Historique des origines de lInstitut

Fr. Louis-Laurent

12/Apr/2010

V – LE BIENHEUREUX PÈRE CHAMPAGNAT, M. COURVEILLE ET M. BOCHARD. (Suite.)

 

IV. — 1825-1826 : les années tournantes…

 

a) La première demande d'autorisation gouvernementale (1825).

Une note récemment découverte aux Archives Nationales1 nous fournit la première statistique officielle des Petits Frères de Marie, à la fin de l'année 1824. Nous y trouvons les dates de fondation de nos premiers établissements avec leur nombre de Frères et d'élèves :

1816. Lavalla (Loire), berceau de la Société ; école de 2 Frères, 80 élèves.

1818. Marines (Loire), 2e fondation, école de 2 Frères, 100 élèves.

1819. Le Bessac (Loire), 3e fondation, 1 Frère catéchiste, 30 élèves.

1820. Saint-Sauveur (Loire), 4e fondation, école de 2 Frères, 100 élèves.

1821. Tarentaise (Loire), 5e fondation, école de2 Frères, 60 élèves.

1822. Bourg-Argental (Loire), 6e fondation, école de 3 frères, 200 élèves.

1823. Vanosc (Ardèche), 7e fondation, école de 2 Frères, 80élèves.

Saint-Symphorien-sur-Coise (Rhône), 8e fondation, 3 Frères, 150 élèves.

Boulieu (Ardèche), 9e fondation, école de 3 Frères, 120 élèves.

1824. Chavanay (Loire), 10e fondation, école de 2 Frères, 100 élèves.

Charlieu (Loire), 11e fondation, école de 3 Frères, 200 élèves.

 

Ainsi, au moment où le Père Champagnat construisait l'Hermitage, l'Institut comptait «25 Frères dans l'enseignement, 11 maisons d'écoles, à peu près autant de demandes, 1.300 enfants dans ses écoles, et une vingtaine de Frères ou postulants à la Maison-Mère ».

Le 15 octobre 1824, le Bienheureux Fondateur avait, pour la dernière fois, signé les registres paroissiaux de Lavalla : il était maintenant dégagé de ses obligations vicariales2. Avec son Supérieur, M. Courveille, il va travailler à faire autoriser légalement sa petite congrégation. Le 15 janvier 1825, un samedi, la rédaction des premiers Statuts était terminée à « l'hermitage de Notre-Dame ». Il est très probable que le Père Champagnat soumit personnellement le projet à M. Gardette, son conseiller ordinaire, au cours d'un voyage à Lyon3. Quoi qu'il en soit, ces Statuts furent présentés à Mgr Gaston de Pins afin qu'il se chargeât lui-même des négociations avec le gouvernement de Charles X. Une adresse au ministre de l'Intérieur, de Corbière, ouvre le dossier :

 

L'hermitage de Notre-Dame sur Saint-Chamond, Loire.

Le 15 janvier 1825.

Monseigneur,

Une nouvelle congrégation établie dans le diocèse de Lyon près de la petite ville de Saint-Chamond, département de la Loire, connue sous le nom de congrégation des petits frères de Marie, a l'honneur de présenter à votre excellence, ses statuts, et de la prier de vouloir bien obtenir de sa majesté l'autorisation qui lui est nécessaire.

Les frères de cette congrégation, ne se proposant que le bien de la société, osent espérer, Monseigneur, que votre excellence ne refusera pas de les protéger; et que sa majesté, qui ne respire que pour le bonheur de ses sujets, ne dédaignera pas leur demande.

Dans cette attente, les petits frères de marie ont l'honneur de se dire, de votre excellence,

Monseigneur, les très humbles et obéissants serviteurs4.

 

Voici maintenant les Statuts eux-mêmes, précédés d'un préambule :

 

Une éducation chrétienne et religieuse est le moyen le plus prompt et le plus efficace, de procurer de bons sujets à la société, et à la religion des chrétiens fervents. Malheureusement ce moyen manque à la plupart des communes rurales.

