La Discipline et la Cité Scolaire

F. D.

13/Sep/2010

Quel que soit l'idéal qu'en théorie on se forme de l'Education. il est évident qu'au point de vue pratique elle doit viser à être une initiation à la vie, et qu’une de ses préoccupations primordiales doit être non seulement de graver dans l'esprit des enfants les principes généraux vers lesquels doit s'orienter leur conduite ; mais encore d'exercer leur jugement à savoir discerner, au milieu des alternatives embarrassantes où peuvent les placer les contingences de la vie, la solution vraiment conforme à ces principes, et leur volonté à s'y porter résolument, en dépit des obstacles qui peuvent s'y opposer.

Tel est le but notamment auquel doit tendre, en dernière analyse, dans une école, toute bonne organisation disciplinaire et il s'ensuit qu'on ne pourrait raisonnablement s'empêcher de regarder comme défectueux, malgré les avantages plus ou moins réels qu'il pourrait présenter d'ailleurs, tout système qui, au lieu d'encourager l'esprit d'activité, d'initiative et d'honnête indépendance, auquel se reconnaissent les caractères énergiques, autonomes, les véritables personnalités, tendrait plutôt à favoriser l'inertie, la passivité, cette sorte d'impuissance à vouloir et à se résoudre dont les effets presque nécessaires sont le servilisme et l'incapacité.

C'est la profonde conviction de ces vérités et leur trop fréquente négligence dans la pratique qui parait avoir inspiré à l'Américain Wilson Gill son Système de la Cité Scolaire (School-City-System), qui après avoir rencontré de chauds partisans aux Etats-Unis, où il produit, parait-il, des fruits merveilleux, s'est rapidement répandu dans l'Empire Britannique. Nous espérons intéresser nos lecteurs et peut-être, à quelques égards, leur être utiles en leur en donnant ici un aperçu sommaire.

Pour inspirateur et pour guide, dans cette tâche, nous prendrons un des maîtres de la Pédagogie contemporaine, le P. Ruiz Amado, de la Compagnie de Jésus qui a publié, il y a deux ans, sur ce sujet un bel article dans l'Education Hispano-Américaine, dont il est le directeur,

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L'idée-mère de ce système naquit du besoin tout particulièrement senti, aux Etats-Unis de poser à l'école même les fondements de la vie civique. C'est, dit-on, une plainte assez générale là-bas qu'après un siècle et plus de régime représentatif la société ne se montre que fort peu disposée à. le prendre au sérieux, et que la grande masse des citoyens n'a pas une claire conscience des devoirs qu'il impose. De la l'abstention des fonctions publiques, abandonnées trop souvent à des trafiquants, en politique ; de là la pratique éhontée de la corruption électorale, grâce à laquelle la soi-disant représentation nationale n'est, dans beaucoup de cas, que la représentation des cabales et des partis. "Avec des institutions démocratiques, dit un de leurs sociologues accrédités, nous vivons en réalité comme si nous étions sous un régime autocratique, avec cette circonstance aggravante que l'autorité, au lieu d'être exercée par des souverains responsables qui croient la tenir de Dieu, l'est trop souvent par des intrigants sans vergogne, qui l'ont obtenue frauduleusement par le moyen de la farce électorale".

Or, comme Wilson Gill réfléchissait au moyen de porter remède à de si graves inconvénients, et d'inculquer aux citoyens la conviction qu'il n'est pas plus permis de renoncer à ses droits politiques, et surtout de les remettre en des mains indignes, que de voler, d'abandonner ses enfants ou de violer quelque autre des vieux préceptes qui se sont pour ainsi dire inoculés dans la masse du sang, il lui vint à l'idée qu'on pourrait y parvenir en habituant les enfants, dès l'âge scolaire, à l'exercice des droits civiques ; et dans ce but, il imagina de donner l'école la forme d'un petit Etat démocratique.

Ainsi, pensait-il, les enfants se familiariseraient dès leurs jeunes armées avec les institutions représentatives ; ils apprendraient à connaître la grandeur des responsabilités qu'elles imposent à chacun des membres de la société, et, dans l'âge viril, ils conserveraient facilement ces idées et ces habitudes. Ainsi disparaîtrait l'espèce de contradiction qui existe entre les formes de là discipline généralement usitées aujourd'hui et les formes et les mœurs de la vie sociale, à laquelle les jeunes gens doivent être préparés ; car, tandis que partout la société civile est devenue plus ou moins démocratique, à l'école on conserve encore ta forme de la monarchie absolue, de l'ancien régime, où un seul a le droit de commander, tandis que tous les autres ont le devoir d'obéir sans être admis à demander, ni moins encore à discuter la raison de l'ordre. Ainsi enfin ils s'accoutumeraient à voir dès l'âge scolaire que la probité des magistrats et la bonté du gouvernement dépendent surtout de la manière consciencieuse dont s'exerce le droit électoral, et cette expérience serait plus efficace que toutes les lois sur le vote obligatoire.

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La cité scolaire (school city) est organisée, sur la base du système électif. Tous les élèves qui présentent des conditions déterminées d'âge, de probité et de bonne conduite jouissent du droit électoral, qui s'exerce deux ou trois fois l'an dans les comices. A l'ouverture de ces derniers, le maitre commence par faire une instruction sur leur organisation et sur leur importance. Les nouveaux apprennent facilement les pratiques électorales par l'exemple des anciens. Un ou deux jours sont donnés pour "travailler" les candidatures et l'on tâche de bien pénétrer les élèves de l'obligation qu'il y a, au cours de ce travail, de ne pas médire et de se borner a faire valoir les qualités du candidat qu'on propose, sans dénigrer ses concurrents.

