La dévotion à Marie daprès le Bienheureux Grignion de Montfort

G. M. Blanc. C. SS. R.

17/Sep/2010

Le 16 avril dernier, Sa Sainteté Benoît XV, à l'occasion du deuxième centenaire de la mort du B. Grignion de Montfort recommandait instamment la lecture de l'ouvrage du Bienheureux sur La Vraie Dévotion à Marie, "livre petit par le volume, mais d'une si grande autorité et d'une si grande onction". Or, on trouverait difficilement un ouvrage qui soit si bien dans l'esprit du V. Père Champagnat. Tout à Jésus par Marie et tout à Marie pour Jésus, n'était-ce pas la maxime favorite du Vénérable Fondateur? Eh bien, c'est là, on peut le dire, tout le résumé du livre du B. Grignion, ainsi que du Secret de Marie, autre opuscule du Bienheureux.

Se consacrer entièrement à Marie et vivre sa consécration, c'est-à-dire, vivre en union avec Marie, voilà, aux yeux du B. de Montfort, la parfaite dévotion â la Sainte Vierge.

Il y a donc deux choses à distinguer avec soin: une consécration et une vie de consécration, un acte de consécration qui se fait par la récitation d'une formule et qui devra être renouvelé le plus souvent possible, et un état de consécration, consistant dans une disposition habituelle qui nous fait vivre en consacrés.

Le Bienheureux explique longuement la portée de l'acte de consécration qui doit comprendre "tout ce que nous avons dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce ou de la gloire’’.

Mais cet acte n'est, pour ainsi dire, que l'enveloppe, le corps de la parfaite dévotion à Marie. A ce corps il faut une âme. Eh bien, l'âme sera la vie conforme à cette consécration, la vie d'union à Marie. Avec cette vie d'union nous entrerons dans l'intérieur de la parfaite dévotion et nous y pénétrerons d'autant plus profondément que nous la vivrons, cette vie, avec plus d'intensité.

Mais la question se pose alors: En quoi donc consiste cette vie? Quels en sont les éléments constitutifs? N'y aurait-il pas une formule maîtresse qui nous en donne toutes les opérations ?

Avant le B. Grignion, on ne trouve pas d'auteur qui ait formulé d'une manière précise la vie d'union à Marie. A lui revient donc la gloire de l'avoir fait le premier. La parfaite dévotion à la Ste Vierge, a-t-il dit, consiste à se donner tout entier en qualité d'esclave à Marie et à Jésus par elle, ensuite faire toute chose avec Marie, en. Marie, par Marie. "C'est, en quatre mots, de faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie". Et ailleurs il avait donné ainsi sa formule : "Commencer, continuer et finir toutes ses actions par Marie, en Marie, avec Marie et pour Marie".

Comme on le voit aussitôt, le Bienheureux n'a pas gardé le même ordre dans l'énoncé de sa maxime, preuve que pour lui c'était une question secondaire. Ce qu'il y a de certain, c'est que la formule du B. de Montfort, entendue comme il l'entend lui-même, est plus juste, la plus complète qu'on puisse imaginer. Et, de vrai, chacune de nos actions surnaturelles doit procéder d'un principe surnaturel (cause efficiente), elle doit en outre reproduire un modèle (cause exemplaire), elle doit enfin avoir un but (cause finale). Si donc nous nous unissons à Marie à ce triple point de vue, nous ne pouvons rêver union plus étroite, dépendance plus absolue. Or c'est précisément ce que nous faisons en pratiquant la maxime du B. Grignion. Nous allons en juger.

Qu'est-ce qu'agir par Marie? C'est agir par l'impulsion et la vertu de la grâce que nous procure notre Souveraine. Il faut partir de ce principe que Marie est la Médiatrice universelle. Aucune grâce ne nous est accordée qui ne passe par ses mains, c'est-à-dire, qui ne soit due à son intercession. Ce n'est sans -doute pas la sainte Vierge qui nous donne directement la grâce, mais c'est elle qui nous l'obtient auprès de Jésus-Christ et partant c'est elle qui nous la donne indirectement… Jésus est la cause physique, Marie la cause morale. Or, tout indirecte qu'elle soit, la causalité morale concourt réellement à l'effet, et de celui qui a commandé, qui a obtenu une chose on peut dire: "Cette chose lui est imputable, il en est la cause’’.

Eh bien, nous conseille le B. Grignion, il faut faire ses actions par Marie, c'est-à-dire, qu'il faut obéir en toutes choses à la très sainte Vierge et se conduire en tout par son esprit. Marie nous a obtenu une grâce, telle bonne inspiration, par exemple. Si nous voulons alors agir par Marie, nous devrons suivre l'impulsion de cette grâce, qui est comme le fruit de l'intercession de Marie, comme un effet de l'esprit de Marie. Et c'est ainsi que notre Bienheureux a pu écrire : "Il faut se livrer à l'esprit de Marie pour en être mus et conduits de la manière qu'elle voudra. Il faut se mettre et se laisser entre ses mains virginales, comme un instrument entre les mains de l'ouvrier, comme un luth entre les mains d'un bon joueur. Il faut se perdre et s'abandonner en elle comme une pierre qu'on jette dans la mer ; ce qui se fait simplement et en un instant, par une seule œillade de l'esprit, un petit mouvement de la volonté ou verbalement en disant, par exemple : Je renonce à moi, je me donne à vous, ma chère Mère.