L'insuffisence des ressources municipales, la pénurie des habitants ne leur permettent pas de confier l'éducation des jeunes gens aux frères des écoles chrétiennes, dont le mérite et la capacité sont connus de tout le monde. De là, la triste nécessité, ou de laisser croupir des enfants dans une ignorance funeste, ou, ce qui, peut être, est plus fâcheux encore, de les livrer à des instituteurs mercenaires, bien peu capables de les former aux vertus qui leur sont nécessaires. Excitées par ces considérations, des personnes pieuses5 ont formé, dans le diocèse de Lyon, une nouvelle congrégation, connue sous le nom de congrégation des petits frères de Marie. Les frères de cette congrégation se consacrent entièrement à l'instruction primaire. Leurs premiers essais ont été si heureux, qu'on a tout lieu d'attendre, de cette institution, les plus grands avantages pour l'éducation, surtout de la classe indigeante, si sa majesté, qui ne veut que le bien de ses sujets daigne daigne (sic) l'autoriser. Pour obtenir cette faveur, les petits frères de Marie ont rédigé les statuts de leur congrégation ainsi qu'il suit.

Article 1°. — Les petits frères de Marie ont pour objet l'instruction primaire. Ils enseigneront la lecture, l'écriture, le calcul, les principes de la grammaire française, le chant de l'église, l'histoire Ste. Ils suivront pour l'enseignement la méthode des frères des écoles chrétiennes, ils enseigneront gratuitement, et conviendront avec les communes des moyens de leur procurer une existence honnête et peu onéreuse.

Article 2°. — Après un noviciat de deux ans, ils font, s'ils ont dix-huit ans révolus, des vœux simples dont ils peuvent être dispensés.

Article 3°. — Si un frère quitte la congrégation, ou s'il est renvoyé, ce qui ne peut avoir lieu que pour la mauvaise conduite, la congrégation lui rendra ce qu'il aura apporté, déduction faite des dépenses extraordinaires qu'il aura occasionnées. Les frères de la congrégation ne pourront disposer, soit par donation entre vif, soit par testament que conformément aux lois de l'état relatives aux congrégations religieuses.

Article 4°. — La congrégation des petits frères de Marie sera gouvernée par un Supérieur général qui sera nommé pour trois ans seulement ; mais au bout de ce tems, il pourra être continué. Il sera nommé à la majorité absolue des suffrages, par les Supérieurs des maisons particulières qui seront convoqués à cette fin et qui se réuniront dans la maison mère au moins au nombre de six. Les profès qui habiteront ladite maison auront aussi voix délibérative. Cette élection sera présidée par l'ordinaire ou par un délégué de sa part. Si les frères ne pouvait pas se réunir au nombre de six au moins pour élire un Supérieur général, l'élection appartiendrait à l'ordinaire.

Article 5°. — Le Supérieur général choisira un directeur et un maître des novices qu'il fera agréer à l'assemblée avant sa séparation.

Article 6°. — Chaque maison de la congrégation sera gouvernée par un Supérieur particulier, sous la dépendance du Supérieur général qui pourra le nommer ou le révoquer, à volonté, après cependant avoir pris l'avis de son conseil.

Article 7°. — Aucun frère ne pourra être nommé Supérieur s'il n'est âgé de 25 ans au moins et s'il n'a trois ans de profession.

le 15 janvier 19256.

 

Il nous est impossible d'étudier dans le cadre restreint de cet article le problème juridique posé par l'autorisation légale des communautés enseignantes d'hommes, durant la première moitié du XIX° siècle. Si du 23 juin 1820 au 16 novembre 1825, dix Instituts de Frères se verront autorisés, ce ne sera qu'à titre d'Associations Charitables et sans reconnaissance des vœux. Or, outre que les Petits Frères de Marie voulaient se faire reconnaître comme Congréganistes (passim) aux vœux simples (art. 2), l'article 3 en appelait maladroitement à des lois inexistantes, relatives aux congrégations religieuses. Nos premiers Statuts, de toute évidence, couraient au-devant d'un refus. Aussi, le 20 juillet 1825, le Comité de l'Intérieur donnait-il l'avis suivant :

 

« Les membres du Comité,

Vu les statuts prévoyant le mode de disposition des biens conformément aux lois de l'Etat relatives aux congrégations religieuses ;

Considérant qu'il n'existe pas de loi générale relative à la manière dont les membres des congrégations religieuses peuvent disposer, entre vifs ou par testament ;

……………………………………………..

Sont d'avis

………………………………………………

de retrancher …………,

et de substituer le terme d'engagement à celui de vœu7. »

 

Ce fut le début d'une longue et douloureuse série de déboires : les démarches reprises trois ans après, le 15 janvier 1828, puis en fin février 1830, le 6 décembre 1832, en 1836, et, pour la sixième fois, le 6 janvier 1838, se soldèrent toutes par un échec8.

