Instituto Alvear (suite)

07/Oct/2010

Maintenant que nous avons une idée de l'importance et du but de l'établissement, nous allons le visiter, sinon en détail, ce qui serait trop long, du moins sous ses principaux aspects.

Quand on y arrive de Buenos Aires, soit par le train, soit en auto, après une course de 60 Kilomètres à travers l'immense plaine de la Pampa, on aperçoit d'abord sur une petite élévation la silhouette blanche d'un réservoir d'eau en ciment armé de 35 m. de haut. C'est évidemment l'indice d'une agglomération de quelque importance. De fait, on est bientôt en face d'une immense pancarte de 1.5 m de haut sur 10 de large, qui porte le nom de l'établissement. La conciergerie est non loin et va vous ouvrir ses portes.

De nuit, l'arrivée est féerique, car 38 fanaux électriques projettent leur lumière sur l'ensemble des constructions et des autres parties de la propriété. Cinq veilleurs les parcourent en tous sens pour assurer la tranquillité du personnel, des élèves, des récoltes, et du nombreux bétail épars d'ici de là.

Si vous n'êtes pas annoncé, vous n'arriverez sous aucun prétexte à pénétrer dans l'enclos. La consigne, c'est la consigne! Votre unique ressource serait d'aller attendre l'aurore dans quelque auberge des alentours.

D'ailleurs, de jour, il en est un peu de même, sauf que, par téléphone, la conciergerie pourra statuer de suite sur votre cas et vous annoncer.

 

L'entrée. — Vous franchissez donc la porte. Il vous reste à parcourir les 3 kilomètres et demi qui forment l'avenue Santa Maria, dont le nom seul est bien fait pour réjouir un cœur mariste.

Cette belle avenue devait d'abord porter très légitimement le nom de la bienfaitrice : Madame Marie Unzué de Alvear. Mais celle-ci pria la Commission de Bienfaisance de remplacer son nom par celui de sa céleste Patronne.

L'avenue est ombragée par 2.430 arbres formant quatre rangs. Les essences sont savamment combinées : platanes, érables, acacias, peupliers et catalpas, ce qui rompt la monotonie.

Vous entrevoyez sur votre parcours les beaux champs de blé, de lin, de maïs, de sorgho, de pommes de terre et autres ainsi que la luxuriante végétation des prairies naturelles et artificielles, où paissent nos magnifiques troupeaux. Mais réservons-en la visite pour plus tard.

 

Les bâtiments. — L'ensemble des bâtiments harmonieusement disposés fait au premier coup d'œil une excellente impression. Tout est neuf d'ailleurs, puisque l'établissement n'a encore que cinq ans d'existence. Il est installé sur le point culminant du vaste domaine, d'ailleurs sensiblement plat dans toute son étendue.

Entrons d'abord à la chapelle, presque ensevelie sous sa parure de vignes vierges. Elle a 42 mètres de long sur 20 de large. Elle n'a qu'une seule nef à anse de panier. La lumière se tamise à travers des vitraux aux multiples couleurs qui ornent ses 17 fenêtres. Bien des paroisses seraient heureuses d'avoir une pareille église.

L'autel principal est surmonté d'une belle statue de marbre du Sacré-Cœur, qui nous tend ses bras ouverts. L'autel de droite possède une statue en stuc, de la Vierge de la Médaille miraculeuse, dont l'auréole est formée de 12 petites ampoules électriques en guise d'étoiles. L'autel de gauche montre la statue, également en stuc, de Saint Joseph, tenant dans ses bras l'Enfant Jésus.

La maison d'habitation tourne sa façade principale vers la Basilique Nationale de N.-D. de Luján dont on aperçoit la silhouette majestueuse au fond de notre horizon. Cette façade a 128 m de longueur. A ses extrémités se détachent à angle droit deux ailes ayant chacune 91 m. de longueur. La maison a partout un rez-de-chaussée surmonté d'un seul étage, sauf la partie centrale de la façade qui en a deux.

 

L'intérieur. — Il serait bien long de décrire tous les appartements les uns après les autres. Bornons-nous à quelques détails plus significatifs.

D'abord un aspect commun à tous les appartements c'est que tous les angles rentrants et saillants sont arrondis, aux planchers comme aux plafonds, aux embrasures des portes comme à celles des fenêtres, ce qui ne favorise pas peu la propreté, et par suite l'hygiène.

Les appartements des Frères sont situés au deuxième étage de la partie centrale. Ils sont ainsi complètement indépendants. Les Frères peuvent se rendre compte de tout et tout surveiller, sans être vus de personne. Leur vue s'étend sur toute la vaste propriété et à 20 kilomètres à la ronde dans cette vaste plaine à peine ondulée.

