Historique des origines de lInstitut (Suite)

F. Louis-Laurent

09/Apr/2010

III . Le Bienheureux Père Champagnat, M. Courveille et M. Bochard ( Essai)

Au point où nous en sommes arrivés et pour mieux comprendre ce qui va suivre, il devient nécessaire de donner quelques précisions sur ce M. Bochard dont nous avons déjà eu, à diverses reprises, l'occasion de mentionner le nom.

 

I. — M. Jean-Claude Bochard.

a) Études : Natif de Poncin (Ain) où il vit le jour le 24 avril 1759, ce fds de notaire fit de brillantes études d'abord au collège de Bourg, puis au Grand Séminaire de Lyon ; il y reçut la tonsure en 1776. Au mois de novembre de la même année, il se rendit à Saint-Sulpice (Paris) et suivit pendant cinq ans les cours universitaires à Louis-le-Grand. Dix mois durant, il y coudoiera Robespierre. Intelligence ouverte, il s'initiait à tout : non seulement la littérature et l'éloquence intéressèrent ce jeune lévite, mais encore la déclamation, la musique, l'architecture, voire même l'équitation et l'escrime ! Le voilà prêt pour le diaconat. Il pensait alors se faire ordonner prêtre dans la capitale : hélas ! Mgr de Montazet, archevêque de Lyon, s'y opposa. Force lui fut donc de recevoir la prêtrise dans la cité de saint Pothin et de saint Irénée : c'était le 23 septembre 1783.

Après quelques mois de vacances, il repartit pour Paris, tenté par le bonnet de docteur. Le 1er janvier 1784, à la Sorbonne, il commença à suivre les cours préparatoires à la licence : ces cours constituaient alors la pépinière des Vicaires Généraux. Rien d'étonnant donc à ce que l'évêque de Séez (Normandie) se l'attachât en cette qualité. « Hormis les heures que lui prendront les examens ou l'officialité, il pourra couler sa vie le plus agréablement du monde, sous le toit hospitalier de la princière demeure épiscopale1 ».

b) Sous la Révolution et l'Empire. Sa carrière se révélait donc pleine d'espoir lorsqu'éclata la Grande Révolution. Vers le milieu de 1790, le chanoine Claude Bochard quitta Séez pour se cacher à Poncin, sa ville natale. Bientôt découvert, il est emprisonné à Bourg, puis à Saint-Rambert d'où il s'échappa à Fribourg en Suisse, précédé de son oncle, l'abbé Durand, Vicaire Général de Saint-Claude. « Son exil dura dix-huit mois. Pour en tromper la longueur, il se plongea dans l'étude, visita le pays et songeait à pousser vers l'Italie ». La chute de son ancien condisciple Robespierre le ramena en France. Dès lors, il s'occupa de la direction du diocèse de Saint-Claude, plus ou moins caché, plus ou moins suspect, jusqu'à ce que Bonaparte restaurât l'Église gallicane. Il était curé de Bourg (Ain) lorsque, le 1ier janvier 1808, le Cardinal Fesch, oncle de Napoléon, l'appela à remplacer feu M. Cholleton comme Grand Vicaire. « Cette fois, c'était la rentrée dans la carrière, un poste selon ses goûts. » (op. cit., p. 23, ligne 23) Il s'occupa à la fois des huit petits séminaires du diocèse de Lyon et des différentes congrégations religieuses qui commençaient à se reformer, surtout des Sœurs de Saint-Joseph et de Saint-Charles2 (2). « Et l'on a l'impression, à le regarder travailler, qu'il veut se faire la main pour le jour où lui-même assumera toutes les responsabilités d'un fondateur. » (op. cit., p. 25, ligne 14).

 

c) Le Fondateur de la Société de la Croix de Jésus. — Au lendemain du grand nettoyage par le vide, les fondateurs étaient à l'ordre du jour. « La veille de Saint-Pierre, en 1814, écrit M. Bochard, disant la messe à la chapelle de la Croix, église de Saint-Jean à Lyon, il me vint, tout à coup, et sans y être préparé par rien, me recueillant au moment du premier mémento, l'idée soudaine, comme par inspiration, de me lier, moi et des prêtres, pour faire le bien et les œuvres de zèle, par association sous le nom de Pères' de la Croix de Jésus, avec un Supérieur auquel on obéirait, sans balancer, en tout ce qui ne serait pas contraire aux ordres des premiers Supérieurs. » (op. cit., p. 25, ligne 19).