 

b) Difficultés et maladie du Bienheureux Champagnat.

En mai 1825, la communauté de Lavalla s'installa avec joie dans les locaux de la nouvelle Maison-Mère : la phase mystique de la fondation des Frères était terminée : on entrait dans celle de la politique.

La chapelle fut bénite le 15 août, et, dix jours plus tard. Etienne Terraillon recevait l'invitation de rejoindre son ancien condisciple du séminaire, M. Champagnat9 :

« 25 août 1825 16°. — M. Terraillon, aumônier à la Charité de Montbrison, sera invité à se rendre à l'Hermitage pour l'instruction des petits frères de Marie. »

On notera la nuance de l'expression « sera invité ». Si M. Terraillon n'avait suivi que ses goûts personnels, nul doute que dès 1824 il n'eût rallié le Père Colin à Cerdon :

« Je suis de nouveau, écrivait-il le 31 octobre 1824 à Jean-Claude Colin, à ne pas savoir si Cerdon doit bien être le berceau de la Société ; il est vrai que mon sentiment particulier est toujours le même et que si cela était en mon pouvoir, vous me verriez arriver au premier jour dans votre petit vallon, pour lequel je conserve toujours je ne sais quelle dilection…10. »

C'est donc presque à contrecœur, forcé par l'opposition de Mgr de Pins, qu'Etienne Terraillon se rendit à Notre-Dame de l'Hermitage. Il y rencontra un Jean-Claude Courveille plus exalté que jamais : le service des Frères ne suffisant plus à absorber son zèle envahissant, il dirige encore ses Sœurs Maristes et travaille à l'organisation du Tiers-Ordre de Marie11. L'archevêché finit par trouver tout cela un peu excessif, et tira la sonnette d'alarme12 :

«25 août 1825 19°. — M. Courveille sera averti de se borner pour le moment à l'œuvre de ses Frères de Marie, toute autre vue étant intempestive. »

Puisqu'on le bornait ainsi aux Petits Frères, M. Courveille entendait exercer effectivement son Supériorat à leur égard. • Affublé d'un grand et long manteau bleu13, il prit tous les airs d'un Abbé de couvent, et il se donnait comme tel partout où il allait. Il apporta une Règle qu'il disait avoir faite lui-même et (…) la faisait lire. Mais cette Règle ne convenant pas aux Frères, on continua à vivre selon le règlement de la maison14. »

Jean-Claude Courveille en fut d'autant plus blessé que « soit pour le spirituel, soit pour le temporel », les Frères persistaient à s'adresser à Marcellin Champagnat. Bien que les Statuts eussent été rejetés à Paris, il résolut de se faire élire pour une première période triennale par les Frères : de cette manière, son autorité de nominale deviendrait effective. Le Frère Jean-Baptiste nous a raconté en détails les manœuvres de l'intrigant et comment le Bienheureux Fondateur lui-même entra dans son jeu15. Mais l'attachement des Frères au Père Champagnat eut raison de toutes les pressions dont ces derniers furent l'objet. Et c'est ainsi, qu'en septembre ou octobre 1825, celui à qui « la branche des frères maristes (…) avait été confiée en mil huit cent seize16 » fut élu premier Supérieur Général des Petits Frères de Marie.

M. Courveille ne se tint pas pour battu par le double vote des Frères. Pour reprendre en mains la situation, il proposa aux Pères Champagnat et Terraillon de procéder à l'élection d'un supérieur des Pères, car jusqu'à présent, c'était de son propre gré, eu égard à ses initiatives, qu'il s'était arrogé le titre de Supérieur Général. « Mais cette proposition parut déplacée », et son supériorat provisoire ne devint jamais définitif.

Cependant la situation financière de la Congrégation devenait de jour en jour plus précaire. La critique malveillante provoquée par la construction de l'Hermitage tarissait successivement toutes les sources de dons sans que « rien ne pût arrêter l'effervescence des esprits et la malignité des langues17 ». Aussi, l'échéance de certaines dettes allait-elle tomber sur une caisse désespérément vide. Dans l'impossibilité de payer, le 13 mai 1825, les 5.000 francs du premier achat de terrain, il fallut contenter M. Monteiller, le 25 mai, d'un acompte de 2.000 francs. On emprunta.

