Instruction du R. F. Supérieur sur la nécessité où nous sommes de travailler à notre sanctification

Fr. Stratonique

02/Sep/2010

MES BIEN CHERS FRÈRES,

Invité à vous adresser quelques paroles d'édification, en tête de ce premier numéro de notre Bulletin, je me suis demandé devant Dieu ce que je pourrais vous dire à la fois de plus utile à vos âmes et de plus en rapport avec le but que nous nous proposons dans cette revue de famille, et je n'ai rien trouvé qui satisfit mieux à cette double condition qu'un pressant appel à travailler — selon la première fin que nous proposent nos Constitutions — à l'œuvre de votre sanctification, qu'une charitable exhortation à vous occuper sérieusement et sans délai à devenir des saints.

A vrai dire, le sujet n'est pas nouveau: outre qu'il se passe peu d'années où, au cours de la retraite annuelle, vous ne receviez une ou plusieurs instructions sur cette matière, vous savez combien, pour y appeler notre attention, le R. F. Louis-Marie, dans une de ses plus belles circulaires, a fait parler éloquemment les voix du ciel, les voix du purgatoire et les voix de l'enfer. Dans la même intention, le très regretté Frère Théophane consacrait les premières pages de la dernière lettre qu'il vous a écrite, à vous montrer qu' « en nous élevant au-dessus des bassesses du vice et même des vulgarités de la vertu, nous devons tendre à monter sans cesse sur les degrés infinis de l'échelle de perfection qui va se perdre en Dieu ; et c'est  par une exhortation analogue que j'ai tenu moi-même à me mettre pour la première fois en rapport avec vous.

Mais la question est si capitale, si transcendante, il y va pour nous de si hauts intérêts que nous ne saurions ni nous la rappeler trop souvent, ni la prendre en considération trop sérieuse; c'est pourquoi j'ai confiance que vous ne trouverez pas inopportun que je vienne vous en parler encore aujourd'hui.

Oui, mes bien chers Frères, il faut, il faut à tout prix, que nous travaillions, et que nous travaillions de toutes nos forces, à devenir des saints. C'est là notre obligation primordiale, notre devoir par excellence, devant lequel toute autre raison doit céder. C'est, en somme, l'unique fin pour laquelle nous avons été placés sur la terre, et, si nous mourions sans l’avoir réalisée, ce serait en vain que nous aurions vécu, eussions-nous d'ailleurs joué dans notre pays ou dans notre siècle un rôle très important, car tout est vanité sous le soleil, comme dit le Sage, hormis une seule chose: aimer Dieu et ne servir que lui, c'est-à-dire devenir des saints.

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Nous devrions être des saints par cela seul que nous sommes des êtres raisonnables; car, même à ne nous considérer qu'à ce titre, nous sommes les enfants de Dieu, le chef-d'œuvre de ses mains, les images de ses perfections divines, les souverains de la création; et la seule manière de ne pas déchoir, de nous tenir à la hauteur de ces augustes prérogatives, est de mener une vie pure, une vie sainte, et de tendre sans cesse à réaliser, dans la mesure compatible avec notre faiblesse, l'idéal de perfection qu'il a gravé lui-même au fond de nos âmes.

Cette obligation de tendre à la perfection, à la sainteté, nous apparaît comme plus évidente et plus rigoureuse encore si nous venons à considérer que nous ne sommes pas seulement hommes et doués de raison, mais que, par la grâce de Dieu, nous sommes chrétiens, c'est-à-dire disciples de Jésus- Christ, membres de son corps mystique, temples du Saint- Esprit et cohéritiers de la gloire éternelle. Comme disciples de Jésus-Christ, en effet, nous devons tendre de tous nos efforts à imiter ce divin Maître et Modèle, à reproduire en nous son esprit, ses actions et sa vie tout entière. Comme membres de l'Eglise, qui est son corps mystique, nous devons être les organes dociles de ses pensées, de ses sentiments et de ses adorables volontés, en qui tout est saint. Comme temples du Saint-Esprit, nous devons préserver avec un extrême soin nos corps et nos âmes de tout ce qui, de près ou de loin, pourrait être pour eux une profanation ou une souillure. Enfin, si nous désirons entrer un jour dans le ciel, où Jésus- Christ, par ses souffrances et par sa mort, nous a mérité une place, nous devons mener une vie sainte, parce qu'il n’y a que les saints qui y soient admis.

Mais, en dehors de ces raisons de tendre à la sainteté qui nous sont communes avec tous les chrétiens et même avec tous les hommes, nous en avons de toutes spéciales, et ce sont les engagements formels que nous en avons pris en embrassant la vie religieuse. Qu'est-ce, en effet, que faire profession de l'état religieux, sinon s'obliger solennellement, en face des saints autels, à la pratique des conseils évangéliques par l'observation des Règles de l'ordre dans lequel on entre, et, partant, à tendre sans cesse à la perfection, à la sainteté à laquelle ces conseils ont pour but de nous acheminer? Il s'ensuit que cesser volontairement de désirer la perfection et négliger de prendre les moyens d'y parvenir, ce n'est pas seulement cesser d'être religieux de fait, mais pécher devant Dieu d'une manière plus ou moins grave. En nous disant que se faire Frère c'est s'engager à devenir saint, notre Vénérable Fondateur ne faisait que particulariser, en nous les appliquant, la doctrine constante de l'Eglise et le sentiment commun des théologiens.