Agir par Marie, c'est se laisser gouverner, dans tout le cours de notre action, par la grâce, que nous a obtenue la Sainte Vierge ; c'est, en conséquence, se servir de l'intermédiaire de Marie pour toute notre vie spirituelle et voilà pourquoi le B. Grignion, dans son Secret, donne pour tout commentaire de l'expression agir par Marie ces simples paroles : "Il faut n'aller jamais à Notre-Seigneur que par Marie, par son intercession et son crédit auprès de lui, ne se trouvant jamais seul pour le prier".

Agir avec Marie, c'est agir avec Marie, comme modèle à reproduire. C'est ainsi que l'explique lui-même le B. Montfort: "Il faut faire ses actions avec Marie, c'est-à-dire qu'il faut, dans ses actions, regarder Marie comme un modèle accompli de toute vertu et perfection, que le St-Esprit a formé dans une pure créature, pour l'imiter selon notre petite portée. Il faut donc qu'en chaque action nous regardions comme Marie l'a faite ou la ferait si elle était à notre place". Agir avec Marie revient conséquemment, d'après notre Bienheureux, à agir comme Marie. Peut-être alors qu'on pourrait, à notre humble avis, substituer cette seconde expression à la première. On verrait ainsi tout de suite le sens de la formule. Quoi qu'il en soit, agir avec Marie, c'est nous appliquer à retracer en nous cet exemplaire idéal qu'est la sainte Vierge. Il est vrai, Jésus est notre modèle par excellence. Mais Marie en est la copie parfaite, et si parfaite que nous ne pourrons jamais arriver à la reproduire dans tous ses détails. Quoi, dès lors, de plus naturel que d'imiter notre Mère, puisque par le fait même nous imitons Jésus?

Agir pour Marie c'est faire toutes ses actions pour elle, pour la servir en accomplissant ses volontés (qui sont celles de Dieu), pour la glorifier en la faisant connaître et aimer. "Car comme on s'est tout livré à son service, il est juste qu'on fasse tout pour elle, comme un valet, un serviteur et un esclave ; non pas qu'on la prenne pour la dernière fin de ses services, qui est Jésus seul, mais pour sa fin prochaine et son milieu mystérieux et son moyen aisé pour aller à lui".

Agir en Marie. Voilà une expression qui au premier abord paraît bien obscure et cependant, pourvu qu'on y attache le sens qui convient, rien de plus juste et de plus clair.

Agir en Marie ce n'est autre chose qu'agir uni à elle de pensée et d'amour. Et en voici l'explication : Amor extra se rapit. Celui qui aime quelqu'un sort, pour ainsi dire, de lui même, pour se porter d'esprit et de cœur vers l'objet de son amour:

Une fois cet objet atteint, dit St. Thomas, il ne se contente pas d'une étreinte superficielle: il cherche à pénétrer en lui, le plus intimement possible et voilà que celui qui aime se trouve être dans son ami. Ce n'est pas tout. "Les joies et les épreuves de l'ami il les fait siennes, sa volonté sienne, à telles enseignes qu'il semble vivre lui-même dans la personne de son ami qu'il semble ne plus faire qu'un avec lui, quasi ipse in suo amico".

Or cette loi de l'amour qui transporte celui qui aime dans celui qui est aimé, va se vérifier pour nous. Oui, si nous aimons vraiment notre Mère céleste, nous vivrons en elle, puisque nous entrerons dans toutes ses volontés (agir par Marie); nous vivrons en elle, car nous chercherons à nous transformer en elle (agir comme Marie); nous vivrons en elle, puisque nous mettrons en elle notre complaisance (agir pour Marie). Et c'est ainsi que le Tout en Marie est comme le résumé et la résultante des trois autres parties de la formule du B. Grignion.

“Nous demeurerons en Marie, en esprit’’. Voilà le mot de notre Bienheureux. Et ne cherchons pas autre chose dans les passages où il explique notre vie en Marie. Toutes ces brillantes images qu'il fait passer devant nos yeux et qu'on pourrait des l'abord traiter de remplissage superficiel, toutes ces images n'ont qu'un but : exposer d'une façon saisissante et populaire les différentes manières de vivre en Marie, en esprit. Les unes s'appliquent au Tout par Marie, comme celle de l'Oratoire, où nous devons faire toutes nos prières à Dieu; celle de la Lampe qui doit éclairer notre intérieur; celle de la Fournaise de charité, où nous devons nous plonger. D'autres conviennent plus spécialement au Tout comme Marie, par exemple celle du Paradis terrestre "où il y a des parterres émaillés de belles et différentes fleurs de vertus, qui jettent une odeur qui embaume même les Anges", ou bien encore celle du Reposoir sacré où l'on voit Dieu en elle et avec elle. D'autres images font allusion au Tout pour Marie : le sanctuaire, le repos de la très sainte Trinité, la cité de Dieu, le temple de Dieu, toutes ces figures ne nous disent-elles pas que puisque Dieu a tant fait pour Marie, nous devons nous aussi agir pour elle? Enfin, certaines de ces images, comme celle, par exemple, du sein virginal de Marie, dans lequel nous devons demeurer, nous dépeignent ensemble toutes les pratiques de la vie d'union à Marie.

