II. ? Le Collège St Michel, à Ognate (Espagne)

19/Sep/2010

Quand on jette les yeux sur une carte de la région pyrénéenne, on voit près de Roncevaux une chaîne de montagnes qui court vers l'ouest, à travers les Pays Basques et se prolonge par les monts Cantabriques jusque dans les Asturies et même dans la Calice. C'est au centre de ces montagnes, qui se ramifient de mille façons entre Bilbao, Saint-Sébastien, Pampelune et Vitoria, qu’est assise, au pied du mont Alogna, dans une haute vallée entourée de cimes mamelonnées et couvertes de bois, la petite ville d'Ognate, qui fut, il y a quinze ans, si accueillante pour les Petits Frères de Marie.

Pour le nombre de ses habitants, ce n'est pas une localité de très grande importance ; car elle n'a guère plus de 6.500 à 7.000 âmes ; mais son rôle historique, ses rues propres et bien pavées, ses belles fontaines, sa spacieuse place publique bordée de portiques par trois côtés , son éclairage électrique très bien installé, ses édifices publics et ses maisons particulières, ornées en grand nombre du blason familial, lui donnent l’air d’une petite capitale, et elle le fut en effet pendant des siècles, sinon dans la sphère politique, du moins dans celle de la culture intellectuelle, grâce à son Université, qui lui fit donner le nom d’"Athènes des Pyrénées''.

Fondée au milieu du XVI° siècle par la munificence d'un illustre enfant du pays, Don Rodrigue Sanchez de Mercado, évêque d'Avila, qui légua pour la doter tout ce qui lui restait de fortune, cette Université, à laquelle le pape Paul Ill, par bulle de 1540, avait conféré les mêmes grands privilèges que possédaient à ce moment celles de Paris, de Bologne, de Salamanque et d'Alcala, jouit pendant près de trois siècles, sous le titre de Grand Collège du Saint-Esprit, d'une enviable renommée dans les Pays Basques et la Navarre, et produisit une foule d'hommes éminents par leur savoir et par leur mérite. Tour à tour supprimée et restaurée plusieurs fois au cours du XIX° siècle, elle cessa en dernier lieu d'exister en 1902, au grand regret des populations basques dont elle avait été la gloire, et qui ne perdent pas l'espoir de la voir revivre un jour.

Construit de 1543 à 1550, dans le goût de la Renaissance, d'après les plans de l'architecte français Pierre Picard, le monument où elle était installée et qui se trouve encore en bel état de conservation, est considéré par les connaisseurs comme une œuvre de grand mérite. Sur sa belle façade se détachent plusieurs corps d'ordres corinthien et composite superposés, avec une profusion de statues encadrées dans des niches richement sculptées. Dans les panneaux qui ornent le soubassement l'attention est vivement attirée par des figures humaines en demi-relief qui luttent corps à corps avec des lions, des griffons, des satyres, etc. … On y voit généralement la lutte allégorique de la science contre les erreurs et les préjugés nés de l'ignorance et de la barbarie. L'ensemble du plan de l'édifice présenté la forme d'un carré, avec une cour intérieure autour de laquelle règnent deux galeries superposées d'une grande élégance. L'intérieur de l'édifice, avec sa belle chapelle gothique, sa salle d'honneur et son escalier monumental, est tout a fait digne de cette apparence extérieure.

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Après la suppression des études universitaires, survenue, comme nous avons dit, en 1902, le bâtiment était resté vide ; et, dans l'attente de temps meilleurs, la catholique municipalité d'Ognate (Oñate), projetait d'y établir un collège pour les enfants de la ville et des environs : Son souci était seulement de trouver un personnel enseignant tel qu'il le fallait à ce religieux pays, quand la Providence lui adressa le C. Frère Anaclétus, Provincial de Notre-Dame de Lacabane, en crête d'un refuge pour les Frères et les jeunes recrues de sa maison provinciale, sous la menace d'une expulsion qui pouvait arriver d'un mois à l'autre.