Le plus important de ces emprunts fut contracté à Lyon le 13 décembre 1825, et portait sur la somme de 12.000 francs (= 2.000.000 en francs actuels). Le Père Champagnat, de retour de sa visite des postes, et M. Jean-Claude Courveille logeaient pour la circonstance « chez le sieur Chavassieux, hôtelier, rue de la Bombarde ». Ils s'obligeaient solidairement de les « rendre et payer à Lyon, en l'étude dudit Me Lacourt où ils font élection de domicile, à Madame Justine de Divonne ou à son porteur d'ordre, le treize décembre dix huit cent vingt neuf, avec intérêts à partir d'aujourd'hui à raison de 4 % par année sans retenue, payable par moitié de six en six mois, les treize juin et treize décembre. Tous les paiments en capital et intérêt seront faits en espèces d'or ou d'argent, aux titre, poids, cours et valeurs actuels, sans aucun papier monnaie quelconque créé ou à créer. A cet effet, M. Champagnat et Courveille renoncent au bénéfice de toutes choses contraires ; ils consentent la nullité de tous paiments et consignations qui seraient faits autrement qu'en numéraire effectif. A la sûreté et à la garantie du remboursement du capital et des intérêts, M. Champagnat et M. Courveille affectent et hypothèquent sous la même solidarité, tous leurs biens et droits présents et à venir, et spécialement la totalité des immeubles qu'ils possèdent dans la dite commune de St Martin-Accoailleux, … composée d'une grande maison appelée L'Hermitage de Notre-Dame, de vastes bâtiments, cours, jardins, verger, basse-cour, prés, terres, bois, et d'une prise d'eau, occupés par eux et leurs élèves…18 ».

Plus inquiétante encore que l'état financier, la rivalité entre celui qui se disait Supérieur Général de la Société de Marie et celui qui avait été élu Supérieur Particulier des Frères menaçait gravement la vie de l'Institut. En effet, M. Courveille, « profondément blessé de la préférence accordée à M. Champagnat19 », écrivit aux Frères des établissements des lettres pleines de reproches amers pour les blâmer de ne l'avoir pas choisi, en même temps qu'il critiqua âprement toute l'administration du Bienheureux. Physiquement usé par ses récentes courses, moralement miné par la conduite de celui en qui il persistait à voir son supérieur, le Père Champagnat s'écroula. On était le lundi 26 décembre. Huit jours après, il frappait aux portes de la Mort. Saisi d'angoisse à la pensée que le trépas du Bienheureux ferait peser sur lui seul les grandes dettes de la maison, M. Courveille ordonna des prières spéciales dans toute la région20 :

« † Omnia ad M. D. G. et M. G. D. J. H.

de l'hermitage de notre Dame le 3 janvier 1826.

 

Nos très Chers enfants en Jésus et Mère

 

C'est dans la douleur et l'amertume que nous vous écrivons, pour vous ordonner de prier avec instence le père des miséricordes et notre Auguste mère la divine Marie, pour notre très Cher et bien aimé fils Monsieur Champagnat, votre très cher et vénérable père Directeur qui est dangereusement malade.

je vous en conjure, mes très chers enfants, joignez-vous à nous pour prier instamment le Divin jésus et la divine Marie, notre Mère, de vous conserver un fils qui nous est si cher et à vous un père^ qui ne doit pas moins vous être Cher, priez Messieurs les Curés d'avoir la bonté de prier pour lui et de le recommander aux prières des fidèles.

Recevez l'assurance de la tendresse paternelle avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre

père tout dévoué et tout à vous in christo jesu et Maria

J.-C. Courveille f. d. et s. p. g. m. f. »

 

Prévoyant le pire, le moribond se résolut à faire son testament. Voici comment, à l'époque où la vie de la Congrégation était de nouveau dangereusement mise en cause par notre intégration aux Clercs de Saint-Viateur, fin août 1833, il s'exprimera lui-même dans une lettre à l'archevêché21 :

« Pendant qu'une longue et grave maladie et de grandes dettes pesaient sur ma tête, je voulus faire M. Terraillon mon héritier universel, M. Terraillon refusa mon héritage en disant que je n'avais rien. Il ne cesse avec M. Courveille de dire aux Frères: les créanciers viendront sous peu vous chasser d'ici; nous n'avons qu'à accepter une cure et vous abandonner. »

