Guerre Ă  la faim

Frère Marcel Colin

29/Oct/2010

« Nous sommes tous solidairement responsables
des populations sous-alimentées… aussi bien faut-il
former les consciences au sens de la responsabilité qui
incombe à tous et à chacun
 ».

S. S. Jean XXIII

I – Dans le sens de la fidélité mariste.

Notre Bienheureux Fondateur vécut dans un milieu où pauvres et miséreux étaient fort nombreux. Que fit-il pour eux? «Il ne bornait pas ses charités aux enfants seuls, nous affirme Frère Jean-Baptiste, tous les pauvres de la paroisse en ressentaient les effets. Il n'y en avait pas un qui recourût à lui et qui n'en fût pas assisté. Aux uns il procurait du pain, à d'autres des habits et du linge; il faisait préparer des aliments convenables à ceux qui étaient malades et leur procurait une garde pendant la nuit… ».

Et tous, nous connaissons l'émouvant chapitre de la première biographie de notre Bienheureux Père, chapitre intitulé : «De sa charité pour les pauvres ».

Il est donc logique de penser que, actuellement, le Père Champagnat serait des plus actifs dans la «Campagne mondiale contre la faim», et qu'il demanderait à tous ses Frères d'y participer avec cœur, initiative et plein dévouement. Pour sûr, le Vicaire de La Valla ne resterait point indifférent et redirait comme le Vicaire du Christ : «Nous sommes tous responsables des populations sous-alimentées » et de celles qui sont atteintes de malnutrition.

Or, voici plus de deux ans, exactement depuis le 1er juillet 1960, que s'est organisée la « Campagne de lutte contre la faim » qui doit durer jusqu'en 1965… Est-il possible d'affirmer qu'aucun Frère Mariste n'y fut jusqu'ici indifférent, que chacun de nous s'est senti responsable, que tous nous avons fait notre possible pour assurer l'efficacité de cette entreprise, non de pitié mais de justice stricte? Et même, sommes-nous tous au courant de cette «Campagne»? Nous y sommes-nous intéressés, non comme à une œuvre charitable mais comme à un devoir?

Un examen personnel et communautaire s'impose donc à nous… Qu'avons-nous fait? Que pouvons-nous faire? Que devons-nous faire? Tout d'abord, sommes-nous suffisamment documentés à ce sujet?… Pour nous, religieux, il ne peut être question d'aumônes proprement dites, d'ailleurs la Campagne contre la faim n'est pas une œuvre charitable de plus; elle est une affaire d'attention, de cœur, de droit et d'organisation : six ou sept hommes sur dix ne mangent pas à leur faim, des millions d'hommes chaque année meurent de faim, nous ne pouvons donc pas vivre comme si cela n'existait pas. Pour nous éducateurs, il est, par conséquent, indispensable et urgent de donner à nos élèves le sens social voulu pour qu'ils soient sensibilisés à cette plaie de notre civilisation; il est nécessaire d'attirer leur attention sur de tels problèmes et scandales.

N'aurions-nous pas péché par omission, et péché lourdement à ce sujet? De plus, que pensons-nous organiser et faire réaliser pour cette semaine du 18 au 24 mars 1963, semaine qui doit marquer comme l'apogée de cette Campagne et libérer tout homme de la faim? Bon nombre de nos Provinces maristes ont des missions pauvres; ces missions vont-elles bénéficier alors d'une aide supplémentaire? Et puis, parce qu'il y aura eu la première session du Concile Vatican II, des pauvres, des affamés auront-ils moins souffert grâce à nos générosités et à celles de nos élèves? Ce serait bien là donner un « témoignage éclatant de vérité, d'unité et de charité », parfaitement dans le sens du travail du Concile.

Il faudrait donc que chaque établissement ait à cœur :

1) d'informer ses élèves, les parents de ses élèves, et de former ses adolescents et ses jeunes gens afin que tous prennent part à ce grand mouvement de justice, redisons-le;

2) dans la mesure du possible, de passer à quelques réalisations concrètes qui feront coopérer toute la grande Famille Mariste aux œuvres organisées pour vaincre les causes de ce hideux fléau de notre siècle.

Les organisations provinciales ne pourraient-elles pas s'ingénier à faciliter aux Frères leurs tâches et leurs initiatives, ou à coordonner leurs efforts, en donnant à temps les directives opportunes?

 

Il – Une réflexion à faire.

Le propos de ces quelques lignes n'est d'ailleurs point de chercher à énumérer ce qu'il serait souhaitable de voir entreprendre; la chose est impossible, étant donné le nombre de pays où nous travaillons; en effet, la diversité des milieux entraîne la diversité des réalisations.

