Grand bienfait de notre vocation Ă  la vie religieuse

01/Oct/2010

Nous sommes-nous assez souvent demandé pourquoi Dieu nous a choisis de préférence à tant d'autres pour le servir et nous sanctifier dans l'état religieux ? Avons-nous assez réfléchi à la grandeur et au prix de cette grâce, spécialement à l'époque où nous vivons ?

Voila cependant deux questions de la plus haute importance, et qui ne peuvent manquer de nous pénétrer d'amour pour Dieu et d'estime pour notre sainte vocation, si nous les approfondissons comme elles le méritent.

Pourquoi Dieu nous a-t-il choisis, distingués entre une infinité d'autres qui auraient pu recevoir la même faveur ? Cherchons tant qu'il nous plaira, nous ne trouverons à cette question qu'une réponse valable : c'est par un effet de sa miséricordieuse bonté.

Nous n'avons pas pu mériter par nous-mêmes d'être chrétiens ; combien moins avons-nous pu mériter d'être appelés à l'état religieux ! N'est-il pas vrai que nous avons tous connu autour de nous dans le monde des enfants, des jeunes gens, des hommes faits qui avaient plus de talents, plus de qualités naturelles, plus dé piété et d'autres vertus que nous ? Leurs bons sentiments nous édifiaient ; leurs aptitudes faisaient notre admiration ; et cependant Dieu n'a pas frappé à leur porte.

S'il l'avait fait, nous serions sans doute, encore aujourd'hui, exposés à tous les périls que l'on court dans le monde. Mais non : c'est à notre porte qu'il a frappé ; c'est nous qu'il a choisis. Nous sommes devenus ses élus, ses enfants de prédilection sans avoir aucun titre à une si grande grâce.

N'est-il même pas vrai qu'au lieu de mériter le bienfait de notre vocation nous nous en étions plutôt rendus indignes par nos fautes ? Combien de négligences, d'ingratitudes, de trahisons envers ce Dieu d'amour n'avions-nous pas peut-être à nous reprocher ? Que d'infidélités aux engagements de notre baptême, aux promesses de notre première communion, à la grâce même de cet appel divin, auquel nous avions résisté alors que, depuis longtemps peut-être, il retentissait au fond de notre cœur ! Que de motifs, en un mot, n'avions-nous peut-être pas donnés au bon Maître de revenir sur son choix et de nous préférer un disciple plus généreux, plus docile, plus reconnaissant ?…

Et cependant, il ne s'est pas rebuté ; il n'a jamais cessé de nous poursuivre ; et quand nous avions contristé son amour par quelqu'une de ces chutes qui auraient dû provoquer ses vengeances, c'est lui-même qui est venu nous tendre la main pour nous aider à nous relever ; c'est lui qui nous a remis sur la bonne voie, qui nous a soutenus, fortifiés, dirigés : Rien n'a pu lasser sa miséricorde.

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Et, si merveilleuse qu'elle soit dans son principe, la grâce de notre vocation ne l'est sans douté pas moins dans les circonstances où elle nous est venue ; ce qui est pour nous un nouveau motif de bénir à son sujet les amoureuses prévenances du Seigneur. Oh ! que la conduite de sa grâce est admirable à l'égard des personnes qu'il appelle à l'état religieux ! Toutes n'ont pas les mêmes dispositions, le même caractère : il approprie sa grâce aux sentiments de chacune pour toucher plus efficacement leurs cœurs. Tel a été élevé d'une manière tout à fait chrétienne : il lui inspire une crainte vive et salutaire de perdre son innocence et lui fait désirer de la mettre à l'abri du péril dans le port de la religion. Tel autre s'est laissé entraîner par ses passions : il lui fait comprendre le besoin d'une salutaire pénitence et l'attire par le désir d'une vie humble et mortifiée… Souvent même, pour conduire plus sûrement ses élus au terme où il les veut, que d'autres ménagements, que d'autres soins ne prend-il pas encore ! Celui-ci aurait perdu sa vocation si on l'avait soumise à de fortes épreuves : elles lui sont épargnées. Celui-là avait besoin qu'on fixât sa légèreté naturelle : de terribles orages ont passé sur sa vocation à l'âge le plus critique, et ils n'ont eu d'autres résultats que de l'affermir de plus en plus.