M. Bochard en parla à son ami, M. De La Croix d'Azolette, directeur (= professeur) au Grand Séminaire de Lyon3, et communiqua son projet au Cardinal Fesch parti en exil à Rome le 27 avril 1814. Ce dernier avait déjà tenté plusieurs essais de fondations de Missionnaires : en 1803, un premier groupe avait été autorisé à se réunir autour de M. de Villers, dans uns partie des locaux de l'ancienne Chartreuse du Lys-Saint-Esprit (Odin, p. 42 ; c'est la Chartreuse de la Croix-Rousse, à Lyon) ; il n'eut pas de lendemain. Fin mai 1806, sous la direction du Bordelais Rauzan, l'œuvre fut reprise sous le nom de « Missionnaires de France ». Mais le décret de Schönbrunn, le 26 décembre 1809, dispersa l'équipe en même temps qu'il supprimait les Sulpiciens, les Lazaristes et les Pères de la Foi4. Aussi dès que le Cardinal Fesch eut connaissance du plan de son Vicaire Général, le favorisa-t-il de tout son pouvoir, faisant généreusement don de sa chère résidence des Chartreux à la petite troupe qui commençait à se recruter dans les séminaires, grâce à une sorte d'invite : « Pensée pieuse », publiée par M. Bochard.

Le 26 mai 1816, au nom de ses recrues, Claude Bochard rédigea personnellement une supplique adressée à lui-même et à ses deux collègues : Courbon et Renaud (ce dernier ancien constitutionnel), par laquelle il demandait l'autorisation de constituer une association religieuse sous la dénomination de Société de la Croix de Jésus et sous le vocable de Saint-Irénée. Il ht signer sa supplique à son ami De La Croix d'Azolette. Puis, de partie devenant juge, il approuva au bout d'un temps convenable, au nom des deux autres Vicaires Généraux, sa propre supplique, le 11 juin de la même année. Le Cardinal Fesch avait autorisé cette étonnante procédure5.

Presque tous les premiers Pères de la Croix de Jésus réalisèrent une destinée spéciale : les uns devinrent évêques, les autres fondateurs. Dans la galerie rouge-violette nous rencontrons : le Cardinal Donnet, Mgr De La Croix, Mgr Loras, Mgr Mioland, Mgr Dufêtre, Mgr Cœur, et dans celle des Créateurs : M. André Coindre, fondateur des « Sœurs des Saints Cœurs de Jésus et de Marie » ainsi que des « Frères du Sacré-Cœur » ; M. Léonard Furnion, ancien Frère de Saint-Jean de Dieu, ancien Frère des Écoles Chrétiennes, devenu prêtre, prédécesseur immédiat des deux Pères Colin à la cure de Cerdon, fondateur de « L'Adoration Perpétuelle du Sacré-Cœur de Jésus » ; M. Pierre Pousset, fondateur des « Sœurs de la Sainte Famille de Lyon » ; M. Jean-Jacques Crevat, fondateur des « Religieuses Franciscaines, dites de la Tour-Pitrat ».

« Inspiré par le véritable fondateur, qui du fond de son exil, veillait sur son œuvre, le mandataire du Cardinal Fesch, M. Bochard, proposa, en 1820, aux Associés de se lier, par un double vœu d'obéissance à l'égard de l'Archevêque, et de stabilité perpétuelle dans la Congrégation6. » Puis, en juin 1822, l'actif Vicaire Général fonda une succursale de Pères dans sa propriété de Ménestruel (Ain), en même temps qu'il rêvait de la création de Frères de la Croix de Jésus. Il eut tôt trouvé une solution. C'est un rapport du deuxième Inspecteur d'Académie, M. Poupar, qui nous la fait connaître en 18237.

« Feurs. — Les trois frères qui dirigent l’École de cette commune ne sont de la création ni d'un curé ni d'un vicaire. C'est une production du Sieur Grizard frère défroqué, ci-devant établi et autorisé à Charlieu ; je ne l'ai point vu, il était à Lyon pour se concerter avec M. Bochard qui consent à payer des dettes assez ignobles contractées à Charlieu et qui se déclare en même temps fondateur de cette nouvelle corporation. C'est la méthode des anciens frères et a peu près leur règlement. Seulement ils ne répugnent pas à lever une contribution sur leurs disciples, ils y sont forcés par la modicité du traitement que leur fait la commune : il s'élève à 400 francs dont partie est une ancienne fondation qui a été conservée. M. le Curé leur a fait présent de la maison et du jardin ; c'est un bel établissement. Il y a de ces mêmes frères a Panissière, gros bourg de plus de 3.000 âmes a deux lieues de Feurs. Leur noviciat est aux Chartreux. Peut-être prendront-ils consistance. »

