La Bible, cette inconnue

Ch. Hauret

20/Oct/2010

M. l'Abbé Ch. Hauret, Professeur au Grand Séminaire de Luçon,
a publié un excellent livre Origines consacré à l'explication des
trois premiers chapitres de la Genèse. Ce livre en est déjà à sa
seconde édition (Paris, Gabalda). Les pages suivantes sont
une reprise de celles qui servent de liminaire à ce livre.
Elles ont été fort remarquées.

La Bible fut, durant des siècles, le manuel d'éducation religieuse et morale de l'humanité. Or, aujourd'hui, peu la connaissent et beaucoup l'ignorent. Naguère, le Cardinal Mercier s'en plaignait amèrement :

« Le Nouveau Testament devrait être le livre de chevet de tout chrétien qui sait lire ; or, je suis navré, parce qu'il y a dans mon troupeau beaucoup de chrétiens qui n'ont jamais lu, qui ne possèdent même pas, dans leur bibliothèque, peut-être encombrée de brochures ou de chiffons sans valeur, le trésor du Nouveau Testament1 ».

On ignore encore davantage l'Ancien Testament. Cependant, depuis plusieurs années, grâce au renouveau liturgique, les fidèles s'intéressent de plus en plus au florilège biblique de leur missel2. Mais, faute d'initiation, ils se découragent parfois, car ces fragments, arrachés à, leur contexte, ressemblent assez souvent à des énigmes indéchiffrables.

Il est impossible, certes, en quelques pages, de vous introduire d'emblée dans la familiarité de la Bible, encore moins de vous en détailler toutes les richesses. La familiarité rie s'acquiert que par une fréquentation assidue, et les richesses du Livre, profond comme un abîme, sont insondables. Faciliter le contact avec la Bible, vous ménager un accès auprès de cette inconnue, voilà notre but.

 

Comment connaître la Bible ? — Le moyen ? Très simple ! Dans la vie courante, pour arracher à, quelqu'un son secret, comment vous y prenez-vous ? Vous commencez par l'observer, vous notez les traits de son visage, de sa taille, sa tenue, ses attitudes, son langage ; vous vous informez sur ses ascendants, son hérédité, son pays d'origine. Cette enquête préliminaire vous procure déjà une certaine connaissance, superficielle et extérieure.

Mais il faut dépasser le masque et les apparences, découvrir les goûts personnels, les tendances profondes, les prédilections, les préoccupations habituelles, bref atteindre l'âme. Gela suppose des relations prolongées, des confidences intimes et beaucoup de sympathie. N'est-ce pas, à, la longue, au prix d'une inlassable patience, qu'on finit par entrevoir le caractère, la personnalité d'autrui ?

Eh bien ! à l'égard de la Bible, nous adopterons un procédé analogue. Enquête passionnante, parfois aride, toujours fructueuse. En apprenant à connaître l'Inconnue, nous apprendrons à, l'aimer.

 

Le « Signalement » de la Bible. — Voulez-vous que nous commencions — excusez ce terme un peu vulgaire — par l'état civil de la Bible, par son signalement ? Avec soin, recueillons tous les éléments d'information.

 

La Bible et son nom. —- L'inconnue porte un nom singulier, unique, évocateur d'une noblesse originale : elle se présente à, nous comme le Livre. Telle est, en effet, la signification étymologique du mot « Bible ». Ce nom la désigne donc comme le livre par excellence, celui qui prime les autres, évince tous ses concurrents. Elle est bien nommée, car en vérité, ce titre lui convient et ne convient qu'à elle seule. La suite de l'enquête nous le montrera avec évidence.

Pourtant, cette appellation ne laisse pas de surprendre. La Bible renferme soixante-treize livres ! En réalité, cette coutume de parler de la « Bible » au singulier est récente. Le mot Bible est, en effet, la transcription en langue française d'un pluriel. Les anciens disaient Ta Biblia, les Saints Livres. En effet, malgré son unité profonde, la Bible est le rassemblement d'une multitude de livres différents. Elle ressemble donc plus à, une collection qu'à, un livre. C'est un ouvrage en soixante-treize tomes, une « bibliothèque ramassée en un seul livre ».

