelle, le petit Antoine devait grandir sagement dans une famille orthodoxe profondément chrétienne… Plus tard il aimait à conter qu'au cours de sa prime jeunesse, son plaisir était de fréquenter l'église, de servir la messe et de chanter les offices avec l'instituteur du village.

Après l'école primaire, son père l'emmena à Constantinople, a Scutari, où il tenait une grande épicerie. C'est dans cette dernière ville qu'il fit la connaissance des Frères en 1907. Le F. Louis-Marie, alors économe de la maison des Frères, se rendait souvent au magasin de son père pour achats. Deux ans plus tard, le jeune homme se faisait inscrire à l'école des Frères Maristes et s'y distinguait par son assiduité active, son application au travail, ses progrès en français, et sa bonne conduite. Il ne devait pas tarder à suivre les Cours de la classe de 1ière, avec pour professeurs les FF. Louis-Marie, futur Econome Général, et Jean-Emile futur Assistant Général. Mais le Bon Dieu avait des desseins particuliers sur le petit Antoine. Une démarche de F. Jean-Emile auprès de l'enfant suffit à faire éclore la vocation.

Aux vacances de Noël de 1912, le F. Jean-Emile lui prêta la vie de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Huit pours après, en rendant le volume à son professeur, le jeune homme exprimait son admiration pour « l'Histoire d'Une Ame ». Ce fut l'amorce d'un dialogue:

La vie religieuse qui vous paraît si belle, ne vous ferait-elle pas envie?

Pourquoi pas, répondit le jeune homme.

Il ne tient qu'à vous d'y arriver. Nous ferons ensemble une neuvaine à la Sainte Vierge en récitant le « Souvenez-vous » pour lui demander son aide et sa protection…

Et avant de quitter son élève, le professeur lui remettait un autre livre: « Les guérisons de Lourdes ». Ce fut le début. Les obstacles étaient nombreux. Lui-même révèle dans ses notes intimes que ses intentions n'étaient pas dépouillées de toute recherche humaine, et que s'il savait par cœur toutes les prières catholiques c'était pour avoir de bonnes notes. Par ailleurs certains Frères se méfiaient de toute vocation orientale. Il était orthodoxe. Le faire passer au rite latin, c'était peut-être encourir l'excommunication. Le père du jeune homme hésitait bien aussi à laisser partir son fils pour des « études ». Ajoutons encore l'obstination de son oncle qui pressentait le revirement du neveu. Voici comment le Frère Michel-Antoine a rappelé les moments héroïques de son entrée à l'Institut, lors de la fête de ses Noces d'Or, en 1965: « Le 22 juillet 1913, je suis allé voir un Père Jésuite pour me confesser… pour la première fois. Après avoir lu un acte de foi, j'ai communié… et, soulagé, j'avais des ailes en retournant à Scutari. Ce fut le plus beau jour de ma vie. Ma première connaissance avec Jésus-Hostie. Je devais partir le lendemain dans l'après-midi. Le soir, à table, se trouvaient, comme de coutume, mon oncle, ma tante, mon père et moi ».

« Demain soir, je pars pour la Grèce », leur dis-je. « Les Frères me payent le voyage et les études. Ainsi mon avenir est assuré pour le bien de tous ».

Je ne sais pas où j'avais trouvé le courage. Mon oncle prit feu:

« Et tu nous cachais tout cela, vaurien… Je le voyais bien… tu n'étais pas comme les autres… Je sais ce que tu veux faire. J'ai travaillé avec les catholiques à St Benoît. II arrivait souvent qu'un jeune homme ou une jeune fille disparaissaient et, cinq ou six jours après, la famille recevait un télégramme de Marseille annonçant que l'enfant se trouvait au monastère. Tu veux faire la même chose… Mais je ne te laisserai pas, moi… demain j'avertis la police et on t'amène à la caserne ».

Antoine n'eut que la force de dire une phrase: « Mon oncle, vous ferez là une bien mauvaise action ».

Et les larmes aux yeux il quitta la table pour aller au lit. Il ne put fermer l'œil.

Le lendemain soir, il s'embarquait cependant pour la Grèce où il ne devait rester que quelques jours. Il continuait en effet vers San Maurizio Canavese, en Italie, pour faire son Postulat avec 12 autres jeunes provenant de divers pays. En 1914, c'est la prise d'habit, avec la présence du Révérend Frère Stratonique. En septembre 1915, il est à Monastir et c'est là qu'il débute comme professeur et sait immédiatement s'attacher ses 32 petits élèves. Mais quelques mois plus tard, les Bulgares arrivant à Monastir, les Frères doivent abandonner l'école et se replier en Grèce. On lui confie d'abord la cuisine, puis il assure quelques cours de français et d'anglais. Après avoir réussi au Brevet Elémentaire et au Baccalauréat français, il entreprend des études supérieures à l'Université d'Athènes. En 1929, il est licencié-ès-Sciences et quelques années plus tard, il obtient également la licence en Mathématiques. Dès lors, le Frère Michel-Antoine va fixer sa tente au Lycée Léonin de Patissia, sous l'égide du Sacré-Cœur. C'est là qu'il déploiera toute son énergie, toute son activité, tout son zèle apostolique soit comme professeur soit comme sous-directeur ou directeur.