Poupar avait mission de vérifier le rapport fait par Guillard, l'année précédente. Il constata que les Frères de Feurs n'étaient plus ceux de Courveille, curé d'Épercieux, ni du B. P. Champagnat, vicaire à Lavalla, mais d'un certain Grizard, déjà connu par le Recteur. En effet, en 1822, à propos de Charlieu, l'inspecteur Guillard l'avait présenté dans les termes suivants8 :

« Charlieu. — …Le Sieur Grizard, qui a été chez les frères de la doctrine chrétienne pendant six ans, et que M. le Recteur vient d'autoriser, reçoit de la ville 300 francs. Il a un sous-maître et de 30 à 40 élèves. Il forme des novices, à la manière de Lavalla. Cependant, il ne se croit pas assez soutenu et voudrait un meilleur poste, ce qui m'a donné de lui l'idée d'un homme inconstant. Sa classe est bien tenue. »

Que s'était-il donc passé dans le nord de la Loire ? Il semble que M. Bochard, ayant eu besoin d'un sujet formé pour constituer la branche des Frères de la Croix de Jésus, ait mis la main sur Grizard, Frère des Écoles Chrétiennes. Le Vicaire Général n'était pas très scrupuleux sur la manière de fonder les congrégations religieuses : ce qui, en cette matière, paraissait indélicat au commun des mortels, était pour lui habileté, savoir-faire. Ainsi plus tard, en 1832, les Sœurs de la Croix de Jésus ne seront-elles pas fondées autrement : « Après y avoir réfléchi, l'avisé fondateur fit appel au dévouement de sa nièce, Amélie Bochard, qu'il alla prendre chez les Sœurs Saint-Joseph de Lyon9. » Rien de plus simple. Donc, le Frère Grizard fut établi à Charlieu avec un noviciat pour l'Institut de la Croix de Jésus. Il y fit des dettes que Poupar jugea ignobles et que le fondateur, M. Bochard, consentit à payer. En conséquence, le noviciat fut transféré à Lyon, dans les locaux des Chartreux déjà partiellement occupés par les Pères de la même Société. Quant à Grizard, il resta à Charlieu où nous le retrouverons dans notre prochain article.

 

II. — Le Conflit Bochard-Maristes.

a) Origine.

Les nouveaux ordres religieux avaient alors tendance à se présenter comme des trières de structure très rationnelle, dont les trois rangs de rameurs étaient constitués par des Pères, des Frères et des Sœurs, primitivement sous la direction d'un chef unique10. Tel fut le cas des disciples du R. P. Coindre et du R. P. Moreau, des deux Sociétés de Marie sœurs : celle de Bordeaux (Pères et Frères Marianistes, Filles de Marie) et celle de Lyon (Pères, Frères et Sœurs Maristes)11, enfin de la Société de la Croix de Jésus.

Or, ces deux dernières trières, qui eurent le malheur de se trouver à la même époque dans les mêmes eaux, n'en devaient d'abord former qu'une seule. En effet, lorsqu'à la fin de 1814, Jean-Claude Courveille fut arraché aux vicaires généraux du Puy qui le considéraient comme providentiellement chargé de la fondation d'un nouvel ordre mariai, M. Bochard le reçut-il affectueusement : « Mon ami, vous trouverez en moi un aussi bon Père qu'au Puy, et vous ferez ici ce que vous vouliez faire au Puy. » Dans la suite, les deux hommes eurent souvent des entrevues au cours desquelles ils s'encourageaient dans leur pieux dessein et se concertaient pour le choix des futurs membres. Mais un malentendu existait entre eux : M. Bochard voyait en M. Courveille un second Rauzan avec qui il pourrait reprendre sous le nom de « Société de la Croix de Jésus » l'œuvre des « Missionnaires de France », alors que ce dernier méditait une fondation typiquement mariale. Le désaccord devint évident lorsque le petit groupe des douze premiers maristes demanda au Vicaire Général la permission d'envoyer quelqu'un à Rome traiter directement sur place les différentes questions relatives à l'établissement canonique du nouvel Institut (1816 ?) M. Bochard, gallican convaincu et farouche partisan de l'inflexible cardinal Fesch, ne pouvait dans ces conditions prolonger l'équivoque. Ce fut le début d'une lutte longue et pénible qui n'aura son épilogue qu'en 1824.

 

b) Les Pères Maristes avant 1824.