 

Les langues de la Bible. — L'Inconnue parle plusieurs Langues. D'ordinaire, elle s'exprime en hébreu, langue cousine de l'arabe. Quarante-deux livres sont rédigés en langue hébraïque3. Parfois la Bible utilise l’araméen, dialecte qui, très tôt, rivalisa avec l'hébreu et finalement le supplanta. Dans toutes les régions de l'Asie Antérieure, patrie de la Bible, l'araméen triompha des langues indigènes et devint la langue des diplomates et des commerçants. Dans cet idiome furent écrits trois livres entiers, dont l'Évangile selon S. Matthieu, ainsi que plusieurs fragments4. Ailleurs la Bible emprunte le grec, ce

« … langage sonore, aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

 

Les évangiles, à l'exception du texte primitif de S. Matthieu, les Lettres des Apôtres, le livre des Actes et l'Apocalypse sont composés en grec, non pas dans la langue classique de Xénophon et de Démosthène, mais dans le grec vulgaire de la conversation courante.

 

Les Pays de la Bible. — Son Pays d'origine ? Il est malaisé à situer. Nous savons au moins avec certitude que c'est Moïse, grand conducteur d'hommes, ce génie riche de toute la sagesse de l'Egypte, qui a signé l'acte de naissance de la Bible, dans le désert du Sinaï.

Le Pentateuque est, en substance, l'œuvre du Législateur d'Israël. A Moïse revient une large part dans son élaboration, et c'est lui qui a exercé une influence profonde sur sa rédaction définitive5.

Le livre est né dans les steppes de la péninsule d'Arabie, aux environs du XV° ou du XIII° siècle avant Jésus-Christ, selon l'âge que l'on assigne à la période mosaïque.

Dans la suite, comme un vivant, il se développe, sans qu'il nous soit possible de dater toujours de façon précise les diverses phases de son évolution. Il s'accroît surtout en Palestine, sol prédestiné à tant de gloire, la « Terre Sainte ». Dans son développement, le livre dépend tellement de l'histoire juive qu'il en ressent toutes les vicissitudes, comme l'enfant qui enregistre dans sa subconscience les péripéties de la vie familiale. Lorsque le peuple élu subit l'invasion étrangère et la déportation (587), la Bible avec les exilés émigré en Mésopotamie, sur les rives du Tigre et de l'Euphrate. Mais l'exil n'entrave pas son progrès : elle s'enrichit alors des prophéties d'Ezéchiel. Au retour de la grande épreuve (538), la Bible continue à grandir6. Au cours du second siècle avant notre ère, à Alexandrie, capitale intellectuelle du monde civilisé, voit le jour une des œuvres les plus achevées de l'Ancien Testament, prélude du Nouveau, le livre de la Sagesse. Enfin, avec les quatre évangiles, les Actes des Apôtres, les vingt et une lettres apostoliques et l'Apocalypse de Jean, la Bible atteint sa pleine stature. Elle ne grandira plus. Elle ne vieillira jamais et ne connaîtra pas le déclin.

Voilà, esquissée à grands traits, la prodigieuse biographie de la Bible. De cette rapide évocation historique, dégageons quelques conséquences.

 

Un livre divers et vivant. — Un livre si chargé d'années n'a pu traverser tant de siècles sans en subir la morsure. Que de fois il a été recopié et traduit ! Mais, en dépit de nombreux accidents, lacunes, corruptions, interversions, la Bible conserve les traits essentiels de son visage et reste semblable à elle-même. Les rides n'altèrent pas sa physionomie ! Nos textes actuels reproduisent, du moins en substance, les documents originaux. Pour établir cette identité substantielle, les savants recueillent et comparent entre eux les témoignages fournis, dans le cours des siècles, par les manuscrits, les versions et les citations bibliques.

Autre conséquence. Puisque la Bible a évolué en des milieux si divers, au désert du Sinaï, en terre palestinienne, sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, en Perse, à l'ombre des Pyramides, rien d'étonnant que se soient exercées sur elle les nombreuses et subtiles influences de ces différents terroirs. Le sol, en effet, a modelé la Bible, comme il façonne les hommes.

En elle se reflètent les paysages les plus variés ; elle s'incorpore des images, des comparaisons qu'elle emprunte à ces milieux disparates. Il nous arrivera d'identifier, au cours de nos lectures, des mots, des images, des conceptions scientifiques et un folklore qui appartiennent aux cultures profanes, assyro-babylonienne ou hellénistique. La Bible fait songer à ces aïeules vénérables qui ont accumulé, dans une mémoire sans fissure, les souvenirs de leur longue existence.

Enfin, le Livre retient, inscrites dans sa substance, les traces d'une riche hérédité. Ses ascendants, en effet, s'échelonnent sur quinze siècles environ. De nombreux auteurs, connus ou inconnus, ont travaillé à son élaboration, et chacun lui a imprimé son empreinte personnelle. D'où la prestigieuse physionomie de la Bible, où se fondent harmonieusement les traits des aïeux.