Le plus beau panorama se déroule du côté de Luján où la Basilique élève son clocher gothique à 106 mètres de hauteur. Un merveilleux carillon de 24 cloches y fait retentir aux jours de fête l'Ave Maria de Lourdes qui peut s'étendre à l'infini sur l'immense plaine argentine.

Les dortoirs sont au nombre de 4 pouvant chacun contenir 110 lits fort aisément. On est frappé de l'air de propreté qui y règne. Un soubassement de carreaux émaillés monte tout autour à 1 m. 50 de hauteur. Les bains, douches et autres services accessoires sont, eux aussi, revêtus de plaques de marbre ou de carreaux blancs, comme l'exige la mode de nos jours.

Les classes sont immenses, il y en a 4 comprenant chacune 140 places, pour les élèves d'agronomie, mais celles de l'enseignement primaire sont de dimensions mieux calculées et ne comportent que 40 places. Les grandes peuvent du moins nous servir chaque fois qu'il y a à grouper des cours communs et notamment les réunions du catéchisme.

Le réfectoire est unique et comporte 500 places. Il a 82 m. de long sur 15 de large. D'un seul coup d'œil on embrasse ses 40 tables en marbre blanc qui reluisent de propreté.

Il va de soi que la cuisine est en proportion. Evidemment l'électricité est ici la grande ouvrière : elle pèle les pommes de terre et les coupe en morceaux fantaisistes pour les fritures ou les triture en pâte pour la purée ; elle moud le café, râpe le fromage, hache la viande, agite les ventilateurs, élève le mazout et remplit toutes sortes d'offices. Les récipients sont en fonction du nombre des bouches : les trois grandes marmites de 1.400 litres sont chauffées à la vapeur.

Mais nous n'en finirions pas si nous voulions parcourir tous les appartements : infirmerie, salles de pharmacie, cabinet du dentiste, bibliothèque, parloirs, salle des inspectrices, chambres frigorifiques, etc. …

 

Cour intérieure. — Donnons, en sortant sous les galeries qui longent tout le bâtiment du côté de l'intérieur, un rapide coup d'œil au jardin d'agrément qui occupe le centre des constructions. Il a 70 m. de côté et est divisé en quatre parties par deux allées se coupant en forme de croix, et pavées de carreaux cannelés. Une trentaine de platanes le long des allées, 4 cèdres du Liban, 16 touffes d'arbustes, des cyprès, des acacias et surtout des rosiers rompent la monotonie des 4 grands parterres. Des plates-bandes et des corbeilles toujours fleuries égaient les yeux et donnent un air agréable à tout l'ensemble des bâtiments, ce qui n'est pas sans importance pour une demeure ou des orphelins passent de longues années.

On arrive, de là, au pavillon des ateliers, élégant édifice placé en face de la porte d'entrée. Il y aurait beaucoup à voir parce que les besoins de notre exploitation agricole sont très grands. Et il nous faut des spécialistes pour les diverses branches de l'activité.

En voici pour la chaudière qui alimente en vapeur les cuisines, dortoirs, bains, infirmerie, — pour les 10 téléphones internes qui évitent les courses d'une partie de la propriété au centre, — pour les 7 horloges électriques qui règlent la marche de toutes les sections, — pour la lumière électrique qui nous vient de Buenos- Aires à 13.000 volts sur des pylônes métalliques de 19 m. de hauteur et que transforme la chambre à haute tension en un courant a 220 volts, plus pratique et bien moins dangereux, — pour l'entretien de nos douze pompes fournissant l'eau à tous les secteurs et à toutes les cultures, — pour la buanderie dont les machines munies de grandes ventouses aspirent, frottent et lavent le linge avec le même soin que des mains délicates.

Il y en a de même pour les cent autres petites ou grandes bricoles que comporte un établissement où l'on doit s'initier à tous les travaux les plus variés qu'un agriculteur puisse envisager.

 

Les pompes. — Nous avons de l'eau en abondance, heureusement, mais elle vient de profond. La plaine où nous sommes aune première nappe d'eau à 6 ou 8 m. de profondeur, mais c'est bien trop près du sol pour être sûr qu'il n'y aurait pas des infiltrations dangereuses. Une deuxième couche à 25 m. est d'une saveur plutôt saumâtre. La troisième à 70 m. a donc dû être atteinte. Deux pompes électriques, fournissant 40.000 litres à l'heure, alimentent le bassin aperçu dès l'arrivée et qui contient 225.000 litres à lui seul.

L'établissement possède 12 puits semblables. Deux d'entre eux ont des pompes d'une puissance de 40 à 50.000 litres, à l'heure qu'on met en marche aux époques de sécheresse.