Dans cette rivalité, M. Bochard avait d'abord l'avantage : en sa qualité de mandataire de l'irréductible cardinal Fesch, chargé de la haute administration des congrégations religieuses du plus grand diocèse de France, il avait pu librement organiser les Pères de la Croix de Jésus (1816) et travailler à la création de ses Frères (avant 1822), tandis que M. Courveille se débattait dans mille difficultés.

Comme le V. P. Colin venait de préparer les éléments des Constitutions de la nouvelle congrégation12, on soumit, en février 1819, le projet à Pie VII ; mais, de son côté, M. Bochard fit de même pour ses Pères de la Croix de Jésus. Probablement gêné par cette double demande, le Saint-Siège jugea bon de ménager les deux pétitionnaires en gardant un prudent silence. Dans ces circonstances, les Maristes rédigèrent, en novembre de la même année, une seconde lettre, mais adressée cette fois-ci au Cardinal Préfet de la S. Congrégation des Évêques et Réguliers, qui se réfugia aussi dans une sage expectative13. Ne voyant plus aucun espoir du côté de Lyon et Rome faisant la sourde oreille, la Société de Marie se souvint qu'elle avait été conçue par M. Courveille dans « la cathédrale du Puy, au pied du grand autel où est la statue miraculeuse de la Divine Marie14 » : c'est là, à l'ombre de ce sanctuaire, qu'elle devait aussi naître. L'abbé Pierre Colin, frère du Vénérable, probablement accompagné de l'abbé Courveille15, fit à cet effet un voyage au Puy. « La proposition qu'ils soumirent dans ce sens à l'autorité diocésaine du lieu fut accueillie avec empressement16 », on s'en doutait. Mais M. Bochard veillait ; dès qu'il eut vent de ces tractations, il fit paraître une ordonnance diocésaine : quiconque sortira du diocèse sans permission est interdit ipso facto.

Et de nouveau, les Maristes tournèrent leurs yeux vers Rome : une nouvelle lettre fut envoyée au Pape le 25 février 1822. Après une anxieuse attente de plus de deux mois arriva enfin le fameux Bref de Pie VII17 qui renvoya l'affaire au Nonce Apostolique de Paris, Mgr Macchi. Sans perdre du temps, on écrivit à M. Bochard pour obtenir l'autorisation de faire le voyage à Paris. En vain. Le V. P. Colin expédia « une dernière lettre à l'administration diocésaine, la prévenant que si, après un certain nombre de jours il ne recevait pas de réponse, il partirait quand même » ; ce qu'il fit effectivement en novembre 182218. Il profita de son séjour dans la capitale pour se présenter, entre autres, à Mgr de Bonald, désigné pour l'évêché du Puy ; Son Excellence se montra très bienveillante. Mais il était déjà trop tard ; le 20 septembre 1822, Mgr Louis-Siffrein-Joseph Salamon, évêque de Saint-Flour et en même temps administrateur général du diocèse du Puy, venait d'instituer, par mandement spécial, la Société des Missionnaires du Sacré-Cœur, fondée par le R. P. Coindre, ancien membre de la Société de la Croix de Jésus19. D'autre part, le département de l'Ain allait réellement constituer l'évêché de Belley, et si, avant l'arrivée de Mgr Dévie préconisé à ce siège, le 10 mars 1823, les Pères ne pouvaient se regrouper dans un seul diocèse, non seulement ils resteraient dispersés dans les différentes cures, mais ils dépendraient désormais de deux Ordinaires différents et peut-être rivaux. Aussi, avant l'intronisation de Mgr Dévie, fixée au 15 juillet 182320, le V. P. Colin conjura-t-il le Nonce de Paris « d'user de son influence auprès des vicaires généraux de Lyon et d'obtenir pour lui et ses compagnons, la permission de » se réunir en communauté21. Il appuya sa lettre par une visite in extremis à Mgr Macchi, en juin 182322. « Le Nonce ne jugea pas opportun de favoriser ce projet23 » et renvoya le pétitionnaire au nouvel évêque24. C'est ainsi qu'il y eut pendant de nombreuses années deux Sociétés de Marie : celle de Lyon et celle de Belley ; la première sous l'obédience de Courveille, la seconde sous celle du V. Colin.

 

c) Les Sœurs Maristes avant 1824.

