La bonne souffrance

F. S.

09/Sep/2010

Le besoin le plus impérieux de notre être, c'est le bonheur et cependant la première loi de notre existence ici-bas semble être la souffrance. C'est en vain que nous nous ingénions à la fuir : nous ne manquons jamais de la rencontrer à quelque détour de notre route, et souvent d'autant plus acerbe et plus crucifiante que nous avions employé plus de soins à nous en préserver. Nous avons à souffrir de notre intelligence avec ses bornes étroites et ses besoins infinis ; nous avons à souffrir de notre imagination avec ses rêves et ses exagérations, avec ses espérances et ses mécomptes ; nous avons à souffrir de notre cœur avec ses affections, ses désirs, ses jalousies, ses faiblesses, son orgueil, avec tout ce qui souvent l'enchaîne, le froisse ou même le brise ; nous avons à souffrir de notre corps avec les mille maladies dont il peut être la proie ; nous avons à souffrir de nous-mêmes et des autres, de ceux que nous aimons et de ceux que nous n'aimons pas ; nous avons à souffrir de l'indigence et de la fortune ; de la solitude et du monde ; nous avons à souffrir pour naître, pour vivre et pour mourir. En un mot, la douleur, sous quelqu'une des formes si variées qu'elle sait prendre, est ici-bas la compagne inévitable de l'homme.

Le Seigneur l'a permis ainsi pour des raisons salutaires, où la réflexion nous fait voir à la fois sa puissance, sa justice, sa sagesse, sa sainteté et sa miséricorde infinies, et qui dès lors ne doivent rencontrer sur nos lèvres et dans nos cœurs qu'un flot de filial acquiescement, quand ce n'est pas le Dieu soit béni de l'action de grâces.

Entrée dans le monde avec le péché, la souffrance rend témoignage du souverain domaine de Dieu sur notre corps, sur notre cœur, sur notre âme ; elle prouve sa justice, nous demandant compte de nos révoltes contre sa loi ; elle montre Sa sainteté, sévèrement jalouse de notre perfection ; mais elle témoigne en même temps de sa miséricorde, puisque la foi nous découvre dans toute souffrance chrétiennement supportée un puissant moyen d'expiation et de perfectionnement pour notre âme.

Envisagée a ce point de vue, en effet, la souffrance est un principe de force pour l'intelligence : elle inspire et élève l'esprit, qui bientôt languit et s'éteint au sein des plaisirs et des jouissances ; elle est un principe et une grandeur et de noblesse pour le cœur d'où elle chasse l'égoïsme, la dureté, l'Insensibilité aux peines du prochain ; elle rend nos affections plus profondes, plus désintéressées, plus capables de dévouement ; elle contribue enfin à fortifier la volonté, à tremper le caractère, et donne à l'homme "ce je ne sais quoi d'achevé, que le malheur ajoute aux grande Vertus ‘’.

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D'autre part, elle dissipe le prestige des faux biens d'ici-bas, nous entretient dans le juste sentiment de notre condition sur la terre et nous rappelle que, n'étant qu'en exil en ce monde, nous ne devons y fixer ni nos affections ni nos espérances, mais les élever plus haut, vers le ciel, qui est notre vraie patrie.

La richesse, la santé, la faveur du monde, les succès, l'habitude des jouissances matérielles tendent à nous corrompre en excitant l'orgueil, l'ambition, l'égoïsme, la sensualité, et en renversant les barrières que la sage Providence a coutume de mettre entre notre cœur et les objets de sa passions déréglées. A celui qui voit tout réussir entre ses mains, il est difficile de se figurer que ce monde ne soit vraiment qu'une étape d'un jour dans notre route vers l'éternité ; facilement il en vient à s'y attacher comme au terme de ses désirs, comme à sa patrie définitive, el à ne plus voir dans la véritable patrie, dans la vie à venir qu'une gracieuse illusion, quelque chose comme un de ces châteaux fantastiques que l'imagination des enfants se plaît à voir dans les nuages.