Puis, combien de fois Notre-Seigneur ne vient.il pas en aide à ses élus pour les faire triompher des contradictions, des oppositions qu'ils rencontrent ! Dites-nous, tels et tels ; qui vous donnait ces lumières pour justifier votre choix contre les raisonnements d'un monde séducteur ? Qui vous inspirait un amour d'autant plus grand de cette vie pauvre et méprisée qu'on vous en faisait un plus sombre et plus effrayant tableau ? Qui vous mettait au cœur ce courage, ces consolations, ces joies toutes célestes en un temps où les sécheresses spirituelles auraient pu vous faire reculer ? Ah ! n'en doutez pas, c'est Dieu, c'est le Seigneur ; c'est ce tendre Père, qui s'accommodait à votre faiblesse pour assurer la réussite de son œuvre en assurant votre bonheur.

Nous le voyons de quelque côté qu'on l'envisage le bienfait de la vocation est tout gratuit de la part de Dieu ; c'est un miracle de sa bonté et de sa miséricorde.

Essayons maintenant d'apprécier, s'il se peut, la valeur de ce bienfait, soit que nous le considérions dans les maux dont il nous délivre ou dans les biens qu'il nous procure.

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Maux dont nous délivre notre vocation à l'état religieux. – Par sa nature même, l'état religieux, où nous a fixés notre vocation, nous délivre de trois grands maux, dont le premier est de nous préserver des dangers, des scandales et de la séduction du inonde, où la vertu est sans cesse en péril. Qu'y rencontre-t-elle le plus ordinairement, en effet, que fausses maximes, pernicieux exemples, aspirations sensuelles et toutes terrestres ? La vanité, l'ambition, le luxe, la volupté, la cupidité, le désir de vengeance : voilà les dispositions qui y règnent presque partout. La droiture y passe pour simplicité ; la sincérité en est bannie ; la parole, au lieu d'être l'interprète du cœur n'y est que le masque sous lequel il se déguise. Les entretiens n'y sont que des mensonges sous les dehors de l'amitié et de la politesse. On s'y prodigue à l'envi les louanges, les adulations, et l'on a dans le cœur la haine, la jalousie et le mépris de ceux qu'on loue. Mais il est une catégorie de personnes contre lesquelles cette jalousie, cette haine, cette animosité s'exercent, dans le monde, avec un tout spécial acharnement : c'est la catégorie de ceux qui, sous l'inspiration de leur droiture naturelle ; de leur conscience et surtout de leur foi en la doctrine de Jésus-Christ, ont pris la sérieuse détermination de faire celle-ci la règle de leur conduite. Leur vie pure et sainte étant comme une condamnation secrète de la vie folâtre et plus ou moins effrénée de la multitude des autres, il n'est pas de préventions injustes, de haines jalouses, de dérisions, de dénigrements, d'interprétations malignes, de pièges dissimulés auxquels ils ne doivent s'attendre de sa part ; ce qui a fait dire au poète, parlant en leur nom :

Mon Dieu, qu'une vertu naissante

Parmi tant de périls marche à pas incertains !

Qu'une âme qui te cherche et veut être innocente

Trouve d'obstacle à ses desseins !

Que d'ennemis lui font la guerre !

Où se peuvent cacher tes saints ?

Les pécheurs couvrent la terre.

 

Nous soustraire à ce milieu perfide, corrompu et corrupteur pour nous conduire au port de la vie religieuse : tel est le premier et inestimable bienfait dont nous sommes redevables à notre vocation. Mais là ne s'arrête pas son action salutaire : elle nous décharge en outre du soin de notre propre conduite, et c'est une autre délivrance dont nous ne saurions trop apprécier la valeur. Quel nouveau et signalé bienfait que celui-là !…

Dans le monde, la plupart des hommes ne veulent ni maître ni guide ; chacun est son Dieu à soi-même et agit selon ses caprices. Et quant à ceux qui veulent être guidés, quant à ces fervents chrétiens, qui ont le désir de se soumettre à une direction pour faire plus sûrement leur salut, combien peu y en a-t-il dont les vœux puissent trouver leur accomplissement ! Les saints directeurs sont rares ; leur ministère trop chargé leur laisse à peine le loisir de s'occuper de cet objet ; enfin, des obstacles de toute sorte empêchent souvent que la direction spirituelle n'ait la suite voulue pour porter d'heureux fruits.

Dans notre Institut, au contraire, nous avons nos Règles, qui sont l'expression de la volonté de Dieu ; nos Supérieurs qui tiennent sa place auprès de nous ; nous sommes assurés qu'en suivant les unes et en obéissant aux autres nous sommes agréables au bon Dieu. Se présente-t-il une difficulté, une incertitude ? Rien de plus facile pour nous que de consulter ceux qui nous dirigent, et nous pouvons nous en rapporter sans réserve à leur avis. Quel repos ! quelle consolation ! quelle ressource ! A chaque heure du jour, nous pouvons dire : "Il ne saurait m'arriver rien de mal ; ou si quelque mal paraît m'arriver, je suis sûr que Dieu le fera tourner à mon bien, car je me suis livré à sa conduite et c'est lui-même qui me dirige. Oh ! si les chrétiens du monde, dans leurs perplexités et leurs angoisses, pensaient à la sécurité dont nous jouissons, combien n'envieraient-ils pas notre bonheur !"