La division des Pères avait été précédée par celle des Sœurs. Nous avions déjà signalé dans un article précédent25, l'existence à Rive-de-Gier d'une communauté de « filles pieuses » qui aspiraient vivement, sous l'ardente impulsion de M. Courveille, alors vicaire de la paroisse, à constituer le bourgeon initial de la branche féminine de la Société de Marie26. M. Barthélémy Lancelot, curé cantonal depuis février 180327 et leur premier directeur spirituel, s'opposa à l'entreprise : « Si ces jeunes filles veulent être religieuses, qu'elles fassent choix d'un ordre déjà existant ». Tiraillées entre la volonté de leur directeur et leur désir personnel, les pieuses filles finirent par former deux groupes : celui de M. le curé et celui de M. le Vicaire. Est-ce cette rivalité qui entraîna la nomination de M. Courveille à la cure d'Épercieux, le 1er octobre 1819 ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, il y eut bientôt deux communautés distinctes à Rive-de-Gier : celle de M. Lancelot et celle des « Sœurs de Marie ». Dans ces conditions et vu les sentiments qu'il nourrissait à l'égard de la. Société de Marie, M. Bochard ne pouvait pas approuver la fondation de son rival. M. Courveille « se tourna alors vers le diocèse de Grenoble. Autorisé par Mgr Simon, il établit » une partie de « sa petite communauté à Saint-Clair de la Tour (Isère) avec la charge d'une école (28). Mais dépourvues de formation sérieuse à la vie religieuse et éloignées de leur fondateur, « les Sœurs Maristes de Saint-Clair offrirent bientôt le spectacle d'une communauté en désarroi. C'est alors que M. Courveille s'adressa à l'abbé Jean-Claude Colin », vicaire de son frère Pierre à Cerdon, pour lui demander du renfort28 » Il y avait à ce moment, chez les Bénédictines de Pradines (Loire), une certaine Marie-Thérèse Jotillon, connue des deux Colin. Cédant aux instances qui lui étaient faites, elle se rendit à Saint-Clair, accompagnée de sa nièce Marie Gardet, et y resta jusqu'à ce que Cerdon devint, sous la direction du V. P. Colin, un centre mariste plus ou moins indépendant de celui de Lyon (été 1823). Désormais les Sœurs Maristes comptaient trois maisons, mais dispersées dans trois départements et trois évêchés différents : Rive-de-Gier dans la Loire (diocèse de Lyon), Saint-Clair dans l'Isère (diocèse de Grenoble) et Cerdon dans l'Ain (diocèse de Belley).

 

d) Les Frères Maristes avant 1824.

Outre les vexations générales de M. Bochard contre les membres de la Société de Marie, le Bienheureux P. Champagnat eut à endurer une persécution spéciale en sa qualité de fondateur des Petits Frères de Marie. Les premières manifestations de cette pénible épreuve semblent remonter à 1819, l'année du silence de Rome.

Apprenant que M. Champagnat avait réuni des Frères sans l'autorisation diocésaine — et nous savons que cette autorisation n'aurait jamais été accordée — M. Bochard, responsable des ordres religieux du diocèse, blâma le Fondateur et le manda par lettre à Lyon29. Mais on était à Pâques et le vicaire de Lavalla ne pouvait quitter sa paroisse : une fois de plus il se réfugia dans la prière. Et comme un malheur n'arrive jamais seul, voici que l'Académie le menaça à son tour. En effet, le Bienheureux avait donné quelques leçons de latin à deux ou trois élèves, dont le Frère François, et nous savons que l'Université avait le monopole de cette discipline30. Il n'en fallut pas davantage pour que M. Cathelin, principal du collège de Saint-Chamond, en prit ombrage, l'accusant de vouloir faire tomber son établissement. Un certain M. Journaux, peut-être le procureur du Roi, se chargea de donner suite à ces plaintes. Son intervention jeta l'émoi dans l'Institut naissant. Le Fondateur réunit la communauté pour l'instruire de tout : des difficultés suscitées par M. Bochard comme des menaces de l'Académie. Probablement en vue d'une prochaine émigration au Puy, il proposa de vendre la maison de Lavalla, mais ce projet se heurta à l'opposition des Frères. Il décida alors de se rendre à Lyon : pour parer au pire et en prévision d'une longue absence, il fit élire un Supérieur par les Frères ; le choix tomba sur le Frère Jean-Marie. A Lyon, il rendit d'abord visite à M. Courbon : « Laissez-moi sept ou six semaines pour aller au séminaire repasser ma théologie. » Le Vicaire général lui fit remarquer qu'il n'avait personne pour le remplacer et l'adressa au terrible M. Bochard. Ce dernier l'eut à peine fait asseoir qu'il accabla l'humble Fondateur de vifs reproches et lui fit entendre qu'il fusionnerait les Petits Frères de Marie avec les Frères de la Croix de Jésus qu'il venait de créer. Sur les conseils de M. Gardette, supérieur du Grand Séminaire, le Père Champagnat traîna l'affaire en longueur, ne disant ni oui ni non, n'en parlant pas à ses disciples, attendant un éventuel changement dans l'administration diocésaine, confiant tout à Notre-Dame, sa ressource ordinaire.