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Donc, M. T. C. F., à quelque point de vue que nous nous placions, la sainteté nous apparaît toujours, comme la loi souveraine de notre vie et le but suprême assigné à tous nos efforts, comme la raison dernière pour laquelle nous avons été créés, faits chrétiens et appelés à la vie religieuse, et comme la fin en vue de laquelle Dieu a mis et met encore à notre disposition le temps, les créatures, les grâces actuelles et tous les autres moyens de salut.

Si maintenant nous nous demandons d'une manière précise en quoi consiste la sainteté, nous trouvons qu'elle se compose de trois éléments essentiels: — la répulsion pour le mal, l'attention à faire toujours ce qu'il y a de meilleur et le soin de se détermine à agir par les motifs les plus parfaits, — qui en forment, pour ainsi dire, la substance, et qu'il en résulte pour nous trois moyens de sanctification très efficaces et toujours à notre portée, savoir : la fuite du péché, la fidélité à notre Règle et la pureté d'intention.

L'aversion, la haine, la répulsion pour le mal, tel est le premier caractère, la condition fondamentale de la sainteté. Ainsi, quand nous disons que Dieu est infiniment saint, nous entendons, avant tout, que non seulement le mal n'est point en lui, mais qu'entre lui et le mal, il y a incompatibilité absolue, Opposition radicale, de telle sorte que les deux idées s'excluent mutuellement et sont la négation l'une de l'autre. Tel est aussi, proportions gardées, le premier fondement de la sainteté relative dont, avec la grâce de Dieu, nous sommes capables. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à lire la vie de ceux de ses enfants que l'Eglise a placés sur ses autels et qu'elle honore par excellence du titre de saints. Ils ont eu chacun leur physionomie particulière ; ils se sont distingués à divers degrés dans l'exercice de telle ou telle vertu; mais il est un point sur lequel ils sont tous d'une uniformité admirable: c'est dans l'aversion, la haine, la sainte horreur qu'ils ont eue pour le péché. « Je sors du monde, s'écriait en mourant sainte Magdeleine de Pazzi, sans avoir pu comprendre un mystère effroyable: c'est qu'il y ait des hommes qui commettent si facilement le péché. >, Saint Louis, roi de France, au témoignage de son historien Joinville, eût mieux aimé se voir affligé de toutes les maladies de la terre que coupable d'un péché mortel; plutôt que de commettre un péché, même véniel, saint Jean Chrysostome aurait préféré être possédé du démon ; et, de mille autres, on pourrait citer des traits semblables. Souvent, pour les amener à commettre le péché, on les a dépouillés de leurs biens, on les a jetés dans d’horribles cachots, on les a livrés à des tortures qui font frémir, on a essayé sur eux les plus séduisantes promesses et les plus effrayantes menaces, mais sans parvenir jamais à les faire céder sur ce point. Bien plus, pour se rendre capables de résister victorieusement aux entraînements de leur propre nature, ils se sont condamnés eux-mêmes à des rigueurs et à des austérités dont le seul récit effraye notre mollesse, tant la répulsion qu'ils avaient pour le mal était grande, et tant ils avaient à cœur de s'en préserver. Si parfois il leur est arrivé, de se laisser surprendre, ils n'ont pas eu dans la suite assez de larmes pour déplorer ce malheur.

– 2° Le second caractère de la sainteté, c'est l'attention constante à agir de la manière la plus parfaite, à faire toujours ce qu'il y a de meilleur. En d’autres termes, c'est la conformité avec la volonté de Dieu; car Dieu étant la perfection souveraine, il ne peut vouloir que ce qu'il y a de meilleur et de plus parfait. Pour les gens du monde, c'est un grave souci de savoir, à chaque moment de leur vie, ce que Dieu demande d'eux; on a même pu dire sans exagération que souvent il leur est plus difficile de connaître leur devoir que de le faire. Mais pour le religieux (et c'est un des plus grands avantages de sa vocation) cet embarras n'existe pas. Pour être assuré de faire à chaque instant ce qu'il y a de meilleur, il n'a qu'à observer ponctuellement ses Règles, qui, au sentiment de tous les maîtres de la vie spirituelle, sont pour lui la plus parfaite expression de la volonté de Dieu.  Par elles, il sait ce que Dieu demande de lui en tout temps, à chaque heure, à chaque instant même. Elles lui font connaître ce qu'il doit faire avant, pendant et après ses actions, pour que celles-ci aient toute la perfection qui leur convient; en les observant, il est toujours sûr d'être où Dieu veut qu'il soit, de faire toujours ce que Dieu veut qu'il fasse, d'accomplir, en un mot, ce que Dieu demande de lui et de la manière qu'il le demande. Il suit de là, comme dit quelque part sainte Thérèse, que « le religieux qui observe fidèlement sa Règle dans les moindres points n'est pas seulement un saint, mais un grand saint: il vole plutôt qu'il ne marche dans la voie de la sainteté ». Et l'on conçoit facilement que Benoît XIV, pour élever un religieux aux honneurs de la canonisation, se fût contenté de la preuve qu'il avait été un exact et fidèle observateur de toutes ses Règles.