Mais la douleur, la souffrance, l'épreuve viennent très opportunément faire justice de cette erreur. Elles déchirent le voile trompeur qui couvrait nos yeux, nous mettent en face de la triste réalité, nous invitent à des réflexions sérieuses, et, en déplorant vainement, comme dit Bossuet, les fautes qui ont perdu nos affaires temporelles nous en venons à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec la consolation de savoir qu'on les répare quand on les pleure. Oh ! que de brebis égarées sont ainsi rentrées dans le bercail ! Que d'enfants prodigues sont revenus à la vertu, parce que, dans la région lointaine où ils avaient cru trouver le plaisir, ils n'ont rencontré que la déception, le malheur et la souffrance ! Dans un oubli profond de Dieu et du devoir, leur âme, légère, dissipée, idolâtre de tout ce que le monde adore, idolâtre surtout d'elle-même, s'avançait gaiement vers l'abîme avec une inconscience à faire frémir tons ceux qui avaient la foi et de l'affection pour elle. Qui donc les a arrêtés sur le bord du précipice ? Le malheur.

Parce que Dieu a eu pitié d'eux, il les a frappés et c'est la souffrance qui a dissipé leur illusion : Ils croyaient à la sincérité des affections et des hommages du monde, et au jour de leur chute ; ils ont vu tous leurs flatteurs aller vendre à d'autres leur encens ; heureux si l'infortune leur a laissé un seul ami. Ils croyaient au bonheur du monde à son indépendance, à sa liberté : détrompés par la souffrance, ils n'ont plus vu dans le monde qu'un dur esclavage, où, sans vivre jamais pour soi-même, il faut se sacrifier sans cesse aux fantaisies les plus bizarres de l'usage, aux préjugés de l'orgueil, aux caprices de l'humeur, et instinctivement ils ont éprouvé le désir de quitter ce vain théâtre où il n'y a que des masques et des apparences. Mais il fallait pour cela rompre, avec de vieilles attaches, briser une idole qu'ils avaient érigée dans leur cœur, commencer une nouvelle existence, et, la force leur manquait. Eh bien, ces attaches c'est encore la souffrance qui en a eu raison ; cette idole, c'est la souffrance qui l'a brisée. Pressés par la nécessité en même temps que par la grâce, ils ont dû reconnaître la main de Dieu qui les avait ainsi poussés a bout, et avait importé de force ce qu'ils n'avaient pas voulu lui donner de bon cœur.

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Mais, dans l'ordre moral et surnaturel, la souffrance chrétiennement acceptée et même volontairement provoquée a un autre rôle d'une importance et d'une utilité plus grandes encore unie aux mérites et aux souffrances de Jésus-Christ, elle devient 'pour nous un puissant moyen d'expiation, de réparation, de satisfaction à la justice divine, et par là, de justification, en même temps qu'une source d'énergie morale. Une des premières lois de la justice, qui est un des attributs essentiels de Dieu, est que toute faute demande une expiation, or l'idée d'expiation a de tout temps, été invinciblement liée à celle de souffrance, d'humiliation et de sacrifice. Quiconque, disait Platon, est sorti du devoir par la porte du plaisir ne peut y rentrer que par celle de la douleur, de la souffrance volontairement acceptée et courageusement endurée. Jésus-Christ, il est vrai, a pleinement satisfait pour nous, qui étions incapables, sans lui, de le faire d'une manière suffisante ; mais ces satisfactions ne nous sont appliquées que si nous y unissons les nôtres, et c'est pourquoi saint Paul disait : Je châtie mon corps et le reduis en servitude, afin d'accomplir en ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Ce sont donc les douleurs, les humiliations, les afflictions, les peines, les souffrances de toute sorte, filialement acceptées de la main de Dieu et courageusement supportées en union avec Jésus-Christ qui sont le creuset salutaire où l'âme coupable, rendue à la vie de la grâce par la vertu du sacrement de pénitence, achève de perdre la rouille de ses imperfections et de ses vices, reconquiert sa première pureté et redevient digne d'être admise au ciel, où rien de souillé ne peut entrer.