Mais à mesure que le temps passait, que M. Bochard sentait lentement approcher la fin de son règne, la situation devenait plus critique. Déjà au printemps de 1823, les Frères de M. Courveille avaient été annexés par M. Bochard et les écoles de Feurs et de Panissière avaient passé aux mains des Frères de la Croix de Jésus31. Seul, le campagnard tenace résistait encore : il n'y avait que la force pour le réduire. M. Bochard lui fit « les menaces les plus terribles pour un prêtre », brandit les censures ecclésiastiques32 ; le confesseur abandonna son pénitent. Mais Notre-Dame veillait : c'étaient les derniers coups de tonnerre d'un orage qui venait de passer.

 

e) Issue du conflit.

C'est au moment même où la trière de M. Courveille faisait eau de toutes parts que se leva pour elle l'aube du salut.

Le 22 décembre 182333, comme le Cardinal Fesch persistait toujours dans son refus de démissionner, le Pape Léon XII, en application de la Bulle Paternæ Charitatis, nomma Mgr Gaston de Pins Archevêque d'Amasie et Administrateur de Lyon. Grande fut la fureur du Grand Vicaire Bochard. Imbu des préjugés gallicans jusqu'à la moelle, trop fidèle au Cardinal exilé, il se cabra devant cette ingérence pontificale, protestant véhémentement en pleine séance capitulaire34. Il est vrai qu'une solution moins exceptionnelle, solution prônée avec arrière-pensée peut-être par M. Bochard, eût été la nomination d'un évêque coadjuteur, mais non celle d'un administrateur. Pour conjurer un schisme menaçant et pour éviter à Lyon la douleur d'une seconde « Petite Eglise », Léon XII avait déjà interdit l'administration au Cardinal Fesch le 28 novembre 182335. Enfin, le 18 février 1824, Mgr Gaston de Pins faisait une entrée si solennelle dans sa cathédrale que les funérailles de M. Courbon, Vicaire Général, qui avait eu la bonne fortune de mourir au moment propice, passèrent inaperçues36. Quant à M. Bochard, alors âgé de 64 ans, après avoir refusé tout rapport avec l'Administrateur Apostolique, il souligna ses précédentes protestations par son départ : il quitta pour sa propriété personnelle de Ménestruel (Ain) l'archevêché et le diocèse de Lyon, — naturellement sans permission ! — juste avant l'arrivée de celui qu'il considérait comme un intrus.

Mal impressionné par cette conduite et méfiant envers le double vœu d'obéissance que 30 Pères de la Croix de Jésus avaient fait au Cardinal Fesch, Mgr d'Amasie se hâta de suspendre les vœux de cette Société restée dans le diocèse de Lyon37, à l'exclusion de M. Corsain qui avait suivi M. Bochard. Néanmoins, il semble que les Frères demeurèrent plus fidèles à leur fondateur : certains recommencèrent à Ménestruel l'œuvre interrompue à Lyon ; quant aux autres, ils furent livrés à eux-mêmes38.

C'est ainsi qu'en l'espace de quelques jours coula la trière de M. Bochard, trière qui n'était d'ailleurs encore qu'une birème.

Restait à sauver de la Société de Marie ce qui pouvait l'être. Ce fut le but que s'assigna, pour Lyon, le P. Champagnat. Il pria M. Gardette, son conseiller, de communiquer à Son Excellence une lettre dans laquelle il exposait le but et l'état de l'œuvre39. Tout heureux de trouver un remplaçant à la Société de la Croix de Jésus, Monseigneur demanda à le voir : le Père Champagnat s'y précipita. Cette entrevue fut un des plus heureux moments de sa vie. Moins de 15 jours après l'intronisation du prélat providentiel, le Conseil Archiépiscopal prenait acte de la création des Petits Frères de Marie en notant dans son registre :

« 3 mars 1824. — M. Champagnat, vicaire de Lavalla, canton de Saint-Chamond, réussit à former des frères des écoles ; arrêté qu'il sera encouragé dans cette bonne œuvre40. »

Le premier acte d'un grand drame venait de se terminer.

Frère Louis-Laurent.

(A suivre).

______________________

1 Les Sœurs de la Croix de Jésus, par l'abbé J. Maréchal, 1930, p. 19, ligne 17. Nous suivons cet auteur dans toute la première partie de cette petite notice biographique.