Il a été la cheville ouvrière du secteur grec. Durant un demi-siècle il a éduqué, formé et édifié plusieurs générations. Les anciens élèves, il les portait tous dans son cœur, et il se souvenait de tous, les appelant par leur prénom. C'est ainsi que s'explique la participation massive de fidèles et d'amis, venus apporter le témoignage de leur reconnaissance et de leur sympathie le jour de son enterrement.

Assistés de deux professeurs civils, deux Frères plaçaient les personnalités. Aux abords de la cathédrale, la police de la route assurait l'ordre, endiguait la foule et canalisait les voitures qui arrivaient nombreuses… Mgr Pritézis, archevêque d'Athènes et ancien élève, a tenu lui-même à célébrer la Messe. Pendant toute la cérémonie, autour du cercueil, deux professeurs civils et deux Frères se relayaient pour monter la garde d'honneur. Le long de la grande nef, une vingtaine de Juvénistes habillés en scouts, formaient une double haie d'honneur. Après les prières de l'absoute, le cercueil était transporté à Héraclée, faubourg d'Athènes, où, face au caveau mariste, une suprême bénédiction devait clôturer cette grandiose cérémonie…

Ce rapport est fragmentaire et lacuneux. Mais il voudrait reconnaître combien grande et bienfaisante fut l'influence d'un apôtre dévoué, d'un éducateur mariste, d'un religieux exemplaire.

En attendant que soit publiée une biographie plus circonstanciée, on peut au moins insister sur trois caractéristiques de celui qui fut pour tous un trésor: sa serviabilité, son tendre amour pour la Sainte Vierge, son esprit œcuménique.

Il était prévenant envers tous, faisant vraiment sienne la devise du Grand Apôtre: « Se faire tout à tous ». Bien des Frères, de passage par Athènes, et tout récemment le Révérend Frère Basilio Rueda, ont eu le bonheur de le connaître, de profiter de sa science et de ses connaissances historiques et archéologiques.

Malgré le poids de ses 70 ans, avec quel amour, quel goût et quel empressement il conduisait les Frères aux sites archéologiques pour leur expliquer et leur faire admirer avec force détails et précisions les trésors de la Grèce, cette terre de beauté, source inépuisable de mythes et de chefs-d'œuvre.

Ses inoubliables mois de Marie, ses conférences et ses articles sur la Toute-Sainte Théotokos, témoignent hautement dans sa vie du rôle de la Vierge qui aide à vivre dans la fidélité du Seigneur, au service de son Eglise. Ils attestent la présence permanente de la Panhagia dans le cœur de ce religieux mariste: « J'aime Marie comme un enfant aime sa mère… Je n'ai pas manqué une année de célébrer les mois de Marie avec les élèves orthodoxes et catholiques depuis 1917 malgré les vicissitudes des temps…; me sentir sauvé par Dieu et aimer Marie: voilà ce qui a maintenu en moi le bonheur que j'ai éprouvé le jour de ma profession. Merci mon Dieu! Merci Marie! », note-t-il dans son journal intime lors de la dernière retraite.

Frère Michel-Antoine ne se contenta pas d'applaudir aux initiatives de l'Eglise catholique et du patriarcat de Constantinople en faveur du rapprochement des chrétiens. Dès l'origine de ces tentatives réciproques, il manifestait un vif désir de participer plus activement au mouvement œcuménique pour l'unité des intelligences, des cœurs et des volontés de tous les fidèles chrétiens. Il ne manquait pas d'assister aux diverses cérémonies organisées dans les paroisses pendant la Semaine de Prières pour l'Unité. Il participait à toutes les conférences ayant trait à ce mouvement. Lui-même il a été plusieurs fois conférencier. Il faisait partie d'un groupe, composé de prêtres catholiques et orthodoxes et de théologiens laïcs, dont le but était de favoriser les contacts pour mieux se connaître, de développer l'esprit œcuménique parmi les membres de différents cercles religieux, d'informer ou de former doctrinalement certains théologiens laïcs et de les ouvrir aux préoccupations et aux initiatives du Pape et du patriarche de Constantinople, les deux hérauts de ce mouvement, de rappeler souvent les points communs qui unissent les deux Eglises et de jeter enfin les têtes de pont qui pourront aboutir un jour à l'union tant désirée.

Comme la brouille profonde entre les chrétiens est née du manque de charité, l'unité du bercail ne sera rétablie que par la charité et l'entremise de Celle en qui la liturgie salue la « Mère du Bel Amour… et de la Sainte Espérance »: tel a été le sens de l'action du Frère Michel-Antoine.

F. Pierre Foscolos

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