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Mais il y a une idée sur laquelle revient souvent le B. Montfort et qu'il nous faut également bien comprendre. "Quiconque, dit-il, est élu et prédestiné, a la sainte Vierge demeurant chez soi, c'est-à-dire dans son âme". "L'âme de la sainte Vierge se communiquera à vous pour glorifier le Seigneur; son esprit entrera à la place du vôtre".

Il ne peut s'agir évidemment pas d'une présence réelle, substantielle, de l'âme ou du corps de Marie dans l'âme et le corps des fidèles. Pour le corps de Marie, jamais personne n'osera soutenir qu'il se trouve ainsi à la fois dans des milliers d'endroits différents. "Pour l'âme de la très sainte Vierge, – comme s'exprime un théologien, – même impossibilité de présence réelle au sens vrai du mot. Cette âme, en effet, n'est pas actuellement à l'état d'esprit pur… Elle anime son propre corps ressuscité; elle est en acte de son mode naturel "d'information" substantielle. On ne conçoit ni qu'elle puisse quitter son corps, ni que restant dans son corps, elle puisse être ailleurs que là où elle exerce la plénitude de sa causalité de forme substantielle".

Reste donc à admettre seulement la présence morale de Marie dans notre âme, présence qui peut s'expliquer de trois façons.

D'abord Marie est en nous, parce que nous l'aimons et qu'elle nous aime. Rien de plus suggestif que l'article où St. Thomas prouve que l'un des effets de l'amour est de faire passer l'une dans l'autre les deux personnes qui s'aiment, de les faire demeurer l'une dans l'autre. Et ne dit-on pas : "Un tel est présent à ma pensée, je le porte dans mon cœur", pour signifier par là que l'ami à qui nous pensons est moralement dans notre esprit, que celui que nous aimons est vraiment dans notre cœur, sicut cognitum in cognoscente et amatum in amante?

Marie est encore en nous par sa ressemblance, par la grâce qui, en nous unissant et nous assimilant à son Fils, nous unit et nous assimile à elle. Elle y est aussi par la ressemblance morale que produit l'imitation des vertus et des actions. Et dans ce sens elle s'y trouve à peu près comme le modèle est dans la copie qui le représente. En voyant la photographie parfaite de quelqu'un je dis : "C'est lui". De même, Jésus contemplant une âme qui fait revivre en elle les vertus de Marie, dira : "C'est Elle".

Enfin la sainte Vierge est en nous par sou intercession en notre faveur, par la protection qu'elle exerce sur nous. Tout agent est présent la, où porte son action. S'il n'y est pas substantiellement, il y est au moins virtuellement, c'est-à-dire, par sa vertu, par sa puissance. Nous pouvons donc affirmer qu'à ce titre encore Marie est en nous, quand nous nous faisons protéger par elle, parce qu'alors nous entrons dans son influence, dans son atmosphère. Ne dit-on pas que le soleil pénètre et se tient dans un appartement, quand il y rayonne sa lumière et sa chaleur? Et toutefois il n'y est pas substantiellement, mais seulement par sa vertu.

Voilà comment les Commentateurs les plus autorisés du B. Grignion s'entendent pour expliquer cette présence de Marie dans nos âmes. "Toute autre explication, affirme le savant théologien Didiot, forcerait ou fausserait la pensée du Bienheureux… et pourrait conduire à de graves erreurs".

On se demandera peut-être si, pour pratiquer cette vie d'union à Marie telle que la formule le B. Montfort, il faut penser explicitement avant chacune de ses actions à agir par Marie, avec (comme) Marie, pour Marie et en Marie.

Il est sûr que plus souvent nous y penserons, mieux ce sera. Mais l'union toujours actuelle n'est pas nécessaire, ni d'ailleurs possible. L'union habituelle suffit. Que l'âme contracte l'habitude de l'union à Marie, cette habitude rendra faciles et fréquents les actes d'union, et tant qu'elle ne sera pas rétractée, elle influera virtuellement sur tous les actes qui ne lui sont pas contraires. Et puis, rien n'empêche, surtout les premiers temps, de simplifier le travail en ne s'appliquant que séparément aux différentes parties de cette vie d'union. On pourrait même, semble-t-il, ne pas s'occuper du tout de la vie en Marie, puisque vivre par Marie, comme Marie et pour Marie, emporte nécessairement vivre en Marie.

Quoi qu'il en soit, revenons à cette belle parole de St. Pierre Damien qui semble avoir inspiré le B. Grignion: "Sans le Verbe rien n'a été fait, sans Marie rien ne sera refait. Tout sera racheté et par Elle, et en Elle et avec Elle’’.

                G. M. Blanc. C. SS. R.  Aumônier de S. Maurizio.

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