2 « On eut à regretter quelques préventions de la part de ce digne Supérieur contre plusieurs des principaux membres de l'Institut, préventions dont le secret lui échappa même quelquefois en face de la Communauté assemblée. » Annales des Sœurs de Saint-Charles de Lyon. Tome I, p. 208, 1. 8, éd. 1915. Voici un autre détail significatif, mais provenant cette fois des Sœurs de Saint-Joseph, et relaté dans la Vie de Mère Saint-Jean Fontbonne, pp. 206-207 : « Pour faire entrer beaucoup d'air et beaucoup de lumière dans le bâtiment neuf, Mère Saint-Jean avait voulu de grandes ouverture? M. Bochard en fut choqué. « C'est du luxe, dit-il, ces ouvertures sont en opposition avec la simplicité de Saint Joseph ». Et sans égard pour le titre de Supérieure Générale que portait Mère Saint-Jean, devant ses filles, il l'admonesta vertement, et lui ordonna de faire diminuer les fenêtres. En partant, il ajouta : « …Quant aux novices, auxquelles le bâtiment neuf est destiné, elles resteront dans les cloîtres, et on leur donnera une autre maitresse ». Autrement dit, la Supérieure Générale qui faisait fonction de Maîtresse des novices était chassée de son propre noviciat !

3 De 1823 à 1836, De la Croix d'Azolette fut Vicaire Général de Mgr Dévie, évêque de Belley ; de 1836 à 1840 il est sur le siège épiscopal de Gap, et de 1840 à 1858 sur celui d'Auch. Il se retira ensuite aux Chartreux où il mourut en juin 1861.

Dans cette deuxième partie de la notice biographique de M. Bochard, nous suivrons ordinairement : Les Chartreux de Lyon de A.-M. Odin, 1937, hors commerce. Nous avons également consulté le manuscrit des Annales de la Société des Prêtres de Saint-Irénée.

4 Odin, p. 48. — Rauzan devint chapelain de l'Empereur, fonda les Missionnaires de France (1814-1830), prononça l'Oraison funèbre de Louis XVIII, et après la suppression des Missionnaires de France, fonda les o Prêtres de la Miséricorde ».

5 Odin, p. 199. — Le texte de la Supplique et de l'Approbation, dont l'original est aux archives de la Société des Prêtres de Saint-Irénée, se trouve reproduit aux pages 283 et 284.

6 Manuscrit des Annales des Prêtres de la Société de Saint-Irénée

7 A. D. R. – T – Vers, de l'Univers. – xxv – Enseignement Primaire. Rapport de l'Inspecteur Poupar, tournée de 1823.

8 A. D. R. T. Vers, de l'Univers. – xxv – Enseignement Primaire. Rapport de L’inspecteur Guillard, en 1822 : page 38, canton de Charlieu.

9 Les Sœurs de la Croix de Jésus, par j. Maréchal, p. 35, in fine.

10 Déjà au XVIII° siècle, saint Grignion de Montfort avait fondé les Pères de la Compagnie de Marie (Montfortains), les Frères coadjuteurs du Saint-Esprit (Frères de Saint-Gabriel) et les Sœurs de la Sagesse.

11 Quatre documents actuellement connus permettent de supposer que ces deux Sociétés seraient plus ou moins filles d'une Société de Marie mère, élaborée vers 1793 à Tolède, sous l'inspiration du V. P. Beaudouin, par les prêtres français émigrés en Espagne, Société qui échoua par suite de la condamnation de Bernard Dariès, le secrétaire du groupe. Il appartiendra aux chercheurs espagnols de détruire ou d'affermir cette hypothèse par la découverte de la fameuse Circulaire de Dariès aux prêtres émigrés.

12 Notes diverses, dictées au f. J. M., citées par Jeantin, le Très Révérend Père Colin, 1898, t. I, p. 65, ligne 20.

13 Archives Vaticanes, vol. 238 des Epistolæ ad Principes, début de la lettre du 25 janvier 1822. – Il semble néanmoins que le Cardinal Préfet en avisa l’administration diocésaine de Lyon.

14 Cf. l'article du précédent numéro du Bulletin, p. 532.

15 A la même époque, dans un voyage similaire auprès de Mgr Simon, évêque de Grenoble, sera décidée la fondation de la maison de Saint-Clair, pour les Sœurs Maristes ; cf. p. 600 in fine.