La Bible porte l'auréole de la majesté royale ; elle compte parmi ses ancêtres au moins deux monarques : David, l'aimable chantre d'Israël, auteur de la partie principale des Psaumes ; Salomon, le Louis XIV des Juifs, dont la sagesse dépassait celle de tout l’Orient et de l’Egypte, Nous surprenons, dans l'accent de la Bible, tantôt la distinction de l'aristocratie : Isaïe, le plus génial des prophètes, appartenait à, la classe dirigeante ; tantôt le réalisme, la rudesse et la fougue des classes populaires : Amos, par exemple, touchait les bœufs et cultivait les sycomores ; tantôt la délicatesse, la sensibilité religieuse des âmes sacerdotales : Jérémie est issu d'une famille de prêtres et son cœur ardent pousse des cris d'une sonorité unique, humaine et religieuse tout ensemble7.

Dès lors, quelle variété ! Mais aussi, que de contrastes !

Car ces auteurs ne se copient pas, bien qu'ils exploitent souvent un fonds commun. Nous lisons, par exemple, dans les premiers chapitres de la Genèse, deux récits de la création de l'homme. Or, qui ne connaît que le premier ne saurait même soupçonner le second, tant celui-ci diffère de celui-là !

« Le style, c'est l'homme ». Par conséquent, dans la Bible, autant d'hommes — et ils sont nombreux — autant de styles ! Ici, un langage policé ; là, des incorrections de vocabulaire et de syntaxe, voire des crudités. Chaque auteur parle la langue qui convient à son origine, à son tempérament, à son époque. Imaginez un homme qui s'exprimerait, à la fois dans le dialecte et avec l'accent de toutes les provinces de France !

S'agit-il de sentiments ? La Bible éprouve toute la gamme des émotions qui jaillissent d'un cœur humain. Et, pour s'épancher, elle utilise, avec un rare bonheur, une grande variété de « genres littéraires ». Elle s'élève jusqu'à la plus sublime éloquence : les discours d'Isaïe, par exemple, dépassent en splendeur les envolées d'Athènes et de Rome. Elle vibre, chante, et prie dans les psaumes, ces poèmes religieux que nous récitons souvent sans en percevoir l'originale poésie. Aucune forme poétique ne lui est étrangère, même les rudiments de l'art dramatique ; le livre de Job et le Cantique des Cantiques sont, à ce qu'il semble, des ébauches de drame.

Mais elle manifeste une prédilection marquée pour l'histoire, non pas certes, une histoire à la manière d'un Michelet, d'un Lavisse, d'un Baudrillart, d'un Madelin ou d'un Carcopino, mais une histoire sui generis dont les règles, mieux connues aujourd'hui, nous échappent encore en partie. On rencontre, en effet, dans la Bible, « certains procédés d'exposition et de narration, certains idiotismes, propres spécialement aux langues sémitiques, ce qu'on appelle des approximations, certaines expressions hyperboliques, même parfois paradoxales, qui impriment plus fortement la pensée dans les esprits8 ». Ces formes littéraires ne répondent à aucune de nos catégories classiques et ne peuvent pas être jugées à la lumière des genres littéraires gréco-latins ou modernes. Histoire unique en son genre, car elle déploie sous nos yeux l'épopée de l'humanité, depuis les origines du monde et de l'homme jusqu'à la fin des temps. De la Genèse à l'Apocalypse, la Bible nous livre les archives du genre humain.

 

Résumons-nous. — Avant de poursuivre nos recherches, résumons les nombreux renseignements qui constituent ce que nous avons appelé l'état civil, le signalement de l'Inconnue.

Nous connaissons son nom propre : Le Livre par excellence, ou mieux : Les Livres Saints; sa langue, ou plutôt ses langues: hébreu, araméen et grec ; ses principaux pays d'origine : Arabie, Palestine, Assyro-Babylonie, Perse et Egypte ; son ascendance, c'est-à-dire ses auteurs ; les traits majeurs de sa physionomie, ses genres littéraires : éloquence, poésie, histoire.

Tout ceci n'est que le masque, les apparences. Il s'agit maintenant de déchiffrer le visage intérieur. Complétons cette première prise de contact en pénétrant désormais dans l'intérieur du Livre.

 

Le message de la Bible. — Les hommes trahissent, d'ordinaire, leur caractère, leur personnalité, par leurs préoccupations habituelles et le thème prédominant de leurs conversations.

Or, la Bible ne cache pas ses prédilections : elle revient fréquemment sur des sujets favoris9. Nous relevons, en particulier, deux thèmes privilégiés, très caractéristiques, spécialement suggestifs : sa foi, de plus en plus clairement exprimée, en un Dieu unique ; son attente d'un personnage mystérieux qui conduira les hommes vers le bonheur, le Messie.