3° Enfin, le troisième et dernier des grands caractères de la sainteté, c'est le soin de se déterminer à agir par les motifs les plus purs, les plus nobles, les plus généreux, les plus élevés, de se proposer toujours la fin la plus parfaite.

On peut agir machinalement, à la façon d'un automate. C’est ce que font les gens routiniers qui, sans se proposer dans leurs actions aucune fin dont ils aient conscience, suivent aveuglément  les impulsions de l'habitude et de l'instinct ou l'exemple de ceux qui les entourent. On peut agir par orgueil, par vanité, par envie, par ambition. C'est la manière des âmes vulgaires uniquement préoccupées de leurs plaisirs, de leurs passions ou de leurs intérêts. On peut agir pour des motifs nobles, mais encore tout terrestres, comme par exemple pour la gloire de la patrie, le bien de l'humanité, le progrès de la science ; c’est la façon des âmes d'élite qui n'ont pas le bonheur d’avoir la foi. Enfin on peut agir pour Dieu, le souverain bien, pour son amour, pour la gloire de son nom, pour l’extension de son règne; c'est la manière des saints, et c'est par là que leurs moindres actions, si peu importantes qu'elles soient en elles-mêmes, acquièrent une valeur surnaturelle qui rend dignes, par leur union aux mérites de Jésus-Christ de plaire aux regards du souverain Juge, et de recevoir dans le ciel une récompense éternelle; tandis que les plus importantes et les meilleures en elles-mêmes perdent tout leur mérite dès qu'elles sont faites pour des motifs auxquels Dieu est étranger. La pureté d'intention est une sorte de pierre philosophale, qui transforme en or et en diamants les actions de moindre prix et permet d'acquérir à chaque instant d'inappréciables trésors de mérites.

C'est ce qui explique pourquoi, dans le ciel, les saints qui jouissent de la, plus grande gloire ne sont pas ceux qui se sont distingués ici-bas par des actions éclatantes, mais ceux qui ont agi avec les intentions les plus pures, n'eussent-ils accompli pendant leur vie que les actions les plus communes et même les plus viles aux yeux des hommes. Un simple verre d'eau froide donné au nom de Jésus-Christ sera tenu d'un plus haut prix, au jour du jugement, que les plus glorieuses victoires si elles n'ont eu pour mobiles que l'orgueil ou l'ambition. Et c'est ainsi, selon la parole du saint Évangile, que ceux qui sont réputés les derniers seront souvent les premiers, et que ceux qui passaient aux yeux des hommes pour devoir être les premiers seront les derniers.

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Nous voyons par là, M. T. C. F., que l'œuvre de notre sanctification, bien loin d'être impossible ou au-dessus de nos forces, comme notre paresse tend trop souvent à nous la représenter, est au contraire relativement facile, avec le secours de la grâce, si nous voulons y mettre de la persévérance et de la bonne volonté. Il ne s'agit pas pour nous, en effet, de faire quoi que ce soit d'extraordinaire, mais simplement de fuir résolument le péché, de bien nous acquitter de ce que notre Règle nous prescrit à chaque moment du jour, et de faire avec esprit de foi et pureté d'intention nos actions ordinaires. Cr quel est celui qui, moyennant la grâce de Dieu, ne pourrait pas faire cela?

Je viens donc vous inviter instamment, mes bien chers Frères, à entreprendre sérieusement dès aujourd’hui cette œuvre si importante, et à la poursuivre avec constance et courage, pendant cette année et toutes celles que Dieu voudra bien nous donner encore. A l'exemple des saints, faisons au péché, en nous et autour de nous, une guerre sans trêve, et ne consentons jamais, pour quelque prix que ce soit, à pactiser avec lui. Soyons fidèles jusque dans leurs moindres points, à nos saintes Règles, qui sont pour nous l’expression la plus authentique de la volonté de Dieu et la voie infaillible pour aller sûrement à lui. Gardons-les pour qu'elles nous gardent, et nous empêchent de nous égarer. Dans nos actions ordinaires, efforçons-nous constamment de nous élever au-dessus de la routine et des motifs inférieurs, afin de les faire toutes avec une, intention pure et actuelle, dont Dieu soit toujours l'objet.

C'est ainsi que, sans sortir de notre train de vie ordinaire et sans rien faire de remarquable aux yeux des hommes, nous deviendrons véritablement des saints aux yeux des anges, de la Très Sainte Vierge et du Père céleste, qui voient dans le secret des cœurs, et que nous mériterons d'être admis un jour à l'éternelle récompense avec tant de nos Frères qui Se sont sanctifiés par la même voie.

Je le demande à Dieu de tout cœur, et je demeure, dans le SS. Cœurs de Jésus et de Marie, M. T. C. F.,

 

Votre tout dévoué Frère et serviteur

Frère STRATONIQUE.

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