En troisième lieu, enfin, notre vocation nous délivre du danger de notre inconstance naturelle, un des plus grands que l'homme ici-bas puisse courir pour son salut.

Il n'y a pas de chrétien qui, à certaines heures de sa vie, n'éprouve pas de vrais désirs, ne conçoive pas une volonté sérieuse de pratiquer la vertu ; mais hélas ! les circonstances changent et l'on change soi-même avec elles. De là cette alternance si regrettable de bien et de mal que l'on rencontre chez la plupart des gens du monde. Après plusieurs années peut-être d'une vie réglée il se présente de nouvelles occasions de relâchement au bien, on ne ressent plus le même attrait pour la piété ; et, peu à peu, on rentre dans la voie large, on néglige ses exercices de piété et l'on finit par retomber dans le péché.

Dans la vie religieuse, le même malheur peut sans doute arriver ; mais combien plus difficilement et plus rarement ! Par la profession qui en est le prélude obligé, on prend l'engagement public et formel de demeurer constamment dans le devoir, et c'est là, contre le relâchement, un obstacle puissant sinon une garantie absolue. La tentation pourra venir ; mais la promesse solennelle qu'on a faite au pied des autels sera là comme un mur de défense très difficilement franchissable qui, à moins d’une bassesse de cœur qu'on ne peut guère supposer, nous empêchera de faillir.

Quel nouveau motif n'avons-nous donc pas là de remercier Dieu de la vocation qu'il nous a inspiré d'embrasser ! Sans cette barrière qu'elle oppose à notre inconstance, sans cette heureuse chaîne qui fixe notre légèreté naturelle, pourrons-nous répondre de nous-mêmes un seul jour ? Ne sentons-nous pas que nous serions capables d'être emportés par nos passions à la première tempête ? Oh ! qu'il a été miséricordieux à notre égard, le divin Maître, en nous fermant ainsi toutes les portes à un retour aussi humiliant que dangereux !

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Biens que nous procure notre vocation à l'état religieux. – Notre reconnaissance envers Dieu pour le bienfait de notre vocation à l'état religieux doit être d'autant plus grande que, tout en nous délivrant des maux que nous venons de voir, elle nous procure des biens d'une valeur pour ainsi dire inestimable. On comprend qu'il nous serait impossible de les énumérer en détail sans sortir des limites du simple article que nous écrivons ici ; mais il suffira, pour justifier l'immense devoir de gratitude envers Dieu dont nous venons de parler, d'en citer quelques-uns des plus importants.

Ce n'est pas exagérer de dire avec saint Bernard, que la vocation à la vie religieuses est comme cette pierre précieuse dont il est parlé dans l'Evangile : Ce serait l'acheter encore à bien bon marché que de la payer au prix de tout ce qu'on possède, puisqu'elle nous assure en quelque sorte par avance la possession du royaume du ciel, en nous faisant vivre avec plus de pureté, tomber avec moins de fréquence, nous relever plus promptement, marcher plus sûrement et recevoir plus souvent et avec plus d'abondance les eaux de la grâce céleste.

C'est à elle que nous sommes redevables de la continuelle vigilance et de la sage direction de nos Supérieurs, des bons exemples de nos confrères, de la facilité d'assister si souvent à la sainte Messe, de recevoir avec tant de fréquence les sacrements de Pénitence, d'Eucharistie, la faveur de participer, d'une façon toute spéciale, en vertu de la Communion des saints, à l'immense trésor de prières, de sacrifices, d'actes de vertus, de mérites et de richesses spirituelles de toutes sortes, amassé depuis longtemps et accru chaque jour par les bonnes œuvres de tous les membres de l'lnstitut.

Et à tous ces avantages spirituels que nous vaut notre vocation, pourquoi ne pas ajouter les avantages temporels qui, pour être d'un ordre inférieur, n'en sont pas moins très appréciables et dignes d'une très juste gratitude ?

