Inondation à Luján

11/Sep/2010

Comme la variété fait l'agrément, et que ce qui passe un peu l'ordinaire intéresse sans doute les lecteurs du Bulletin aussi bien que le commun des hommes, j'ai cru opportun de vous envoyer ces quelques lignes sur l'inondation qui vient de nous éprouver, afin que, si vous le jugez à propos, vous en fassiez part aux confrères.

Le 10 septembre dernier, bien qu'ici nous fussions en hiver, nous eûmes une chaleur extraordinaire qui nous donnait des craintes. Elles n'étaient que trop justifiées.

En effet, dès les 5 heures du soir, l'horizon se chargea de nuages fort menaçants, lesquels s'approchèrent rapidement. Toute la nuit, éclairs et tonnerres effroyables se succédèrent sans interruption et la pluie tomba à torrents; par suite, le rio Luján, notre agréable voisin en temps ordinaire, dès le malin nous faisait sa visite en inondant les cours de récréation. Pendant le jour la pluie-cessa; mais, comme elle avait été générale, les eaux montaient toujours ; à la nuit, elles dépassaient dans nos cours la hauteur qu'elles avaient encore atteinte depuis le séjour des frères au collège. On fut se coucher un peu inquiet, avec la confiance, néanmoins, que les eaux n'arriveraient jamais aux dortoirs qui se trouvent au 2nd étage. Au matin, on ne put songer d'aller à la messe: nous avions 1m. 30 d'eau autour de la maison, et, comme elle effleurait le sol des classes qui sont au 1ier étage, nous fîmes lever les élèves un peu à la précipitée, afin de faire le sauvetage des effets classiques. Malgré la promptitude, il se fit avec de l'eau jusqu'à la cheville, et les trainards en eurent bientôt jusqu'aux genoux, tant elle augmentait rapidement. Combien de livres et cahiers périrent dans ce déménagement hâtif, il serait assez difficile de le déterminer, le dénombrement n'en ayant été fait ni avant ni après; toujours est-il que le nombre en fut grand, à en juger par les restes retrouvés après au milieu de la boue.

Le premier moment d'émoi passé, on songea à s'organiser dans les dortoirs. Les bons Pères de la basilique de N.-D. de Lujan, connaissant notre situation, nous envoyèrent une barque; nous pensâmes alors à en profiter pour envoyer à terre tous les pensionnaires qui avaient des connaissances dans la ville de Lujan, afin de diminuer d'autant le personnel prisonnier. Les frères et quelques grands élèves, avec de l'eau jusqu'à la ceinture, transportèrent à dos les passagers jusqu'à la porte d'entrée, où se tenait amarrée la barque. Le premier voyage jusqu'au pont qui dessert le collège (50 m. environ) fut très heureux. Devant un si beau résultat, les plus timides même firent bientôt valoir leurs raisons pour sortir, s'ingéniant à trouver des amis et connaissances de l'autre côté du pont. Au second voyage, devant la vaillance des rameurs, on chargea un peu plus la frêle embarcation. Il n'y eut pas jusqu'à notre bon frère économe, F. Male, qui, moitié par devoir, moitié par courage et peut être aussi (pourquoi ne pas le dire ?) pour donner par son audace un formel démenti aux insinuations des mauvaises langues qui, connaissant ses dispositions pour la marine dès sa venue en Argentine, en profitaient pour mettre à contribution sa, longue et magnanime patience, ne voulût être du nombre des heureux partants: mais il était dit que la malchance ne le quitterait pas.

En effet, à peine était-on arrivé à quelques métres de l'embarcadère que notre bateau chavire, et les 10 voyageurs de faire la culbute, Jugez de l'émoi des 200 spectateurs qui, tant du collège que de la rive opposée, suivaient chaque mouvement; une grande clameur s'élève, 3 ou 4 intrépides s'élancent au secours et retirent les 2 ou 3 naufragés plus en péril qu'emportait le courant. Quant à notre bon F. Econome, ferme autant qu'on peut l'être en pareille circonstance, une main à la poche (on devine pourquoi) avec de l'eau tantôt jusqu'à la bouche tantôt plus haut, il servait de point d'attache à 3 ou 4 enfants.

Enfin, grâce à Dieu et à bien des efforts, tous les passagers en furent quittes pour la peur et un bon bain involontaire. On comprend qu'après pareille aventure l'ardeur des plus vaillants fût bien refroidie; personne ne parla plus de sortie. D'ailleurs l'eau augmentait toujours rapidement. Tout le monde ayant perdu l'envie d'aller à terre, il fallut songer au ravitaillement, car les provisions étaient loin de suffire pour les 140 personnes enfermées dans la maison; on fixa solidement un fort fil de fer allant d'une fenêtre du dortoir à l'entrée du pont et, par le moyen d'une corbeille et d'une corde, grâce aux bons Pères de la basilique, les vivres ne nous firent jamais défaut durant les trois jours de notre emprisonnement.

Ces jour-là, pourtant, on le devine bien, malgré le spectacle des eaux envahissantes et la bonne humeur de tout notre petit monde, qui est comme partout toujours disposé à. profiter des circonstances pour faire trêve à la sujétion dos études, on trouva le temps long et ce Tut un vrai soulagement, surtout pour les Frères, lorsque, le dimanche au matin, les eaux ayant laissé à découvert le premier étage, on put, à l'aide de chars, transporter jusqu'à terre et envoyer chez eux pour 5 ou 6 jours la majeure partie dés élèves.

Les dégâts causés au collège : livres, bancs de classe et propriété, s'élèvent bien à 2 ou 3 mille pesos. Comme dans la province de Buenos-Aires les inondations ont été générales, nous aimons à croire que cela ne portera pas préjudice à l'Etablissement. Dans la ville de Lujan, cent à deux cents familles ont eu leurs maisons inondées et perdu la plus grande part de leur mobilier. Ce qui nous console, c'est qu'au dire des habitants, ces inondations ne viennent que tous les 13 ans. Espérons que pour la prochaine, instruit par expérience. le collège sera muni de tout le matériel de .sauvetage requis en pareil cas. En attendant, nous remercions le bon Dieu et N. D. de Lujan de nous avoir préservés de tout accident de personne.

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