Ainsi, le Père Terraillon refusait d'accepter la difficile succession du Père Champagnat. On chercha ailleurs. Finalement, c'est Joseph Verrier, directeur (= professeur) au Petit Séminaire de Verrières, qui vint en aide aux Petits Frères de Marie. Né le 1er mars 1796, à Saint-Etienne, il était entré au Grand Séminaire de Lyon à la Toussaint de 1814, mais ne sera tonsuré et minoré que le 26 juillet 1817. Deux ans plus tard, jour pour jour, le 26 juillet 1819, il reçut le sacerdoce22. Il fit d'abord partie du groupe des séminaristes qui travaillaient à la fondation de la Société de Marie. Cependant, sous l'influence de M. Bochard, il passa chez les Pères de la Croix de Jésus et fit le vœu de « double obéissance », le 15 octobre 182023. Il en fut relevé, comme tous les Pères de la Croix de Jésus, après l'arrivée, en 1824, de Monseigneur l'Administrateur24. C'était un saint homme.

Le jour de l'Epiphanie, un vendredi, anniversaire de son admission dans les rangs du clergé, le Bienheureux dicta de son lit de douleurs son testament à Me Finaz25 :

« Par devant Me Louis-Maximilien Finaz, notaire royal, à la résidence de St Chamond, département de la Loire, et en présence des quatre témoins ci-après nommés,

Comparaît M. Marcellin Champagnat, prêtre, demeurant à l'Hermitage de notre Dame, commune de St Martin-en-Coailleux, lequel dit sieur Marcellin Champagnat, indisposé de sa personne et néanmoins jouissant de la plénitude de tous ses sens; après avoir recommandé son âme à Dieu, dicte son testament public à nous, dit notaire qui l'écrivons au fur et à mesure qu'il le prononce, les dits témoins présents.

Je m'en rapporte pour mes obsèques et œuvres pies à l'honneur, la religion et l'attachement de mes héritiers ci-après nommés.

Pour recueillir tous les biens meubles et immeubles, droits et actions, sans aucune exception que je délaisserai. Je nomme et institue pour mes héritiers universels Messieurs Jean-Claude Courveille, prêtre, demeurant actuellement au sus dit Hermitage de Notre-Dame, commune de St Martin-en-Coailleux, et Joseph Verrier, prêtre Directeur du Petit Séminaire de Verrières auxquels dits sieurs Jean-Claude Courveille et Joseph Verrier, je veux et entends que tous mes dits biens arrivent et appartiennent en toute propriété et fruits aussitôt après ma mort, aux seules charges héréditaires.

Finalement je révoque tous autres testaments par moi précédemment faits et veux que le présent soit seul exécuté selon sa forme et teneur.

Telles sont les volontés du testateur, par nous dit notaire écrites sans interruption et desquelles nous lui avons donné lecture, en présence des dits témoins sus-nommés.

Dont acte fait et passé dans la susdite maison dénommée l'Hermitage de Notre-Dame, commune de St Martin-en-Coailleux, domicile du testateur, au pied du lit dans lequel il est retenu par la maladie. Le six janvier après midi, l'an mil huit cent vingt-six, en présence d'Antoine Desgrange, frère servant à l'hospice de charité de la ville de St Chamond, y demeurant, Mathieu Patouillard foulonnier et propriétaire, demeurant au lieu des Gauds, commune d'Izieux, Jean-Pierre Lespinasse, Tailleur, demeurant à l’Ayat, dite commune d'Izieux; tous quatre témoins desquels les deux premiers ont signé avec nous, dit notaire, non le testateur, ni les deux derniers témoins Lespinasse et Robert qui ont déclaré ne savoir; M. Champagnat, testateur, ne pouvant signer à cause de sa trop grande faiblesse et les dits Lespinasse et Robert ne savoir signer, de ce requis les uns et les autres. »

(Signé): Patouillard, Desgrange el Finaz, ce dernier notaire.