Il y a quelques années, au cours de la grande guerre, un de nos bons Frères soldats, le vertueux Frère Auguste-Régis, récemment appelé à l'éternelle récompense, les résumait à peu près en ces termes, que tous les membres de l'lnstitut pourraient signer :

‘’Depuis le jour où je suis devenu ton enfant, ô ma chère Congrégation, tu m'as littéralement comblé de bienfaits. Au physique j'ai toujours trouvé une nourriture saine et suffisante ; tu m'as donné régulièrement vêtement et chaussure ; à la moindre maladie, tu as eu soin de moi, tu m'as appelé au repos ; sans égard à la dépense, tu m'as procuré remèdes et assistance médicale… de quelle sollicitude vraiment maternelle tu m'as entouré ! Je n'ai jamais manqué de rien, sans avoir à me préoccuper du lendemain : ce qui me pénètre de reconnaissance quand je songe à la peine qu'ont souvent les commerçants, les ouvriers et les travailleurs de toutes professions pour se procurer à eux et à leur famille le pain de chaque jour.

Merci, ô ma chère Congrégation, pour ce premier bienfait. Mais, en procurant ainsi le nécessaire à mon corps, tu n’as pas oublié mon intelligence. Après avoir ouvert patiemment mon esprit aux premières notions de ma langue maternelle et du calcul, tu m'as initié méthodiquement aux différentes branches des connaissances humaines. Que je me rapporte avec bonheur à ces années de travail ! Combien je te suis reconnaissant non seulement de m'avoir instruit, mais surtout d'avoir développé mes facultés intellectuelles, de manière à me rendre capable d'étudier ensuite par moi-même ! Sans toi, que serais-je aujourd'hui ?… Ma vie serait partagée entre les soucis matériels et les exercices monotones d'un emploi salarié ou d'un travail matériel. Si je suis sorti de l'ornière, si je suis élevé au niveau de ceux qu'on appelle à instruire les autres, c'est à toi, ô ma chère Congrégation, et à Dieu par ton intermédiaire, que je le dois…’’

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C'est donc à bien juste titre que tous les matins, dans notre prière, nous mettons au nombre des grands bienfaits dont nous devons tout spécialement rendre grâce au Seigneur celui de nous avoir appelés à la vie religieuse, où il nous comble chaque jour ‘’d'une infinité de faveurs’’. Faisons en sorte que cet hommage quotidien de juste gratitude envers Dieu notre créateur, notre rédempteur, notre sanctificateur et notre indéfectible providence, ne soit pas seulement un son de voix que profèrent nos lèvres, mais un véritable acte d'amour qui s'élève, comme un encens, de nos cœurs tout brûlants de sa charité divine.

Le devoir que nous en avons est d'autant plus impérieux et plus strict qu'au lieu de nous appeler à nous sanctifier dans une Congrégation quelconque, il nous a conduits comme par la main dans une famille religieuse spécialement consacrée à Marie et vouée à l'éducation chrétienne de la jeunesse.

Etre à un titre tout spécial et d'une façon particulièrement intime le sujet de Marie, le serviteur de Marie, le client de Marie, l'enfant de Marie, l'apôtre de Marie, quelle dignité ! quel privilège ! quel titre de noblesse ! quelle assurance pour le salut, quelle enviable gloire ! Et c'est là le bienfait que nous procure notre vocation en plus de tous les autres que nous avons déjà énumérés ; car si, d'une certaine manière, Marie est la souveraine, la maîtresse, l'avocate, la mère de tous les chrétiens, il va de soi cependant qu'elle accomplit toutes ces fonctions, tous ces rôles avec plus de plénitude, plus d'empressement et, si l'on peut dire, plus de tendresse à l'égard de ceux qui, non contents d'être devenus par le baptême les frères de Jésus-Christ, son Fils premier-né, s'emploient encore de tout leur pouvoir à la faire connaître, à la faire aimer, à la faire honorer, à répandre son culte et procurer sa plus grande gloire.

Enfin, un dernier et très puissant motif de bénir Dieu du grand bienfait de notre vocation, c'est que nous sommes voués par elle à l'éducation chrétienne de la jeunesse, une des plus belles et des plus importantes formes de l'apostolat comme une des plus honorables tâches auxquelles on puisse se dévouer.

On ne saurait rien dire de plus juste ni de plus consolant à la fois. Elever chrétiennement les enfants, c'est-à-dire éclairer leur intelligence en y faisant pénétrer la connaissance des choses humaines et divines ; tourner leurs cœurs à la vertu ; tremper leur âme pour. la guerre contre les mauvais penchants de notre nature et pour les âpres luttes de la vie ; amplifier et multiplier leurs énergies et leurs puissances natives ; chercher à faire de leur cœur et de leur volonté le sanctuaire de vertus dignes de Dieu,… est-il une œuvre plus honorable et plus méritoire ? Aussi est-ce celle à laquelle Dieu a promis la plus belle des récompenses quand il a dit : Ceux qui donnent l'instruction à beaucoup d'enfants pour faire régner la justice brilleront éternellement dans le ciel comme des étoiles.

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