Gomment amener la jeunesse Ă  la pratique saine du renoncement et de la mortification

F. Elie Victor

29/Oct/2010

VIII – LA PERIODE DE L'ECOLE PRIMAIRE

 

Note liminaire.

Dans les articles précédents, nous avons traité le problème tel qu'il se présente aux parents à qui revient normalement la tâche d'éduquer leurs enfants en bas âge.

Nous l'envisageons à présent au niveau de l'école primaire.

Mais avant d'aller plus loin, et afin de mettre certains de nos lecteurs en garde contre une éventuelle interprétation erronée de ce qui va suivre, il ne sera pas superflu de rappeler une fois de plus la remarque déjà faite à deux reprises: Nous étudions ici le problème en question exclusivement du point de vue psychologique, faisant donc abstraction des autres aspects qu'il présente et qui sont tout aussi importants sinon plus. Mais ' abstraire " n'est nullement synonyme de " trahir " ou de " méconnaître " Abstrahere non est mentiri, disent les scolastiques; qu'on s'en souvienne!

Il est bien évident, par exemple " que la vie spirituelle des enfants doit être fondée et axée avant tout sur les forces théologales, et qu'une formation religieuse et morale qui tiendrait surtout, et, à fortiori, uniquement compte des variations psychologiques des enfants au cours de leur croissance, manquerait fréquemment son but. Ajoutons d'ailleurs qu'à la phase rationnelle de leur évolution mentale, si pour se conformer à leur nouveau tour d'esprit, on leur présente surtout la Religion comme une réponse adéquate aux besoins de la raison ou comme le plus bel objectif que puisse s'assigner la volonté, on joue également un jeu dangereux. Il faut recourir en premier lieu aux forces internes du christianisme ". Mais tout cela n'implique aucunement qu'il faille négliger le facteur psychologique.

Quelle qu'ait été l'évolution de son éducation affective première, l'enfant doit avancer dans la vie. Vient donc, avec l'éveil de la raison et de la conscience réfléchie, l'âge scolaire. Cela n'empêchera pas pour autant les mécanismes instinctifs de continuer à mener encore la danse dans une très large mesure : on ne devient pas maître de soi en l'espace de quelques années.

Mais enfin, l'entrée à l'école primaire date dans l'évolution morale de l'enfant. Si l'égocentrisme n'est pas éteint, l'intelligence, sagement conduite et éclairée, devient à même de mettre progressivement de l'ordre dans les structures affectives existantes.

Jusqu'à présent, l'enfant était conduit par l'intelligence et la volonté des parents. A lui désormais de prendre doucement les rênes, de s'essayer à se conduire lui-même et de se créer sa propre échelle de valeurs et de normes. Il le fera le plus souvent en partant néanmoins de celle que lui imposèrent ses parents : nous assisterons généralement à une intégration, un fusionnement ou un recouvrement plus ou moins parfait des deux systèmes de valeurs, d'où, l'importance capitale pour les chrétiens de ne confier leurs enfants qu'à des écoles dont les doctrines philosophiques et religieuses s'accordent avec les leurs.

L'école a le devoir impérieux d'entraîner l'enfant à cette tâche : « Ce qui compte le plus dans l'entreprise éducationnelle est un appel perpétuel à l'intelligence et à la volonté libre de l'enfant. Un tel appel, convenablement proportionné à l'âge et aux circonstances, peut et doit commencer dès les premières étapes de l'éducation. Chaque champ d'enseignement, chaque activité scolaire — la culture physique aussi bien que les leçons de lecture élémentaire ou les rudiments de l'étiquette enfantine et de la bonne tenue — peut recevoir un perfectionnement intrinsèque et dépasser sa valeur pratique immédiate si on l'humanise de cette manière par l'intelligence. Rien ne devrait être exigé de l'enfant sans qu'on le lui explique en même temps, et qu'on s'assure qu'il a compris » (J. Maritain).

Il faut cependant reconnaître que cette aspiration à se créer sa propre échelle de valeurs et de normes de conduite se fera plus pressante et sera plus réfléchie vers le moment où l'éducation reçue des maîtres touchera à son terme. « C'est alors seulement que peut commencer le travail intérieur de perfectionnement volontaire. Sur les bases données durant l'enfance et l'adolescence, le jeune homme de 17 ans entreprend un travail de " mise en place " de tous les principes, pour en dégager ensuite l'être unique, incomparable, presque définitif, qu'il sera toute la vie ».

N.B. – « C'est au moment de cette révision générale de lui-même que l'être humain traverse ordinairement une " crise de jeunesse ", parfois difficile, toujours douloureuse, d'où sort son "moi" véritable».