 

Le Dieu unique. — De la première page jusqu'à la dernière, ce livre si complexe, né et grandi en des milieux si disparates, œuvre de tant d'auteurs, proclame sa foi en un seul Dieu, créateur de l'univers, juge de tous les hommes, défenseur et vengeur de la morale.

A son frontispice, que lisez-vous ? Ces simples mots : «Au commencement. Dieu créa les cieux et la terre ». Cette déclaration initiale, qui nous paraît toute naturelle et comme allant de soi, situe, en fait, la Bible au-dessus de toutes les littératures de l'antiquité. A l'heure actuelle, après tant de recherches historiques, nous ne connaissons aucun peuple de l'Orient qui ait formulé une profession de foi aussi catégorique.

Les voisins des Juifs possédaient tous un Panthéon où proliféraient, avec une exubérance prodigieuse, dieux et déesses. Ces peuples sentaient parfois le besoin d'organiser entre leurs divinités une hiérarchie, au sommet de laquelle siégeait un dieu-monarque, assisté de sa compagne. Ainsi, les Moabites vénéraient Camos et sa déesse parèdre, Astarté ; les Syriens, le couple de Baal et d'Astarté. A Babylone, Mardouk, préside l'assemblée des dieux. Assour détient la primauté dans le panthéon assyrien.

Seuls, les Hébreux s'attachent jalousement au Dieu unique. Ils lui attribuent, certes, des qualificatifs variés, des noms multiformes. Le premier chapitre de la Genèse appelle tout simplement le Créateur Elohim, c'est-à-dire Dieu, tandis que, dans les deux chapitres suivants, le Seigneur cumule deux noms : Yahwé-Elohim. Dans la suite du récit, les Patriarches invoqueront le Dieu éternel, le Dieu de la vision, le Dieu qui agit, le Dieu de Béthel, la Terreur d'Isaac ou le Rocher d'Israël, mais « il n'y a pas plus de trace de polythéisme là-dedans que dans l'habitude catholique de désigner la Vierge Marie par les noms de ses sanctuaires, de ses apparitions ou de ses qualificatifs : personne n'a jamais cru que Notre-Dame de Chartres, la Vierge de la Salette et « Regina cœli » fussent trois êtres différents10 ». A toutes les étapes de son histoire, le peuple de la Bible, malgré les séductions qui miroitaient à ses yeux, en dépit de la pression sociale exercée sur lui par les populations païennes environnantes, conserva inviolée sa foi en Celui qui est. Ce fait historique, humainement inexplicable11, suffit à classer à part le Livre de ce peuple.

 

Le Messie qui vient. — Ce n'est pas tout. L'histoire biblique qui recouvre presque deux millénaires, cette histoire rédigée par fragments apparemment décousus, est, en réalité une histoire orientée. On y discerne une inclinaison, un sens. Une inspiration secrète l'anime du dedans, relie les événements entre eux et les organise, transforme le chaos des faits en une « suite ».

Au troisième chapitre de la Genèse, surgit dans une mystérieuse pénombre un personnage humain et surhumain, à la fois fils de la Femme et antagoniste du diable. Membre de la lignée humaine, il engagera contre l'ennemi mortel de notre race une lutte victorieuse et deviendra l'artisan de notre libération spirituelle. Peu à peu sa physionomie émerge de l'ombre et se précise trait par trait. Le Libérateur naîtra dans la famille des Sémites. Radieux comme une étoile, il se lève dans la postérité de Jacob. Fils d'une vierge, monarque universel, il inaugurera, au prix de sa vie, un règne salutaire, dont l'éclat éblouira les nations. Les écrivains de la Bible, pour décrire le monarque et son royaume, épuisent leur vocabulaire poétique12. Le Messie emplit l'Ancien Testament de son invisible présence. « Partout, dans l'Écriture, se trouve disséminé le Fils de Dieu », affirmait saint Irénée, et saint Augustin, le docteur d'Hippone, n'hésite pas à écrire, à propos du Pentateuque : « Moïse parle du Christ dans tout ce qu'il a écrit13 ». Événements et personnages, liturgie avec ses rites minutieux, tout, dans le Livre, s'oriente autour du Messie comme, dans un champ magnétique, la limaille se regroupe autour de l'aimant. « Jésus-Christ, que les deux Testaments regardent, l'Ancien comme son attente, le^ Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre14 ». On pourrait dire, en faisant appel à une nouvelle image, que les premières pages de la Bible ressemblent, à une aube qui commence à poindre ; progressivement, elle blanchit ; la lumière éclate de plus en plus, et finalement, elle ruisselle sur le monde, en attendant de paraître en plénitude au retour de Jésus, à la fin des temps.