16 Jeantin, op cit. I, p 78, ligne 28.

17 Traduction de la lettre du 25 janvier : Jeantin p. 81 ; Mulsant p. 43. — Pour le bref : Arch. Vat. vol. 238 ; Epistulse ad Principes. Une copie assez ancienne avec adresse se trouve aux A. G., déb. de l'Inst. Dossier 31. Le texte authentique avec traduction se lit dans Jeantin, op. cit. I, p. 83-84 ; l'auteur de la Biographie de 1900 et Mulsant (1925) offrent un texte remanié aux pp. 43 et 44.

18 (Jeantin, op. cit. I, p. 85, lignes 11 sq.

19 Vie du Père André Coindre, Fondateur de l'Institut des Frères du Sacré-Cœur et des Religieuses de Jésus-Marie. Éd. 1888 et 1947, pp. 89-93.

20 Les Chartreux de Lyon, par Odin, 1937, p. 65.

21 Jeantin, op. cit. I, p. 95, ligne 95. Mais c'est à tort que Jeantin écrit : « …la permission de se retirer au Puy » ; la lettre du 8 février 1823 ne porte pas cette mention.

22 Jd. p. 90. Le R. P. Jeantin ne signale cette visite qu'à propos du manuscrit des Constitutions, mais il y fut certainement question de sortir du nouveau diocèse de Belley.

23 Id. p. 96, ligne 2.

24 Id. p. 106, in fine : lettre du V. Colin à Mgr Dévie, le 10 mai 1824.

25 Bulletin de l'Institut, N° 158, p. 540.

26 Lettre de la Révérende Sœur Marie-Régina, du 11 février 1955, d'après les notes de Marie-Thérèse Jotillon,- A. G. Annales du Frère Avit, I, p. 47 : Recherches du R. P. Détours sur Courveille.

27 Communication de M. Ph. Petit, Archiviste Diocésain de Lyon, lettre du 12 mars 1955.

28 Lettre de la Révérende Sœur Marie-Régina, du 11 février 1955, d'après les notes de Marie-Thérèse Jotillon.

29 Nous suivrons ici les notes du R. P. Bourdin, aumônier à l'Hermitage à partir de 1828, A. G. Déb. de l'Inst. Dossier 2, p. 4. Ces quelques notes en style télégraphique se moquent de la chronologie et sont relativement peu sûres. N'ayant pu les faire accorder avec le récit du Frère Jean-Baptiste (pp. 144-149) d'une part, d'autre part le Registre des Délibérations du Conseil Archiépiscopal de Lyon oct. 1818 – févr. 1824 ayant disparu, nous avons pensé être agréable au lecteur en indiquant cette autre version, sans prétendre par lé lui donner plus de valeur.

30 Cf. Bulletin de janvier 1955, les Rapports de Guillard, pp. 451-459

31 Cf. le présent article, p. 596, lignes 23 sq.

32 A. G.-P. Champagnat, Dossier 2, Registre 3, p. 11, brouillon (1 une lettre de 1833 : « Après les menaces les plus terribles pour un prêtre qui consume ses forces et son appointement, je me vis près d'être frappe des censures par M. Bochard… »

33 Vie du R. P. Coindre, p. 153, ligne 10.

34 Les Sœurs de la Croix de Jésus, par Maréchal, 1930, p. 27 in fine.

35 Vie de Sœur Saint-Jean Fontbonne, p. 207.

36 M. Courbon eut mérité mieux : c'était le grand adversaire des Jansénistes du Forez. C'est par erreur que la note au bas de la page 151 de la Vie du V. P. Champagnat indique 1825.

37 Manuscrit des Annales de la Société des Prêtres de Saint-Irénée, pp. 31-32.

38 A. D.I. —- IT — 69 (23) Emploi de 2.000 francs votés par le C. G. Lettre du maire de Panissière au Préfet, le 18 juin 1827 : « Nous avons à Panissière deux frères qui enseignent les garçons… Ils avaient été fournis par M. Bochard de ceux qu'il formait à Lyon aux Chartreux. Depuis le départ de M. Bochard, l'établissement a tombé et nos deux frères ne tiennent à aucun corps… »

39 Frère Jean-Baptiste : Vie du V. P. Champagnat, 1931, p. 150.

40 A. A. L. (= Archives de l'Archevêché de Lyon). Registre des Délibérations du Conseil de Mgr l'Évêque de Limoges, Administrateur Apostolique du diocèse de Lyon ; cahier premier : 25 février 1824 — 7 mars 1827.

 

RETOUR

Statistiques de lInstitut...

SUIVANT

TĂ©moignages de sympathie Ă  loccasion de la ...