Chose admirable : des la première entrevue, les deux parties furent sous l'impression qu'elles venaient de trouver, chacune, ce dont elles avaient besoin. Dans l’ample local de l’Université et ses belles dépendances, le Frère Provincial voyait un asile à souhait pour les pauvres proscrits du gouvernement de Mr Combes, et Mr le Maire trouvait dans l’Institut religieux dont il avait devant lui un digne représentant la direction qu'il rêvait pour le Collège qu'il désirait établir, et, nonobstant d'autres offres qui lui avaient déjà été faites, il fut tout. de suite gagné au projet.

On convint donc que d'une part les Petits Frères de Marie donneraient l'enseignement primaire aux enfants de la ville moyennant une rétribution mensuelle qui pour chacun d’eux ne pourrait pas dépasser deux pesetas ; que d'autre part la Municipalité donnerait aux Frères la jouissance du bâtiment de l'Université, avec son mobilier et ses dépendances, ainsi que la lumière, l’eau et le matériel scolaire nécessaire pour cent enfants, et, vers la mi-juillet de cette même année 1903, une petite colonie de cinq Frères, sous la direction du Frère Laurent, put venir prendre possession de l’immeuble. Elle y reçut un accueil des plus sympathiques, grâce surtout à un excellent prêtre de la paroisse, Don José Letamendi , qui se fit dès la première heure leur conseiller, leur intermédiaire, leur ami, et s'acquit par là des titres inoubliables à leur reconnaissance.

Peu de jours après arriva un autre groupe, composé surtout de jeunesse, et, avec le concours de deux ou trois Frères de la province d'Espagne, on se lança à corps perdu dans l'étude de l’espagnol. Ce n’était pas sans besoin, car on n’était pas fort dans la langue du Cid, et les classes allaient s'ouvrir dans un mois. Encore si l'espagnol avait suffi ! mais, avec cette langue, il était à peu près impossible de se faire comprendre de la grande majorité des gens du pays, qui ne parlent guère que le basque. Aussi n’était-ce pas sans une grande curiosité, fortement mélangée d'une appréhension bien explicable, qu'on attendait le jour du premier contact avec les élèves.

Ce fut le 7 septembre qu'il eut lieu. Vingt-sept élèves se présentèrent. Ils n'osaient pas d'abord s'approcher des Frères qui ne savaient pas leur parler ; il fallut les prendre par le bras et en entrainer quelques-uns comme on put dans chacune des classes. Quel fut le discours d'entrée ? L'histoire n'en parle pas mais il paraît assez légitime de supposer qu'il ne fut pas long et dut se composer de mimique bien plus que de périodes savamment cadencées.

Heureusement il y a des grâces d'état, et c'est étonnant, en pareilles occasions, les merveilles qu'elles savent produire. Peu à peu, et même assez rapidement, on en vint à bien se comprendre, des sentiments de confiance et d'affection réciproques naquirent, le contingent des classes s'accrut par degrés, et avant la fin de l'année scolaire le nombre des inscriptions était monté au chiffre inespéré de 180.

Les examens publics de fin d'année attirèrent un grand concours de curieux dont plus d'un peut-être pensait plus à jouir malignement de l'embarras des Frères qu'à constater les progrès des élèves. Ceux-ci pourtant répondirent avec tant de justesse, d'assurance et d'à propos aux questions nombreuses et variées sur toutes les matières du programme, qu'on s'en retourna très avantageusement impressionné. Les plus sceptiques a l'égard du succès des Frères durent convenir que, si leur langage sentait encore passablement l'étranger, leurs méthodes et sans doute aussi leur dévouement avaient produit de surprenants résultats.

Depuis une huitaine de mois, la maison renfermait, à côté de l'école, un petit pensionnat, auquel étaient venus se joindre un groupe de juvénistes amenés de Piossasco par le Frère Corneille, ce qui constituait un nouvel élément de vie et d'entrain, mais non sans remplir un peu plus que de raison l’antique édifice de l'Université, surtout depuis la récente arrivée de quelques autres Frères venus de France.

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On sentait donc vaguement le besoin d'essaimer, lorsque deux professeurs du pensionnat, à leur retour d'une petite tournée de propagande, racontèrent le sympathique accueil qui leur avait été fait à Durango et le désir qu’on y avait de voir s’ouvrir dans la localité un collège dirigé par les Frères.