 

Étonnement des historiens. — Evidemment, les thèmes favoris de la Bible ont vivement intrigué les historiens des religions.

Les savants ont interrogé les annales sacrées de la Perse, scruté un des plus vieux codes de l'humanité, le Code de Hammourabi, fouillé les chroniques royales de Sargon, d'Assourbanipal, de Nabuchodonosor, les œuvres poétiques de l'Inde, de la Grèce et de Rome. En vain ! Nulle part, dans les archives des autres peuples, on n'a découvert un phénomène semblable au fait biblique.

Pourtant, de combien d'avantages incontestables dans les domaines des arts, des sciences, de la philosophie, de la puissance politique ou militaire disposaient les grandes nations civilisées, contemporaines de la Bible ! Songez à l'Inde et à l'Iran, où se sont succédé les empires des Mèdes, des Perses et de l'Euphrate, très évolués au point de vue littéraire et scientifique. Songez surtout au monde gréco-romain, à l’Hellade, en particulier, célèbre par ses penseurs, disciples de Platon et d’Aristote.

Or, ces peuples humainement si bien doués, ont légué à la postérité des ouvrages où fourmillent des erreurs grossières dans l'ordre moral et religieux. Israël, au contraire, peuple sans arts, sans philosophie, sans grandes facultés naturelles, a produit cette incomparable merveille, le Livre.

Cette constatation incline-t-elle à penser qu'un secours spirituel a été nécessaire pour l'élaboration de la Bible ? Il n'est pas déraisonnable de le croire. Car, là, où la nature s'est montrée libérale, c'est-à-dire chez les peuples très cultivés de l'Orient et de l'Occident, l'échec s'avère complet. Par contre, là où manquaient les moyens de succès, c'est-à-dire chez les Juifs, la réussite a couronné les efforts. Ce fait historique soulève un problème impossible à esquiver. Et tout esprit loyal se doit d'examiner soigneusement les écrits de la Bible et de « recueillir avec attention ce qu'ils disent d'eux-mêmes sur eux-mêmes, et ce qu'a défini à leur sujet la société religieuse qui s'en est nourrie et qui les a transmis jusqu'à, nous15 ».

Écoutons donc, désormais, les confidences de la Bible sur elle-même et les enseignements de l'Église. Ainsi, nous achèverons de connaître l'Inconnue.

 

La Bible, parole de Dieu. — Le premier livre des Macchabés appelle le recueil de l'Ancien Testament les Livres Saints (XII, 9). Saint Paul, d'autre part, qualifie ces ouvrages de Lettres Sacrées (II Tim., III, 15-16).

Pourquoi la Bible est-elle « sainte » et « sacrée » ? Serait-ce parce qu'elle renferme un enseignement saint et sacré ?

Assurément, la Bible raconte une histoire sainte : celle du peuple de Dieu. Elle expose, en outre, une doctrine sainte : la foi au Dieu unique, une morale qui, malgré ses réelles imperfections, ébauche la règle parfaite de l'Évangile. Elle narre des biographies de personnages, modèles de foi, de piété et de sacrifice. Rappelez-vous l'histoire de Joseph, pour ne citer que celle-là. Elle nous propose des formules types de prières. La Bible traite donc une matière sainte et sacrée.

Cela suffit-il à justifier son titre de «Livres Saints » ou de « Lettres Sacrées » ? Certainement pas, aux yeux de S. Paul, de toute la tradition juive ou chrétienne. Notre catéchisme national contient, lui aussi, une doctrine divine, un abrégé d'histoire sainte, des prières. Or, nul ne l'a jamais considéré comme saint et sacré au même titre que la Bible,

Serait-ce parce que la Bible sanctifie les lecteurs qui la méditent avec foi ? A n'en pas douter, du moins dans sa majeure partie, le Livre exerce sur ses familiers une influence sanctifiante : « Tout ce qui a été écrit avant nous, affirme saint Paul, a été écrit pour notre instruction, afin que, par la patience et la consolation que donnent les Écritures, nous possédions l'espérance » (Rom., XV, 4). « Les divines Écritures sont des routes abrégées du salut…, leurs textes sanctifient et divinisent », écrivait un vieux chrétien, Clément d'Alexandrie16. Et sainte Thérèse de Lisieux confiait, à propos du Nouveau Testament : « C'est par-dessus tout l'évangile qui m'entretient pendant mes oraisons. Là, je puise tout ce qui est nécessaire à ma pauvre petite âme. J'y découvre toujours de nouvelles lumières, des sens cachés et mystérieux17 ».