 

Notre dessein n'est pas de raconter ici la crise morale que traversa l'Hermitage durant ce mois de janvier 1820 ; le Frère Jean-Baptiste l'a lait avec beaucoup de franchise dans les pages 172 à 176 de sa biographie (éd. 1931). Nous invitons simplement le lecteur à s'y reporter et à peser toute la gravité de l'affirmation suivante : « Il est certain, en effet, que si le Père Champagnat fût mort, tout était perdu », pour le convaincre que la guérison du Bienheureux Fondateur équivaut à une résurrection de la Congrégation. Jusqu'à quel point le moribond désirait recouvrer sa santé à laquelle était rattachée toute la vie de son œuvre, la répétition de l'adverbe « enfin » nous le révèle26 :

« Enfin, Dieu dans sa miséricorde, hélas! peut-être dans sa Justice, me rend enfin la santé. Je rassure mes enfants ; je leur dis de ne rien craindre, que je partagerai toutes leurs infortunes, en partageant le dernier morceau de pain.

Je vis dans cette circonstance que ni l'un ni l'autre (= ni M. Courveille ni M. Terraillon) n'avait pour mes jeunes gens des sentiments de père… »

Néanmoins, cette guérison ne fut jamais complète ; physiquement, il restait diminué et les quatorze années qui lui resteront à vivre pour consolider l'œuvre que la Divine Sagesse lui avait confiée, seront toutes plus ou moins marquées du sceau de la maladie.

Le dimanche 29 janvier, le Bienheureux Fondateur fit line sortie dans le bourg de Lavalla et en rapporta 5 francs à M. Courveille27. Il passa ensuite sa convalescence auprès de M. Der-vieux, archiprêtre de Saint-Chamond. Ce dernier venait de lui payer pour plus de 6.000 francs (1 million environ) de dettes, et lui fournissait des honoraires de messes28.

Mais c'est avec stupéfaction que nous constatons que, le 14 février 1826, M. Champagnat et M. Courveille achetaient, solidairement, pour 1.000 francs (= 150.000 fr. actuels) :

« 1° un pré appelé pré du Gier… de 19 ares 5 ;

2° tous les droits qu'ont les vendeurs dans un tènement de bois bruyères et roches…29 ! »

On comprend mieux dès lors les critiques acerbes des curés des environs : du point de vue humain, la conduite du Fondateur était pure folie.

Cependant, il s'agissait maintenant de trouver de l'argent. On pensa à filer de la soie :

« 15 mars 1826. — M. Champagnat demande à établir un moulinage à l'Hermitage des petits frères de Marie, comme moyen d'éteindre les dettes de cet établissement et d'occuper les Frères : Approuvé30. »

D'autre part, le 1ier mai, M. Petitain, curé d'Ampuis, avança 12.000 francs en rente constituée, dont les intérêts devaient servir à l'entretien de l'école paroissiale fondée l'année précédente31. En conséquence, quatre jours après, le sieur Monteiller reçut les 3.000 francs que lui devait encore l'Hermitage pour solde et payement final du terrain acheté le 13 mai 182432.

Mais déjà Jean-Claude Courveille avait perdu la paix de l'âme.

Fr. Louis-Laurent.

(A suivre.)

___________________

1 A. N. F19 6.284. Note remise le 22 avril 1851 par le Frère François au Ministère de l'Instruction Publique. Cet état ne signale pas l'interruption de l’école de Marines en 1822-1832 ; en réalité donc, il n'y avait que 23 Frères faisant la classe à 1.200 élèves, dans 10 écoles.

2 Registres paroissiaux de Lavalla. Néanmoins, ce n'est qu'à la date du 20 mars 1825 qu'on trouve la première signature de son successeur. D'autre part, le 21 février 1825, un reçu de 22 francs donne encore au Père Champagnat le qualificatif de « vicaire » (A. G., P. Champagnat, Cahier 3, p. 10).

3 D'après le cahier I de l'Abrégé des Annales du Frère Avit, p. 41, A. G., le Père Champagnat rentrait de voyage le 22 janvier 1825.

4 A. A. L. (Archives de l'Archevêché de Lyon). Ce brouillon ne porte pas de signatures. Il est intéressant de remarquer qu'en dehors de ces documents conservés à l'Archevêché et restés jusqu'ici ignorés, aucun souvenir de ces négociations de 1825 ne nous est parvenu.

5 C'est-à-dire MM. Champagnat et Courveille.

6 A. A. L. La liste des signatures qui accompagnaient ces Statuts a été détruite en janvier 1828. Probablement que le nom de Courveille se lisait en première place. L'écriture de ce document n'est sûrement pas celle du Bienheureux Champagnat. Nous avons respecté l'orthographe de l'original, sauf à remplacer les minuscules par des majuscules au début des phrases.