Au cours de l'école primaire qui correspond à la période des intérêts objectifs, — la période précédente (de 3 à 6 ans) étant celle des intérêts subjectifs — l'enfant va procéder à l'exploration du monde sensible. Son instinct le pousse ainsi peu à peu à sortir de lui-même, à se dégager de son égocentrisme, à l'inhiber en vue de s'adapter au milieu: le processus d'accommodation entre en compétition avec celui d'assimilation1.

Mais cette tâche ardue, cette discipline personnelle imposée aux tendances naturelles ne va pas sans luttes, sans ups and downs.

Les passions, le besoin d'affection et la tendance vers une liberté purement instinctive, sans bride aucune, chercheront encore très fréquemment à se soustraire aux indications et aux directives de l'esprit.

Ce besoin d'affection devra se doubler de l'affection pour autrui, le désir d'une liberté anarchique devra se muer graduellement en besoin de liberté intérieure, spirituelle.

L'instinct pousse l'enfant vers la satisfaction immédiate: il vit dans le présent. L'intelligence et la volonté exigent la soumission à la loi générale qui transcende l'espace et le temps; elles doivent se laisser guider par la perspective de biens futurs, éloignés, mais supérieurs aux biens immédiats et tangibles.

L'instinct se rebiffera encore bien souvent et essayera de mettre l'intelligence à sa remorque, de la troubler, de l'asservir. Si cela lui réussit, celle-ci cherchera alors à justifier, à légitimer ce que poursuit l'instinct. Et c'est ainsi que l'on voit parfois réduits en esclavage de très beaux esprits. « Hoe groter geest hoe groter beest2 » – affirme un dicton flamand : expression lapidaire et un peu brutale ou énergique d'une idée jadis émise par Aristote, quand il insiste sur l'importance capitale pour l'homme de l'éducation morale. Sans la formation morale, dit-il, l'homme devient la plus scélérate, la plus barbare des créatures, car la nature l'a pourvu des armes de la pénétration et de la ruse, et il les emploie alors de la façon la plus coupable. Et de fait il n'y a pour l'homme qu'une alternative : « accepter d'être un homme en se soumettant à la loi morale ou consentir à n'être qu'un mammifère astucieux mais dégénéré ».

Nous comprenons ainsi mieux l'importance primordiale d'une vie instinctive bien réglée dès le début de la vie. L'action doucement mais fermement coercitive de l'intelligence et de la volonté des parents prépare et rend plus aisé le travail de l'esprit de l'enfant stimulé et éclairé par ses maîtres d'école. Les petits renoncements auxquels on l'aura entraîné, les petits actes d'altruisme — par exemple l'habitude de partager ses friandises avec ses frères et sœurs ou avec un petit camarade — faciliteront considérablement le travail de l'intelligence et de la volonté dans leur lutte contre l'instinct.

Il est bien malheureux que chez beaucoup de gens, les impulsions instinctives se soient épanouies d'une manière tellement anarchique qu'elles réduisent à l'impuissance leurs facultés supérieures et les condamnent à tout propos à se laisser surprendre et submerger par des dynamismes infrahumains, sauvages. On connaît l'aveu lucide et désabusé de J.J. Rousseau, dont la première éducation fut des plus lamentables sous ce rapport. Génie puissant et original, mais déséquilibré et rendu hypersensible, il fut un vicieux et un faible. « Dès que le devoir et mon cœur étaient en contradiction, remarque-t-il, le premier eut rarement la victoire. Que ce soient les hommes, le devoir, la nécessité même qui commandent, quand mon cœur se tait, ma volonté reste sourde et je ne saurais obéir ». « Rien n'est mystérieux comme ces sourdes préparations qui attendent l'homme au seuil de toute vie. Tout est joué avant que nous ayons 12 ans » (Ch. Péguy).

Sans vouloir minimiser l'influence de l'école, il faut donc bien reconnaître que l'enfant continuera habituellement à réagir selon les normes, l'échelle de valeurs qu'il s'est construite inconsciemment au nid familial. Et il se fait ainsi qu'à l'école on se butte plus souvent qu'on ne le soupçonne à une sorte de cécité et de surdité intellectuelles de l'enfant vis-à-vis des normes et des valeurs morales qu'on désire lui inculquer, quand elles ne s'accordent pas avec ce que l'enfant à vécu, expérimenté en famille. Même, si en principe il accepte ces valeurs, son affectivité ne refusera que trop souvent de suivre les lumières de sa raison. « Le contact de la vie familiale, qui s'établit dès la naissance et qui fait que l'enfant baigne véritablement dans le milieu familial, subissant à tous les instants l'influence des parents, ce contact exerce sur l'enfant une emprise si complète — sentimentale, intellectuelle, — qu'elle est plus profonde que ne peut l'être aucune autre… Contre une mauvaise éducation familiale, l'éducateur étranger est généralement, sinon impuissant, du moins très peu puissant» (J. Leclercq: Leçons de droit naturel: III: La Famille).