Mais beaucoup de livres, entre autres l'Imitation de Jésus-Christ, le Combat Spirituel ou l'Introduction à la vie dévote, réveillent aussi notre torpeur spirituelle et nous entraînent vers la sainteté. La Bible, toujours placée à part dans la tradition chrétienne, tire son privilège singulier d'une cause non moins singulière.

En fait, c'est son origine divine qui confère à la Bible son caractère saint et sacré.

Saint Paul atteste que « toute l’Écriture est divinement inspirée » (II Tim., III, 16), c'est-à-dire soufflée par Dieu. Et saint Pierre précise la nature de ce souffle de Dieu : « C'est poussés par l’Esprit-Saint que des hommes ont parlé de par Dieu » (II Petr. I, 21).

Aussi l'Église, dépositaire infaillible de l'enseignement des Apôtres, traduit en clair, à notre usage, les confidences de l'Écriture sur elle-même, lorsqu'elle définit, au Concile du Vatican, que les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament sont considérés comme sacrés, « parce que, écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour Auteur18 ».

De nombreux écrivains, les uns connus, les autres — le plus grand nombre — inconnus, ont travaillé, nous l'avons vu, à la rédaction du Livre. Ces hommes, de vrais auteurs au sens plein de ce terme, ont vécu à des siècles différents et, par suite, reflètent des périodes et des milieux divers. En outre, ils disposaient de ressources intellectuelles inégales, et suivant leur tempérament et leur but, ils ont choisi des genres littéraires très variés.

 

Sous l'inspiration de Dieu. — Mais un caractère fondamental les rassemble dans une unité profonde, mystérieuse, surhumaine ; ces hommes œuvraient, tous, sous une très spéciale influence du Saint-Esprit, qui se servait d'eux comme d'instruments. Ils vibraient, tous, sous l'impulsion divine, comme la lyre touchée par un artiste. Dieu les illuminait, sans bouleverser la structure de leur intelligence, guidait leur volonté, sans les déposséder de leur liberté, les assistait, en respectant le jeu si délicat de la psychologie humaine. L'Esprit de Dieu les mouvait de l'intérieur, comme des instruments vivants, doués de raison. Ne les comparons donc pas à, un tuyau acoustique qui relierait le monde divin au nôtre ou à des haut-parleurs qui nous transmettraient la voix du Seigneur, Dieu illuminait, guidait et assistait les écrivains sacrés, de telle sorte que ces hommes exprimaient des pensées à, la fois humaines et divines : le message qu'ils formulaient était, en même temps qu'un message d'homme, le message de Dieu lui-même, la Parole de Dieu19. Si différents qu'ils soient, ils développent les mêmes thèmes et utilisent souvent les mêmes mots.

 

Une autorité divine. — Saisissez-vous maintenant pourquoi Jésus, les Apôtres, l'Eglise, quand ils en appellent au Livre, lui attribuent une autorité irréfragable ? « II est écrit », «L'Ecriture atteste », « Le Saint-Esprit affirme… », etc. Aussitôt, toute discussion cesse. On s'incline. La Bible, parole de Dieu, s'impose à toute intelligence. La Bible, non seulement n'affirme pas, n'insinue pas l'erreur, mais aussi elle ne peut ni l'affirmer ni l'insinuer20. Elle est infaillible.

Saisissez-vous aussi pourquoi le Livre recèle des richesses inépuisables ?

On a vite fait le tour d'une parole humaine. Mais des siècles d'exploration n'ont pas réussi à évaluer les trésors enclos dans la Bible. Origène, saint Ephrem, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, saint Bédé le Vénérable et combien d'autres à leur suite, se sont penchés sur les premières pages du Livre, pour en extraire la vigoureuse substance. Mais que de valeurs restent encore à inventorier ! Chaque époque met en relief l'un ou l'autre aspect du récit sacré ; chaque peuple, selon son génie propre, regarde la Bible sous le biais qui lui plaît davantage. Le Chinois et le Japonais découvrent ce qui avait échappé aux yeux de l'Occidental. Un siècle aperçoit ce qu'un autre siècle avait ignoré ou simplement entrevu.

« II est permis d'attendre à juste titre de notre temps, déclare le Pape Pie XII, qu'il apporte son concours à une interprétation plus approfondie et plus attentive de la Sainte Écriture. Principalement en ce qui touche l'histoire, bien des choses ont été à peine ou insuffisamment expliquées par les commentateurs des siècles précédents, parce qu'ils manquaient presque totalement des données essentielles pour une explication plus adéquate. Combien certains points ont été, pour les Pères eux-mêmes, difficiles et presque impénétrables, nous en avons une preuve, entre autres, dans les efforts réitérés que beaucoup d'entre eux ont faits pour interpréter les premiers chapitres de la Genèse…21 ».