Plus simplement, on a voulu éveiller l'attention, secouer la torpeur et demander à chacun d'avoir assez de sens social et chrétien pour n'être point indifférent ni blasé devant une entreprise dont le sens évangélique est évident. Silence, lacune, lassitude, refus ou excuses quelles qu'elles soient, tout cela serait horrible et honteux chez un éducateur et chez un fils du Père Champagnat? Serait-ce surtout prendre l'esprit du Concile œcuménique ou esprit sincèrement catholique, « quoi qu'il en coûte », esprit fait d'une lucide et efficace charité?

Evitons à tout prix le péché d'omission, ce « crime de non-amour » comme le répétait naguère l'un de nos plus illustres anciens élèves, Son Eminence le Cardinal Suenens, lequel rapportait de plus les mots prenants et suggestifs d'Isabelle Rivière : «Toute misère humaine est faite d'avarice; la misère des corps, du refus de donner son bien; la misère des âmes, DU refus de donner son temps et son cœur ». Or ceci, notre temps et notre cœur, nous pouvons et devons tous les consacrer totalement et les consacrer sans retard; n'est-ce point pour cela que nous sommes religieux?

Car « la misère n'attend pas : deux hommes sur trois ont faim. Près d un homme sur deux ne sait pas lire. Chaque année, sur 60 millions de morts, la faim et ses conséquences en provoquent 30 à 40 millions… Plus grave encore est la faim spirituelle et morale qui torture des continents entiers. A chacun d'entre nous s'adresse la question terrible : Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? » (Cardinal Feltin).

Il est certain que la parabole du Bon Samaritain prend pour nous, et en ce moment-ci, un sens aigu, poignant et tout de circonstance : pouvons-nous poursuivre notre chemin sans aider les affamés laissés là au bord de notre route? Devant la souffrance humaine, n'est-ce pas notre devoir, et le sens de notre vie de consacrés, de nous employer à la soulager sans retard et à détruire ses causes? N'est-ce pas, pour nous Maristes, une des belles leçons de Marie à Cana? Pouvons-nous encore ne point combattre de toutes nos forces contre notre égoïsme et contre toutes les formes d'égoïsme?

Avons-nous assez médité et fait réfléchir sur la carte de la faim? A cause de nous, est-ce que quelqu'un, au moins, n'a plus faim?

 

III – Une application pratique pour notre enseignement

Et ici, comment ne pas songer à ce que pourrait devenir cette inconnue qu'est la géographie, elle qui devrait plonger réellement nos élèves dans la vie pratique et qui pourrait tant nous servir à leur donner le sens social et le sens de l'entraide, alors que nous en avons fait, du moins généralement, l'un des cours les plus formalistes et abstraits qui soient? Moyen de compréhension humaine, la géographie n'est-elle pas devenue souvent un indigeste bourrage?

Servons-nous de l'enseignement de la géographie pour transformer nos élèves en jeunes qui, par leur « sens chrétien de l'homme », soient éveillés, non à la pitié, mais à l'amour de la justice et au respect de la valeur de toute personne humaine.

Au beau sens du terme, la géographie pourrait contribuer largement à faire de nos élèves des « humanistes » ; elle devrait les aider à découvrir les valeurs et nécessités des groupes sous-développés, comme, d'ailleurs, des autres groupes sociaux que le leur; ainsi, les adolescents prendraient peu à peu la maturation des adultes. Un professeur de géographie pourrait être un apôtre merveilleux en ouvrant le cœur de ses élèves à la misère du monde, ainsi qu'à ses possibilités non encore exploitées. Est-ce là une utopie?

L'humanisme ne s'acquiert pas uniquement par la culture littéraire, loin de là! Et l'Evangile peut pénétrer dans la vie des adolescents par bien d'autres leçons que celles dénommées ou surnommées : « Leçons de religion » !…

Le tout est que l'éducateur lui-même ne soit point un replié sur lui-même ; « pour bien élever un enfant, il faut l'aimer » ; certes, le Bienheureux M. Champagnat avait raison de le dire et redire; mais cet amour implique celui de tout l'homme et de tous les hommes; en effet, aimer l'enfant, aimer tout l'homme et tous les hommes, ce n'est possible que si l'on aime Dieu en eux et Dieu caché sous toutes les misères; car. Seigneur, écrit avec justesse Michel Quoist,

« C'est Toi qui fais la queue à la soupe populaire,

C'est Toi qui manges les reliefs des poubelles,

C'est Toi qui agonises, torturé par la faim ».

                                        Frère MARCEL COLIN

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N. B. – Pour renseignements complémentaires et documentations à utiliser, s'adresser à : Freedom from Hunger Campaign

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