Le jour venu, on procède dans toutes les formes à l'élection non seulement du président, mais de tous les officiers du Pouvoir Exécutif et Judiciaire : juges qui doivent connaître des fautes commises ; inspecteurs qui ont la charge de s'enquérir des fautes et de les porter devant les juges ; fonctionnaires d'hygiène et de propreté publiques, trésorier, fonctionnaires académiques ou auxiliaires du professeur dans la direction des études et des exercices scolaires, etc. …

Ensuite l'assemblée exerce son Pouvoir Législatif, soit en acceptant le Règlement proposé par le Directeur, soit en formulant les modifications ou amplifications que paraissent dicter les besoins ou l'utilité présente de l'école. Ce Règlement ainsi étudié et discuté, est ensuite accepté par vote. De la sorte, il n'est plus une loi arbitraire, imposée, qui vient de l'extérieur, mais une loi reconnue juste et acceptée par la volonté de chacun des élèves, dont il est comme l'expression vivante, et l'on peut toujours leur montrer d'une manière flagrante, chaque fois qu'ils y manquent, qu'ils ont violé leurs engagements en n’y tenant pas ce qu'ils avaient solennellement promis. Au Pouvoir Législatif appartient encore d'adopter après délibération, dans ses assemblées périodiques, les mesures importantes, qui dépassent les facultés ordinaires (nécessairement limitées parmi les enfants) qui sont attribuées au pouvoir exécutif.

Quant au Pouvoir Judiciaire, il a dans ses attributions l'appréciation des faits répréhensibles ou punissables, et l'application à leurs auteurs des punitions proportionnées.

Naturellement, tous ces pouvoirs s'exercent sous la surveillance et la direction discrète du Maître, qui excite ou modère à propos, et à qui sont réservées, à tous points de vue, les attributions de la Cour Suprême

Grâce à ce mode de gouvernement scolaire sagement pratiqué, on obtient très facilement, paraît-il, le respect des lois et le zèle pour leur observance, en même temps que la sanction juste et volontairement acceptée de ses infractions. De passive qu'elle est trop généralement, la discipline devient active. Les enfants ne vivent pas sous elle ; c'est elle qui vit en eux comme une de leurs fonctions physiologiques ou psychologiques. Les lois, bien qu'en somme elles émanent du Maitre, semblent émaner d'eux par l'acceptation libre et volontaire et par le concours qu'ils ont apporté à leur élaboration ; les sentences disciplinaires sont leurs propres sentences ; l'administration est à leur charge. Dans ces conditions, les résistances aux prescriptions du Règlement ne sont plus des résistances contre la volonté individuelle du Maitre, qui peut être considérée comme plus ou moins arbitraire et partant vexatoire, mais des résistances contre une loi objective, contre une règle impersonnelle, froide et absolue, inaccessible à la prévention comme à la préférence. Celui qui encourt une punition a l'impression de tomber sous l'action d'une de ces lois naturelles qui sont les conditions de l'ordre universel, et, à moins d'être déraisonnable, il n'a pas plus la pensée de se révolter contre le Règlement que celui qui fait un faux pas de se révolter contre les lois de la mécanique qui ont entraîné sa chute et toutes ses conséquences Il sent que la punition n'est imputable qu'à lui-même et qu'elle est la conséquence toute juste et naturelle de sa conduite, comme les contusions de celui qui tombe le sont de sa maladresse ou de son manque d'attention.

Est-ce à dire que ce système, qui peut s'adopter à toutes les constitutions politiques où l'élément représentatif entre pour une part plus ou moins grande aussi bien qu'à celle des Etats-Unis, doit nécessairement produire tous ces bons effets par lui-même ? Nous nous permettons d'en douter beaucoup. Il doit en être de lui comme de nombre d'autres, qui valent surtout par la manière dont on les applique. Si le système représentatif, après un siècle d'application, n'a pas encore eu la vertu, comme le reconnaissent et le déplorent les compatriotes de M' Wilson Gill, de réaliser l'idéal dans le fonctionnement des organisations politiques, il n'est guère probable qu'il opérerait ce miracle du jour au lendemain dans les organisations scolaires.

Aussi notre intention n'est-elle pas précisément d'en promouvoir l'introduction dans nos écoles. Nous avons notre système nous, qui depuis un siècle donne d'excellents résultats, et ce ne serait pas agir sagement de lâcher la proie pour courir après l'ombre. Mais tout système est susceptible de perfectionnement et d'évolution progressive vers le mieux, et nous avons tous le devoir de travailler à y acheminer de plus en plus celui que nous ont légué nos prédécesseurs et qui a déjà reçu d'eux tant d'améliorations utiles.

Ce que nous avons voulu faire dans les quelques pages qu'on vient de lire a donc été simplement de donner un intéressant exemple de ce qui se fait un peu partout pour tâcher de donner la discipline un caractère plus actif, pour assurer d'une manière plus effective le concours personnel de l'enfant à l'œuvre de son éducation, et partant pour rendre celle-ci plus réelle et plus durable dans ses effets. Notre bonheur serait d'avoir ouvert à quelques-uns de nos lecteurs qui tendent aussi vers ce but une perspective on leur propre investigation pourrait rencontrer des suggestions capables d'amener à quelque amélioration vraiment pratique.

                                                                                                         F. D.

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