C'est la conviction profonde de cette vérité qui, à toutes les époques de l'histoire de l'Eglise, a peuplé les déserts ou les cloîtres de tant d'illustres pénitents qui, après avoir été quelquefois de très grands pécheurs, sont devenus des prodiges de vertu et de sainteté. Dans l'ardeur et la générosité de leur repentir, ils ont regardé comme peu de chose de passer, pour Dieu, le reste de leur vie dans la faim et dans la soif, dans le froid et la nudité, dans le travail et la fatigue, dans les jeûnes et dans les veilles, dans les prières et les saintes méditations et dans une infinité de persécutions, haïssant saintement, comme dit encore le grand apôtre, leur âme dans ce monde pour la posséder éternellement en l'autre. Et leurs fautes, ainsi couvertes par ce qu'ils ont fait pour les réparer et par l'éclat de la miséricorde divine, non seulement ne paraissent plus, mais semblent s'être changées en une occasion de plus grands mérites et par conséquent en une source de gloire.

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Enfin un dernier et incomparable avantage de la souffrance chrétiennement acceptée et supportée est de nous rendre plus conformes à Jésus-Christ, le divin modèle â la ressemblance duquel tous les élus doivent être façonnés, et de nous associer à sa mission rédemptrice. Dans les saintes Ecritures, il est appelé "l'homme des douleurs’’ et nul titre ne lui convient mieux. Durant tout le cours de sa vie, principalement durant sa passion, il a souffert, en effet, dans son corps et dans son âme, des douleurs dont nous pouvons à peine avoir une idée. Or, qui peut douter qu'une des principales raisons pour lesquelles il a voulu s'y soumettre, a été d'être notre modèle au temps de la douleur, de l'affliction, de l'épreuve, de la tribulation comme dans toutes les autres circonstances où nous pourrions nous trouver ? Il a souffert volontairement, il a souffert patiemment, il a souffert avec une amoureuse soumission aux volontés de son Père céleste. N'est-ce pas pour nous enseigner de quelle façon nous devons souffrir, non seulement pour rendre nos souffrances méritoires, mais encore pour les rendre douces et consolantes ? Dans le langage de la piété chrétienne, les afflictions, les maladies, les traverses, les contrariétés, les souffrances de toute nature qui nous surviennent sont très bien appelées des croix, parce qu'elles sont une participation qui nous est offerte aux douleurs de Jésus sur la croix : portons-les avec courage, avec résignation, avec patience, avec amour comme il nous en a donné l'exemple, et il les portera lui-même avec nous. Alors non seulement elles perdront leur amertume, mais elles se changeront en consolations.

C'est dans la croix ainsi portée, dit le pieux auteur de l'imitation, que se trouve la vie, le salut, le rempart contre les attaques de l'ennemi, la force de l'âme, la joie de l'esprit, l'abondance des douceurs célestes, le comble de la vertu et la perfection de la sainteté.

Quand donc la croix vient nous visiter, de quelque manière que ce puisse être, au lieu de chercher â la fuir, ou de nous y débattre inutilement, comme le mauvais larron, la récrimination sur les lèvres, et dans le cœur la fureur du désespoir, combien nous serons mieux avisés de l'accepter, comme le bon larron, d'un cœur résigné, et de dire en regardant Jésus sur la sienne : ‘’Pour moi c'est avec justice que je souffre ; mais lui qu'avait-il fait ? Et pourtant il ne se plaint pas !’’

Faisons mieux encore, et disons à la croix qui nous survient comme saint André à celle qu'on avait préparée pour son dernier supplice : "O bonne croix, source des plus grands biens et objet de mes plus chers désirs, soyez la bienvenue ! Je me jette en vos bras avec amour et confiance. Recevez-moi pour me remettre à Jésus qui m'a racheté par vous’’.

                                                                                                                F. S.

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