La nappe d'eau est par bonheur inépuisable. Il y eut pourtant une alerte lorsque les douze puits ayant été creusés et équipés, la compagnie qui les avait établis les mit tous en fonction pendant une épreuve de 48 heures. La nappe d'eau subit, au voisinage, une baisse momentanée qui mit en émoi les fermiers des alentours voyant fuir l'eau de leurs petites installations. Ils protestèrent épouvantés, supputant déjà l'inévitable ruine qui allait s'ensuivre. Il fallut les rassurer, en leur expliquant que cette secousse subite ne ferait que stimuler les infiltrations lointaines, et, de fait, une abondance inusitée suivit les essais.

Après les services de l'eau il faudrait visiter celui des égouts, avec sou réseau de canalisation, son installation d'épuration, ses chambres septiques et tous ses détails techniques de décantation, fermentation et oxydation. Disons simplement qu'après toutes ces opérations les résidus sont envoyés aux pépinières qui, ainsi arrosées, poussent avec une vigueur qui fait plaisir à voir.

 

Un peu de géologie. Il nous reste à visiter la propriété. Avant de monter en auto pour faire cette ronde rapide donnons mi petit aperçu de la géologie du terrain que nous allons parcourir.

Notre région fait partie d'une immense plaine, qui s'étend, monotone, jusqu'à 1.000 kilomètres à la ronde. Le sol est excellent et, comme l'apprennent les géographies, cette région est un des greniers du monde. Le sous-sol est argileux et repose sur une couche de conglomérat caillouteux, tout comme celui du Piémont et des autres plaines situées au pied des hautes montagnes.

La région est célèbre par ses fossiles. C'est tout près de chez nous qu'en 1785 le Père Manuel de Torres découvrit les restes fossilisés d'un animal aussi énorme qu'étrange de la taille d'un bel éléphant. Il fit extraire avec les plus grandes précautions ces ossements bizarres, en remplit sept grandes caisses et envoya le tout au vice-roi d'alors, qui les expédia au roi d'Espagne Charles III, grand ami des sciences. Celui-ci fit monter le squelette de la bête colossale dans le cabinet d'histoire Naturelle qu'il venait de fonder. Puis il appela Cuvier, le plus célèbre naturaliste d'alors, pour savoir ce qu'il pensait de cette étrange trouvaille. Celui-ci étudia le squelette et classa l'animal parmi l'ordre des édentés.

Pour le nom, il ne se creusa pas longtemps la cervelle. Il l'appela simplement grosse bête, tout comme aurait fait un paysan. Il est vrai qu'il mit cela en grec, ce qui fait mégathérium, nom de belle allure scientifique.

Les trouvailles subséquentes peuplèrent les musées d'Europe de spécimens de cet antique animal. Et il n'est pas jusqu'à la Villa San José, qui abrite notre maison provinciale de Luján, où, en 1909, on ne découvrit, en creusant des fondations, un de ces monstres. Malheureusement les terrassiers peu soucieux des curiosités que renferme le pléistocène quaternaire, mirent en marmelade, si l'on peut dire, les ossements qui gênaient leurs pioches et leurs pelles. Quand on arriva c'était trop tard.

On trouve aussi fréquemment dans la région le Glyptodon espèce de grand tatou fossile, de la taille d'un bœuf.

 

La faune. — La faune actuelle est bien différente de celle de ces époques reculées. On ne trouve que quelques minuscules édentés, comme le tatou et quelques marsupiaux, fléaux des fermiers qui laissent dormir leurs poules sur les arbres. Mais, par contre, il y a de nombreux rongeurs et petits carnassiers. Les oiseaux ne manquent pas non plus, mais tous ont un chant plaintif et monotone. Les reptiles et les tortues qui ne sont pas rares sont en général des animaux inoffensifs, sauf une petite vipère.

D'autre part, les poissons abondent dans notre propriété, puisque le ruisselet qui la parcourt nous procure des anguilles et nous amène des grenouilles au coassement métallique.

 

La flore. — La flore est encore plus pauvre que la faune. Il n'y a que des plantes herbacées et pas d'arbres. Le fameux Ombu lui-même (Phytolaca dioica) à l'ombre desquels les Gauchos jouent de la guitare n'est pas d'origine pampéenne. De plus, il n'a de l'arbre que le port et la taille et son bois n'est bon qu'à brûler.

Toute la richesse en plantes et animaux actuels est donc d'importation. En compensation, tout pousse et croît admirablement: troupeaux immenses, récoltes merveilleuses dont notre établissement donne un aperçu et comme un raccourci, voilà ce qui nous reste à voir.

RETOUR

Chili - Lo Lillo...

SUIVANT

Visite de Délégation en Nouvelle Calédonie...