Peu de jours après, sur l'invitation des autorités de Durango, qui lui offraient la direction de leur Ecole d'Arts et Métiers, le C. Frère Anaclétus, alors Provincial de N. D. de Lacabane, se rendit dans cette localité ; des pourparlers s'établirent et le 25 octobre 1904 cinq Frères, sous la direction du C. Frère Camarinus, partaient d'Ognate pour la nouvelle fondation.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit ailleurs touchant les débuts de cette œuvre et ceux du Collège S. Joseph qui s'y greffa bientôt1 ; mais nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot du contrecoup qu'en éprouva la maison d'Ognate.

Des Frères qui formèrent ce premier essaim, plusieurs, qui l'année précédente étaient professeurs à l'école d'Ognate, s'étaient rendus très sympathiques à la population, et leur changement attira au pauvre Frère Provincial de vives récriminations dont il fut très affligé. On dit que l'histoire est un perpétuel recommencement et il y a beaucoup de vrai dans ce proverbe. C'étaient les craintes de la population de Marlhes en 1821 qui se reproduisaient à Ognate en 1904 et pour la même raison. Ne connaissant encore qu’imparfaitement l’Institut, on considérait le succès de l'école non point comme l'effet de son esprit et de ses méthodes, mais comme le résultat de l'habileté personnelle des Frères ; d'où la persuasion que leur changement ne pouvait manquer de tout compromettre.

Il n'en fut rien d'ailleurs ; et les examens de 1905, auxquels assistaient au grand complet, ceux qui peu de mois auparavant avaient cru tout perdu, ne furent pas moins satisfaisants que ceux de l'année précédente. Le nombre des élèves avait oscillé entre 150 et 170 et le bon esprit n'avait point cessé de régner parmi eux.

Durant cette année scolaire, les annales de la maison eurent à enregistrer deux événements de nature bien différente, mais qui produisirent tous deux une profonde impression sur la communauté.

Le premier, bien triste, fut la mort inopinée du C. Frère Anaclétus, qui avait été le principal intermédiaire dont Dieu s'était servi pour la fondation de la maison. Le C. Frère Provincial, le 7 décembre 1904, veille de la belle fête de l'Immaculée Conception, revenait fatigué, d'un voyage en Italie et en France. Le jour de la fête, il assista à tous les exercices, mais il était facile de voir qu'il était souffrant. Le lendemain, il ne put se lever avec la communauté, et le médecin appelé constata qu'il était atteint de pneumonie infectieuse, avec complication du côté du cœur. La maladie ne fut pas très douloureuse, mais elle n'en opérait pas moins rapidement son œuvre de destruction. Le 20, M l'abbé D. José Letamendi, intime ami de la Communauté, qui visitait souvent le vénéré patient, jugea qu'il était temps de lui administrer les derniers sacrements. Il les reçut avec une grande piété, en présence de tous les prêtres de la localité, de plusieurs membres du Conseil municipal, et de quelques notabilités de la ville, qui avaient voulu profiter de cette occasion pour donner aux Frères une marque de leur sympathie ; et trois jours plus tard, en dépit de tout ce qu'avaient pu faire l'art des médecins et les attentions de la piété filiale, il quittait cette terre pour un monde meilleur. La Communauté n'ayant pas de concession au cimetière, la dépouille mortelle du cher défunt fut reçue par Mr le Curé d'Ognate dans son caveau de famille, où elle repose en attendant la résurrection2.

Le second événement notable de l'année — joyeux, celui-ci — fut la visite du Rd Frère Théophane, qui, au mois de mai, venait voir pour la 1ière fois ses fils exilés de N.-D. de Lacabane. A son ordinaire, et plus que jamais si possible, il se montra plein d'une bonté affectueuse, et à l'issue d'une petite séance de réception, où, en plus du traditionnel discours de bienvenue et de quelques chants et débits, le chœur des danseurs avait exécuté devant lui, au son du fifre et avec accompagnement des castagnettes et du tambour basque, quelques-unes des vieilles compositions chorégraphiques encore en usage dans le pays, il fit des heureux en distribuant à tous les assistants une médaille bénite de N. S. Père le Pape, et il repartit tout content du bon esprit qu'il avait observé, dans la communauté et du bon accueil qu'il avait trouvé auprès des autorités religieuses et civiles.