 

La tâche de l'école3

Afin de mieux fixer les idées par la suite et de ne pas nous perdre dans le dédale des détails, remarquons ce qui suit:

Aider l'enfant à épanouir harmonieusement sa personnalité en s'ouvrant à l'amour aussi parfait que possible de Dieu et du prochain, telle est la mission fondamentale ou la raison d'être même de l'école chrétienne.

En termes de psychologie, cela revient à dire qu'il faut viser à instaurer chez l'enfant un juste équilibre entre ses deux grandes tendances naturelles et nécessaires : l'instinct de conservation ou de défense et l'instinct social ou de sympathie, en les orientant vers la fin réelle de tout homme.

La personnalité de l'enfant, en effet, surtout s'il est chrétien, n'est pas simplement l'ensemble inné de ses goûts, de ses aptitudes, de ses tendances et lignes de caractère; la personnalité, c'est un aboutissement, c'est ce que l'enfant a fait de tout cela, la façon originale et unique dont il a structuré, intégré ses dispositions naturelles sous l'action des motivations profondes qu'on lui a suggérées et qui le travaillent au point d'inspirer habituellement sa conduite, de la polariser en quelque sorte, de lui donner son unité, son cachet propre.

Il n'y a jamais dans une classe deux enfants identiques; chacun diffère des autres par son développement physique, ses aptitudes, son caractère, l'éducation familiale reçue, les circonstances dans lesquelles il vit. Il y a des nerveux et des sanguins, des biens doués et des débiles mentaux, «les rapides et des lents: bref, une variété à l'infini. Mais tous ont été créés à l'image et à la ressemblance de Dieu et sont appelés à partager la vie des trois Personnes de la Sainte Trinité. Tous — mais chacun à sa façon — ont une mission de charité à accomplir. Là est l'essentiel. Si l'école les prépare à cette mission, elle est fidèle à la sienne; dans le cas contraire, elle la trahit.

Or, qu'est-ce qui s'oppose le plus nettement à la charité sinon l'égoïsme? Ouverture aux autres ou repli sur soi. Altruisme ou égoïsme. Désintéressement, dévouement ou recherche permanente et anxieuse du profit personnel. C'est à l'école que revient, après la famille, le rôle d'orienter sciemment l'esprit de l'enfant vers le don de soi et le sens de la communauté, de faire ce qui est en son pouvoir pour le pousser à sortir graduellement de cet égocentrisme dans lequel, malheureusement, de nos jours, trop de facteurs cherchent à l'emprisonner.

Et nous voyons ainsi clairement apparaître la formation des jeunes au renoncement à eux-mêmes, (et aux nécessaires mortifications que cela implique4) comme un des problèmes centraux de l'école chrétienne. Non seulement le cours de Religion, mais toutes les disciplines et activités scolaires peuvent et doivent contribuer à cette formation. Il y a une façon d'aborder les problèmes humains, tels qu'on les rencontre dans les différentes matières de tout programme d'études, qui ne fait voir aux enfants que l'aspect économique des relations humaines : grave déviation dans laquelle n'a que trop versé le passé. Il faut, au contraire, tourner le regard des enfants vers les personnes, vers leurs joies et leurs peines et la manière de les aimer. Ce doit être pour nous un souci constant d'orienter nos élèves vers le don de soi, de leur donner le sens de la communauté et de multiplier à l'école les occasions quotidiennes de passer aux actes. Ils aimaient, petits, d'un amour captatif, — ils recevaient tout des grandes personnes — ils vont apprendre à aimer d'un amour oblatif — celui qui donne.

Nos élèves regarderont donc surtout les personnes pour apprendre à les aimer et à les aimer en Dieu et pour Dieu. Tous les exercices scolaires peuvent se prêter à pareil entraînement. Dans le déroulement des leçons et l'organisation du travail de la classe, la motivation de charité: aider un condisciple plus faible, ne pas déranger ceux qui sont au travail, remplir consciencieusement une charge, savoir faire preuve d'esprit d'équipe, s'effacer au profit d'un petit camarade, etc. … doit tenir une grande place.

