La croix

16/Sep/2010

Si quelqu'un veut venir après moi, dit le Sauveur, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive.

C'est là, comme le remarque le pieux auteur de l'Imitation, un langage qui paraît dur à beaucoup ; et il n'y a pas lieu de s'en bien étonner.

Il n'est pas naturel à l'homme, en effet, d'asservir son corps, de fuir les honneurs, de souffrir volontiers les mépris, de supporter patiemment toutes sortes d'ennuis, de contrariétés et de souffrances, en un mot, de porter la croix, d'aimer la croix.

Mais c'est le chemin royal, la grande et même l'unique voie, pour éviter la mort éternelle et arriver au royaume des cieux, et c'est là ce qui doit nous donner du courage pour nous y engager résolument, à la suite du Divin Maître qui nous y a précédés et qui sait, par sa grâce, en tempérer les incommodités jusqu'à nous les rendre non seulement supportables mais douces.

Que gagnerions-nous d'ailleurs à vouloir fuir la croix ? Tous nos efforts dans ce but seraient inutiles. De quelque côté que nous nous tournions, en haut ou en bas, en dehors ou en dedans, nous la trouverons toujours devant nous ; c'est encore l'auteur expérimenté de l'Imitation qui nous en assure. Quand, par impossible, il nous serait donné de pouvoir tout arranger selon nos désirs et nos vues, nous n'en serions pas délivrés pour cela, car nous ressentirions toujours quelque douleur dans le corps ou quelque peine dans l'âme, et ainsi ce serait encore la souffrance ou la croix que nous rencontrerions.

Si nous voulons jouir ici-bas de la paix intérieure et mériter au ciel la couronne éternelle, il faut donc nous résoudre à l'accepter généreusement quand elle nous arrive et à la porter joyeusement et de bon cœur à la suite de Jésus. Si nous la portons de la sorte, elle nous portera elle-même et nous conduira heureusement — quoique non en cette vie — au terme désiré de toute souffrance ; mais si, au lieu de la porter, nous la traînons pour ainsi dire, à contre cœur et de mauvais gré, nous n'en perdrons pas seulement le mérite, mais nous la rendrons plus rude, plus pesante en nous privant des consolations qu'elle procure à ses vrais amis.

Bien des pages éloquentes ont été écrites par les maîtres de la vie spirituelle pour faire ressortir cette vérité d'ordre si pratique ; mais nul peut-être d'entre eux ne l'a fait avec une onction plus persuasive que le Bienheureux Curé d'Ars, dont on lira, nous l'espérons, avec autant de plaisir que de profit les quelques passages suivants :

"Si le bon Dieu nous envoie des croix, nous nous rebutons, nous nous plaignons, nous murmurons. Nous sommes si ennemis de tout ce qui nous contrarie, que nous voudrions toujours être dans une boîte de coton ; c'est dans une boîte d'épines qu'il faudrait nous mettre. C'est par la croix que l'on va au ciel. Les maladies, les tentations, les peines sont autant de croix qui nous conduisent au ciel. Tout cela sera bientôt passé.

La croix est l'échelle du ciel… Qu'il est consolant de souffrir sous les yeux de Dieu, et de pouvoir se dire, le soir, dans son examen : Allons ! mon âme, tu as eu aujourd'hui deux ou trois heures de ressemblance avec Jésus-Christ. Tu as été flagellée, couronnée d'épines, crucifiée avec lui l… Oh ! quel trésor pour la mort ! Qu'il fait bon mourir quand on a vécu sur la croix !

Qu'on le veuille ou non, il faut souffrir. Il y en a qui souffrent comme le bon larron, et d'autres comme le mauvais. Tous deux souffraient pareillement ; mais l'un sut rendre ses souffrances méritoires, il les accepta en esprit de réparation, et se tournant vers Jésus crucifié, il recueillit de sa bouche ces belles paroles : Aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis. L'autre, au contraire, poussait des hurlements, vociférait des imprécations et des blasphèmes, et expira dans le plus affreux désespoir.

Il y a deux manières de souffrir : souffrir en aimant et souffrir sans aimer. Les saints souffraient tout avec joie, patience et persévérance, parce qu'ils aimaient. Nous souffrons, nous, avec colère, dépit et lassitude, parce que nous n'aimons pas. Si nous aimions Dieu, nous aimerions les croix, nous les désirerions, nous nous plairions en elles… Nous serions heureux de pouvoir souffrir pour l'amour de Celui qui a bien voulu souffrir pour nous. De quoi nous plaignons-nous ? Hélas ! les pauvres infidèles, qui n'ont pas le bonheur de connaître Dieu et ses amabilités infinies, ont les mêmes croix que nous ; mais ils n'ont pas les mêmes consolations.

Vous dites que c'est dur ! Non, c'est doux, c'est consolant, c'est suave : c'est le bonheur. Seulement, il faut aimer en souffrant, il faut souffrir en aimant.