L'année 1906 fut marquée par un léger fléchissement dans le nombre des élèves. On tenta aussi d'inaugurer un cours de commerce, que, devant le petit nombre des enfants qui demandaient à le suivre, on se décida bientôt après à abandonner. Durant les vacances, la maison présenta une animation inaccoutumée. Tous les Frères du district, qui comprenait dès lors, outre les deux établissements d'Ognate et de Durango, celui de Zalla, fondé pendant l'année, s'y réunirent ; des cours de langue espagnole et des principales matières composant le programme des écoles y furent organisés, et il s'y fit un travail aussi intense que profitable.

Dès les débuts, aux classes d'enseignement primaire on avait joint des cours d'enseignement secondaire. Pour la première fois en 1907, six élèves furent présentés au baccalauréat, et le succès fut des plus heureux. Les candidats obtinrent six très bien, onze bien et six passable. Il n'y eut aucun ajournement.

Les années 1908-9-10-11 méritent d'être appelées dans l'histoire encore courte de l'établissement des années particulièrement heureuses ; non qu'il s'y soit rien passé d'éclatant, mais parce que rien n'en vient troubler la marche normale, qui se poursuit au milieu du bon esprit et de la conduite studieuse des élèves, du joyeux dévouement des Frères et de la satisfaction du public. Le 18 septembre de la 1ière l'école est visitée par LL. MM. le roi et la reine d'Espagne, qui se montrent d'une grande affabilité et témoignent un grand intérêt à l'œuvre ; et le 15 août de la dernière, clôture de la retraite annuelle des Frères du district, la Communauté avait la joie filiale de voir pour la première fois au milieu d'elle le R. Frère Stratonique, le vénéré Supérieur Général de l'Institut, qui le lendemain, en compagnie du C. Frère Augustalis, A. G., et d'une partie de la communauté, fit, à travers des sites ombreux et très pittoresques, un pèlerinage à Notre-Dame d’Aranzazu, dont le vénérable sanctuaire se trouve à quelques kilomètres du pays, sur les confins de la commune.

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Depuis lors, sans le juvénat-noviciat-scolasticat, — qui, après s'y être reconstitué et y avoir vécu provisoirement pendant quelques années, était allé s'installer à Anzuola, — mais toujours avec son école du jour (environ 100 élèves) pour l'enseignement primaire et secondaire, et son école du soir pour un nombre à peu près égal de jeunes gens, qui pendant le jour sont occupés aux travaux de leur profession, le Collège Saint-Michel3 a continué sans événements bien saillants le cours de sa laborieuse, mais consolante tâche, heureux de trouver chez la grande généralité de ses élèves beaucoup d'application, de bonne volonté, et de voir les bons principes qu'ils ont reçus de leur parents, de leurs Pasteurs et de leurs maîtres se traduire ordinairement, après leur sortie de l'école, par une vie bien chrétienne.

De sorte que, somme toute, les Petits Frères de Marie n'ont qu’à bénir la divine Providence et Notre-Dame d’Aranzazu d'avoir dirigé leurs pas — dans une heure difficile — vers ce religieux pays et de leur avoir fait trouver, dans ses autorités religieuses et civiles comme dans le gros de sa population, un sympathique et généreux accueil qu'ils s'efforcent de reconnaître en se dévouant de tout leur pouvoir à l'instruction et à l'éducation chrétienne de sa jeunesse.

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1 Voir Bulletin de l'Institut, tome III, pp. 110-425.

2 Il eut pour successeur, dans la charge de Provincial, le C. Frère Front, qui, après ses deux périodes constitutionnelles de trois ans, fut remplacé par le C. Frère Camarinus, encore en fonction. Ce dernier, lors de son élection, était Directeur d'Ognate.

3 C'est le nom que prit dès le début l'établissement, en l'honneur du bienheureux chef des milices célestes, qui est patron de la paroisse.

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