Ce fut un des grands mérites de l'Ecole Nouvelle d'avoir mis particulièrement l'accent sur le rôle social de l'école. Ne faut-il pas reconnaître en toute honnêteté que, dans le passé, et parfois encore actuellement, cette exigence, capitale entre toutes, a été perdue de vue, sans doute, sous l'influence des théories individualistes et intellectualistes des siècles passés?

L'école doit être avant tout une communauté, avec son règlement, sa discipline, ses échanges de services et même ses petits drames inévitables. Tout cela, les enfants sont appelés à le vivre ensemble. « C'est justement pour préparer à la vie que l'éducation doit être une vie. Et si l'éducation se propose d'être une préparation à la vie, sans être elle-même une vie… elle ne prépare pas à la vie » (Claparède).

Cette vie en commun doit être une vie de charité. Pourrait-on nier qu'elle fut souvent placée sous le signe de la compétition à outrance, de l'émulation et de la rivalité, de la jalousie et de l'esprit de caste? (Voir à ce sujet l'avis du R.P. Troisfontaines cité plus haut).

Et cela me fait penser à ce brave monsieur l'abbé, préfet d'une section gréco-latine, qui lors d'un sermon à l'occasion de l'ouverture de l'année scolaire, présenta en public et devant les élèves des différentes autres sections, sa propre section comme la tour d'une cathédrale dont les autres sections n'étaient somme toute que l'infrastructure. Et puis, il y a cette façon de faire la classe et d'organiser la discipline qui laisse croire à l'enfant que l'essentiel est de savoir beaucoup de choses. S'il récite sa leçon de façon impeccable, il est félicité, mis à l'honneur! le maître est fier de lui et le lui montre.

Les moins doués ont beau faire leur possible, ils restent des élèves de seconde zone, des élèves peu intéressants: ils sont, à l'école, comme à la maison, identifiés à leurs seuls résultats scolaires, comme si, en dehors de cela, il n'existait radicalement rien en eux qui soit digne de considération, d'estime et d'affection.

La règle d'or, que dis-je, la simple charité ne demande-t-elle pas aux maîtres comme aux parents qu'ils se contentent de n'exiger de l'enfant que ce qu'il est normalement capable de donner, étant donné ses aptitudes intellectuelles?

Nos élèves ne sont pas tous appelés à résoudre les problèmes d'arithmétique proposés par les manuels; ils ne sont pas tous appelés à analyser une phrase compliquée. Ils sont appelés à faire leur possible (et c'est aux maîtres à voir jusqu'où il va) et à aimer leur prochain.

Enfin, l'école a comme devoir d'apprendre à servir. Tous, qui que nous soyons, nous avons, dans le plan de Dieu, une mission de charité à accomplir et pour laquelle nous sommes en définitive irremplaçables: aimer dieu et aimer les autres, avec nos moyens de bord, nos ressources physiques, intellectuelles, morales et religieuses. La personne humaine, dit J. Guardini, n'est que la façon dont Dieu l'appelle et dont elle a à répondre à cet appel. L'accomplissement d'une mission est toujours un service et toute supériorité n'est qu'un appel à un service plus grand.

Tout cela prouve que, si l'école doit aider l'enfant à construire sa personnalité, il ne peut être question de tomber dans cet individualisme que nous venons de dénoncer et qui est tout au plus apte à faire de l'enfant un parfait égoïste: Vouloir tout ramener à l'enfant, à son développement harmonieux, à l'épanouissement de ses capacités et de ses tendances naturelles, sans plus, c'est un but que nous ne pouvons accepter. L'enfant doit se développer pour servir, non pour jouir et dominer. Et cela est à base de renoncements constants à soi-même au profit des autres.

F. Elie Victor

     (à suivre)

_________________

1 Vivre, c'est s'adapter. Nous pouvons réaliser cette adaptation de deux façons: — par le procédé d'assimilation et par celui d'accommodation:

a. assimilation: activité mentale consistant à concevoir, à déformer le réel pour le rendre conforme à un schème mental (ou représentation mentale). Le jeu de l'enfant est essentiellement à base d'assimilation.

b. accommodation: consiste à adapter (déformer un schème mental initial pour le rendre conforme à la réalité extérieure).

2 « La brute en nous est en proportion de l'esprit ».

3 Voir le chapitre premier du nouveau Programme des Etudes et Directives pédagogiques pour les Ecoles catholiques, à ce sujet.

4 Voir l'article 1 : le rapport existant entre « renoncement » et « mortification

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