Dans le chemin de la croix, voyez, mes enfants, il n'y a que le premier pas qui coûte. C'est la crainte des croix qui est notre plus grande croix… On n'a pas le courage de porter sa croix, on a bien tort ; car, quoi que nous fassions, la croix nous tient, nous ne pouvons lui échapper. Qu'avons-nous donc à perdre ? Pourquoi ne pas aimer nos croix et nous en servir pour aller au ciel ?… Mais, au contraire, la plupart des hommes tournent le dos aux croix et fuient devant elles. Plus ils courent, plus la croix les poursuit, plus elle les frappe et les écrase de fardeaux… Si vous voulez être sages, marchez à sa rencontre, comme saint André, qui disait, en voyant la croix se dresser pour lui dans les airs : Salut, ô bonne croix ! ô croix admirable ! ô croix désirable !… reçois-moi dans tes bras, retire-moi d'entre les hommes, et rends-moi mon Maître qui m'a racheté par toi.

Écoutez bien ça, mes enfants : Celui qui va au devant de la croix marche à l'opposé des croix, il les rencontre peut-être, mais il est content de les rencontrer, il les aime, il les porte avec courage. Elles l'unissent à Notre-Seigneur ; elles le purifient ; elles le détachent de ce monde, elles emportent de son cœur tous les obstacles, elles lui aident à traverser la vie, comme un pont aide à passer l'eau… Voyez les saints ! Quand on ne les persécutait pas, ils se persécutaient eux-mêmes ; quand Dieu ne leur envoyait pas des souffrances, ils se faisaient souffrir eux-mêmes… Un bon religieux se plaignait un jour à Notre-Seigneur de ce qu'on le persécutait. Il disait : Seigneur, qu'ai-je donc fait pour être traité ainsi ? Notre-Seigneur lui répondit : Et moi, qu'avais-je donc fait quand on m'a conduit au Calvaire ?… Alors le religieux comprit, il pleura, il demanda pardon et n'osa plus se plaindre.
"Les gens du monde se désolent quand ils ont des croix, et les bons chrétiens pleurent quand ils n'en ont pas. Le chrétien vit au milieu des croix comme le poisson vit dans l'eau". Nous devrions courir après les croix, comme l'avare court après l'argent… Il n'y a que les croix qui nous rassureront au jour du jugement.

Le bon Dieu veut que nous ne perdions jamais de vue la croix ; aussi la place-t-on partout, le long des chemins, sur les hauteurs, dans les places publiques, afin qu'à cette vue nous puissions dire : voilà comment Dieu nous a aimés.

La croix embrasse le monde ; elle est plantée aux quatre coins de l'univers ; il y en a un morceau pour tous.

Si quelqu'un vous disait : Je voudrais bien devenir riche, que faut-il faire ? Vous lui répondriez : Il faut travailler. Eh bien ! pour aller au ciel, il faut souffrir. Notre-Seigneur nous montre le chemin dans la personne de Simon le Cyrénéen : il appelle ses amis à porter sa croix après lui.

Les croix sont sur la route du ciel, comme un pont de pierre sur une rivière pour la traverser. Les chrétiens qui ne souffrent pas, passent cette rivière sur un pont fragile, un pont de fil de fer, toujours prêt à se rompre sous leurs pieds.

Celui qui n'aime pas la croix pourra peut-être bien se sauver, mais à grand-peine ; ce sera une petite étoile dans le firmament. Celui qui aura souffert et combattu pour son Dieu luira comme un beau soleil.

Les croix, transportées dans les flammes de l'amour, sont comme un fagot d'épines que l'on jette au feu et que le feu réduit en cendres. Les épines sont dures, mais les cendres sont douces.

Oh ! que les âmes qui sont tout à Dieu dans la souffrance éprouvent de douceur ! C'est comme une eau clans laquelle on met un peu de vinaigre et beaucoup d'huile : le vinaigre est bien toujours vinaigre ; mais l'huile en corrige l'amertume, et on ne le sent presque plus.

Mettez un beau raisin sous le pressoir, il en sortira un jus délicieux : notre âme, sous le pressoir de la croix, produit un jus qui la nourrit et la fortifie. Lorsque nous n'avons pas de croix, nous sommes arides ; si nous les portons avec résignation, nous sentons une douceur, un bonheur, une suavité… C'est le commencement du ciel.

Le bon Dieu, la sainte Vierge, les Anges et les Saints nous environnent ; ils sont à nos côtés et nous voient.

Le passage du bon chrétien, éprouvé par l'affliction, à l'autre vie, est comme celui d'une personne que l'on transporte sur un lit de roses.

Les épines suent le baume et la croix transpire la douceur. Mais il faut presser les épines dans ses mains et serrer la croix sur son cœur pour qu'elles distillent le suc qu'elles contiennent".

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