Ainsi, au cours des siècles et dans tous les pays, les fils de l'Église, en travail et en prière, exploitent, sous l'infaillible direction de leur Mère, la Lettre qui leur parvient de la patrie céleste ; « Nous cheminons dans l'exil au milieu des soupirs et des larmes. Mais, voici que viennent jusqu'à nous des lettres de notre patrie22 ». Car, «lorsque le genre humain se fut précipité dans l'abîme de tous les vices, le Créateur ne brisa pas toute relation avec lui ; les hommes s'étaient rendus indignes de sa familiarité, mais Dieu voulant renouer avec eux son amitié, leur envoya des lettres, ainsi que nous faisons pour les absents. Or, le porteur de ces lettres, ce fut Moïse, et voici quelle fut la première ligne du message : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre23 ».

Ainsi s'explique l'unité profonde, le mystérieux « dirigisme » que nous admirions tout à l'heure.

Le Livre à toutes les étapes de sa croissance, maintient son homogénéité, malgré les matériaux disparates qu'il s'incorpore, parce qu'un seul et même auteur principal veille à sa formation. Dieu « est resté constamment à l'ouvrage, tandis que ses collaborateurs humains se succédaient en grand nombre ». Voilà pourquoi la doctrine, la morale, l'histoire biblique progressent à la manière d'un germe. Doctrine dirigée, morale dirigée, histoire dirigée. Dieu lui-même a conçu et rédigé, par l'intermédiaire d'hommes dont il guidait, en auteur responsable, la volonté, l'esprit et les mains, cette doctrine et cette morale homogènes, cette histoire aimantée24.

Enfin vous comprendrez pourquoi, dès la plus haute antiquité, les chrétiens aimaient à porter sur eux le texte de l'Ecriture et demandaient aux prêtres d'en réciter des passages sur la tête de leurs enfants. Lors des persécutions, maints chrétiens préférèrent mourir plutôt que de livrer la Lettre de Dieu aux ennemis de l'Eglise. Protestants et Juifs témoignent, à l'égard de la Bible, un respect identique Nous avons vu des Juifs recueillir avec dévotion, au milieu des cendres des bûchers nazis, des fragments du rouleau de la Bible épargnés par le feu.

A chaque grand'messe solennelle, vous êtes témoins de la vénération dont l'Eglise entoure les Livres Saints. Elle députe à, la lecture de l'Evangile un ministre spécial, le diacre. Avant de lire le texte, ce ministre s'agenouille pour demander à Dieu de purifier son cœur et ses lèvres. Car, pour lire et surtout comprendre le livre, il faut mettre son âme en accord avec l'Auteur. Sans sympathie, comment entrer dans la pensée d'un écrivain ? Or, ici, il s'agit de sympathiser avec l'Esprit-Saint. Purifié dans la prière, le ministre reçoit du prêtre une bénédiction spéciale, gage du secours divin. Puis une procession s'organise : on porte solennellement le Livre. En signe de respect, vous vous levez… Le diacre encense le texte, comme on encense le Corps du Christ au salut du Saint-Sacrement. L'Ecriture n'est-elle pas le « corps verbal » du Verbe de Dieu ? Enfin, la lecture achevée, le prêtre baise le texte inspiré.

Ces cérémonies, véritable leçon de choses, illustrent la vérité qui, désormais, commandera nos lectures, notre étude et nos méditations : la Bible est la Parole de Dieu.

Ch. Hauret.

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1 Œuvres Pastorales, t. VI (1926), p. 404.

2 « Par réaction contre la thèse protestante, qui fondait sur elle le libre examen, les catholiques se sont détournés, longtemps, de la richesse infinie de la parole de Dieu. Aujourd'hui, ce péril est conjuré et c'est avec joie que nous voyons se manifester un courant, toujours plus fort, en faveur des livres inspirés… Nous encourageons ce renouveau avec les précautions qui s'imposent pour rester dans la vérité de la foi dont l'Église a le dépôt. » Le Sens de Dieu, Lettre Pastorale du Cardinal Suhard, carême de 1948 {Édit. A. Lahure, Paris, 1948), pp. 46-47.

 3 Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome : Josué, Juges, Ruth I et II, Samuel, I et II, Rois, I et II, Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, I Machabées; Job, Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique, Ecclésiastique; Isaïe, Jérémie, Lamentations, Baruch, Ezéchiel, Daniel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie,

4 Tobie, Judith (?) et le texte original de l'évangile selon S. Matthieu, On lit des fragments araméens dans Esd., IV, 8 ; VI, 18 ; VVII 12-26 ; Dan., II, 4-VII; Jérém., x, 11 ; Gen., XXXI, 47.