7 Alfred de Cilleuls, Histoire de l'Enseignement Libre dans l'ordre primaire, 1898, p. 359, note 2. Après plus de cent heures de recherches aux A. N., il n'a pas encore été possible de retrouver l'original avec le texte intégral.

8 Les documents relatifs à ces six demandes se trouvent dispersés aux A. A. L. (1825-1828-1832), A. G. (1830 et 1836), A. D. L., A. D. P>. (1838). Pour les démarches ultérieures, cf. A. N. Le refus de 1833 fut le plus tragique dans ses conséquences : les Petits Frères de Marie se voyaient virtuellement réunis aux Clercs de Saint-Viateur. Cf. à ce sujet: Vie du Père Louis Querbes, par Robert, 1921, p. 184-186, et A. G.

9 A. A. L. Registre des Délibérations du Conseil Archiépiscopal de Lyon, 1824-1827.

10 Lettre du Rév. Père Terraillon, le 31 octobre 1824, à J.-C. Colin.

11 A. A. L. Lettre d'un directeur du Petit Séminaire de Verrières au vicaire général de Lyon, le 14 juin 1824.

12 A. A. L. Registre des Délibérations du Conseil Archiépiscopal de Lyon, 1824-1827.

13 Nous avions déjà montré (Bulletin de l'Institut, n° 158, p. 537) que c'est M. Courveille qui avait introduit le costume bleu des Frères à Lavalla, en 1824. Le Père Champagnat n'a jamais porté le manteau bleu, mais, en Océanie, les Pères Maristes l'utilisaient encore au début de ce siècle.

14 Le Frère Jean-Baptiste continue cette note écrite en 1868 par ces mots : « Il n'est rien resté de cette Règle qui n'était qu'une belle théorie. »

15 Vie du Père Champagnat, éd. 1931, p. 167-169.

16 Texte autographe du Père Champagnat, en date du 18 septembre 1837, par lequel il remet entre les mains du Vénérable Père Colin la branche des Frères.

17 Vie du Vénérable Père Champagnat, par le Frère Jean-Baptiste, éd. 1931, p. 153, in fine.

18 A. G. Titres de propriété — K — Hermitage.

19 Vie du Vénérable Père Champagnat, par le Frère Jean-Baptiste, p. 170, ligne 27.

20 A. G. Père Champagnat. Lettres de M. Courveille au Père Champagnat et aux Frères. L'écriture de cette lettre, sauf la signature, n'est pas celle de Courveille. Les sigles f. d. et s. p. g. m. f doivent probablement s'interpréter : Fratrum Director et Superior Patrum Generalis Maristarum = Directeur des Frères et Supérieur Général des Pères Maristes.

21 A. G. Dossier 2, Registre 3, p. 11. Brouillon d'une lettre à un Vicaire Général. Ce texte autographe est certainement le plus émouvant que nous possédions du Bienheureux : c'est probablement en pleurant qu'il fut écrit, comme semblent l'indiquer les taches vraisemblablement de larmes tombées entre ou sur les mots au moment de la rédaction

22 Registre du Grand Séminaire de Francheville et A. A. L. Registre des Ordinations.

23 Archives des Chartreux : Ms. des Annales des Prêtres de la Société de Saint-Irénée. — Cf. aussi le n» 159 du Bulletin de l'Institut, p. 596, ligne 15.

24 Cf. Bulletin n» 159, p. 603.

25 A. G. Abrégé des Annales de l'Institut, du Frère Avit, cahier intitulé « Renvois ». L'original se trouve chez Me Cartier, à Saint-Chamond.

26 Vie de M. Champagnat, par le Frère Jean-Baptiste, éd. 1931. p. 174, ligne 32.

27 A. G. Père Champagnat. Dossier 1. Cahier 2, p. 1 : « 29 janvier, reçu du V. P. Champagnat cinq fr. venant du Bourg ».

28 Vie de M. Champagnat, par le Frère Jean-Baptiste, éd. 1931, p. 173, ligne 3.

29 A. G. Titres de propriété — K — Hermitage.

30 A. A. L. Registre des Délibérations du Conseil de Mgr l'Évêque de Limoges, Administrateur Apostolique du diocèse de Lyon, cahier 1 : 25 février 1824-7 mars 1827.

31 A. G. Père Champagnat. Dossier 1. Cahier 2, p. 3.

32 A. G. Titres de propriété — K — Hermitage.

 

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