5 La Commission Biblique, dans son décret du 29 juin 1906, avait demandé aux exégètes catholiques de sauvegarder l'authenticité mosaïque du Pentateuque et son intégrité substantielle…..

Le Secrétaire de la Commission Biblique dans une lettre récente a substitué aux termes de l'ancien décret de nouvelles expressions très suggestives : « Nous invitons les savants catholiques à étudier ces problèmes (de la composition du Pentateuque} sans parti-pris, à la lumière d'une saine critique et des résultats des autres sciences intéressées dans ces matières, et une telle étude établira sans doute la grande part et profonde influence de Moïse comme auteur et comme législateur…..»

La Documentation Catholique du 6 juin 1948 a donné la traduction d'un article du Père Béa, S. J., paru dans Civiltà Cattolica, avril 1948, sur ce document de la Commission Biblique.

6 Parmi les écrits postexiliques, citons, entre autres, les Livres des Chroniques, ceux d'Esdras et de Néhémie, Tobie, Judith, Esther, les deux livres des Machabées, divers Psaumes, l'Ecclésiaste, le Cantique (?), la Sagesse, l'Ecclésiastique, Jonas (?), Aggée, Zacharie, Malachie, très vraisemblablement Joël et peut-être le trito-Isaïe.

7 Daniel-Rops, Histoire Sainte, p. 284.

8 Encyclique Divino afflante Spiritu.

9 Cf. A. Gelin, Les idées maîtresses de l'Ancien Testament (Édition du Cerf, 1948) ; S. De Dietrich, Le Dessein de Dieu (Neufchâtel, 1945).

10 Daniel-Rops, op. cit., p. 69.

11 Cf. Apologétique (Bloud et Gay, 1937), pp. 1085-1089.

12 Gen., IX, 18-29 ; Nombr., XXIV, 14 b-19 ; Gen., XLIX, 8-12 ; Is., VII, 14 et ss. ; LIII; IX, 5 ; XI, 2-9, etc. …

13 S. Irénée, Adv. Haer., IV, 20 ; S. Augustin, Contr, Faust., 16, 9 ; P. L., 42, 320.

14 Pascal, Pensées, 740 (édit. Brunschvicg).

15 J. Guitton, Portrait de M. Pouget (Paris, 1939), p. 138.

16 Protreptique, VIII, 77 ; IX, 87.

17 Histoire d'une âme, chap. VIII.

18 Enchiridion Symbolorum, 1787.

19 « Dieu lui-même, par une vertu surnaturelle, a excité et mû les auteurs sacrés à écrire, il les a assistés, tandis qu'ils écrivaient, de telle sorte qu'ils concevaient exactement, qu'ils voulaient rapporter fidèlement et qu'ils exprimaient avec une vérité infaillible tout ce qu'il leur ordonnait et seulement ce qu'il leur ordonnait d'écrire. » Léon XIII, Encyclique Providentissimus.

20 cf. Tant s'en faut qu'aucune erreur puisse s'attacher à l'inspiration divine que non seulement celle-ci par elle-même exclut toute erreur, mais encore l'exclut et y répugne aussi nécessairement que nécessairement Dieu, souveraine vérité, ne peut être l'auteur d'aucune erreur. » Encycl. Providentissimus.

21 Encycl. Divino afflante Spiritu.

22 S. Augustin, Enarratio in psalmum, CXLIX, 5 ; P. L., 37, 1952.

23 S. Jean Chrysostome, Hom. in Gen., n, 2 ; P. G., 53, 28.

24 Cf. J. Coppens, Les Harmonies des Deux Testaments (Casterman. 1949).

 

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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES :

Pour bien lire la Bible, un ouvrage qui permette de remettre les événements bibliques dans leur contexte d'histoire profane est utile.

Par exemple : Histoire d'Israël de G. Ricciotti, Paris, Picard, 2 vol. Traduction Auvray ou, plus abrégée, L’Histoire sainte (et Jésus et son temps) de Daniel Rops, Paris, Fayard.

On recommande : les Atlas historiques de l'Ancien et du Nouveau Testament de Tellier, Paris, Spes.

Pour introduire aux différents livres de la Bible, le Guide Biblique de Dom Paul Passelecq (Éditions Maredsous),

Autres ouvrages rendant service :

A la découverte de la Bible de J. Dheilly, édité par les Équipes Enseignantes, Paris, 64, rue des Plantes (14°).

Les idées maîtresses de V Ancien Testament, A. Gelin, Éditions du Cerf, Paris.

La lecture chrétienne de la Bible de Dom Charlier (Maredsous).

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