La fidélité à la vocation

17/Sep/2010

"Soyez fidèles à votre vocation, aimez-la et persévérez-y avec courage’’. C'est, nous le savons, une des plus pressantes exhortations que nous adresse le Vénérable Fondateur à la fin de son Testament spirituel, sans doute parce que, voyant toutes choses à la lumière de l'éternité, à ce moment suprême, et assisté d'une grâce toute spéciale de Dieu pour nous donner les enseignements les plus conformes à nos besoins, il sentait d'une manière particulièrement vive combien ce point nous est de grande importance pour remplir ici-bas la fin de notre création, qui est la gloire de Dieu et notre sanctification personnelle. Sous les auspices de la Bienheureuse et Immaculée Vierge Marie, qui fut un si parfait modèle de fidélité à l'appel divin, et dont l'Eglise célèbre, le 21 de ce mois, la Présentation au Temple, tâchons d'en faire un moment aujourd'hui l'objet de nos réflexions, en considérant combien il importe, selon l'expression de notre Vénérable Père : 1° d'être fidèle à sa vocation ; 2° d'aimer sa vocation : 3° de persévérer avec courage dans sa vocation malgré les ennuis, les difficultés et les obstacles de toute sorte qu'on peut y rencontrer.

*
*    *

La Vocation, quelle qu'elle soit, quelque chose qu'elle nous dise, en quelque situation qu'elle nous place, est une grâce insigne de Dieu. Elle est le sceau de sa volonté divine sur nous ; l'indice du rôle spécial que sa providence nous a assigné dans le concert harmonieux de la création ; l'étoile directrice qu'il a fait briller sur nos têtes ; la colonne de nuée, tantôt obscure et tantôt lumineuse, qui sur son ordre marche continuellement devant nous pour nous tracer la route à travers le désert de cette vie ; la condition, le moyen et le prélude des biens célestes qu'il nous destine ; la semence féconde de notre perfection, et la substance de notre béatitude. Or, si cela est vrai d'une vocation quelconque, à combien plus forte raison de celle qui nous fixe dans les états les plus excellents, et particulièrement dans l'état religieux ? Si la moindre grâce, parce qu'elle procède du cœur de Dieu, a une valeur sans mesure, que dire de celle, de la vocation religieuse, qui émane, pour ainsi dire, de la région la plus sainte et la plus aimante de ce cœur adorable, sinon qu'elle est comme un don exquis dont il semble que toutes les perfections divines se soient appliquées à relever l'excellence, et sur lequel l'amour infini se repose avec une joie ineffable ?

Mais, à toute grâce reçue correspond de notre part une obligation d'y être fidèle d'autant plus étroitement que cette grâce-est plus précieuse et plus excellente ; car, selon l'expression de Notre Seigneur dans l'Evangile, il sera beaucoup demandé à qui a beaucoup reçu. La vocation religieuse est pour nous un trésor inestimable, qui nous met en possession d'une multitude de biens les plus précieux. Par elle, au moyen des vœux de religion. Dieu, en échange du don complet que nous lui faisons de nous-mêmes, nous communique une liberté merveilleuse. Elle nous affranchit de la servitude des trois grandes concupiscences, fruit malheureux du péché originel, dont les sources empoisonnées peuvent bien subsister dans le fond de notre âme, mais dont il nous devient relativement facile de contenir l'effusion. Elle nous met à l'abri des dangers, des scandales et des séductions du monde, ce qui nous donne la possibilité, selon l'expression de saint Bernard, de vivre plus purement, de ne tomber que rarement et de nous relever promptement. Tandis que dans le siècle, où tout concourt à induire au mal, on ne peut demeurer juste et bon qu'en remontant à force de rames un courant contraire, il semble que dans la vie religieuse toutes les pentes vont d'elles-mêmes au bien et qu'on n'a qu'à se laisser aller pour le faire. La religion est pour nos âmes, dans ce monde d'exil, ce que sont pour les plantes des pays chauds ces serres savantes, où l'art des jardiniers s'est ingénié à réunir les conditions les plus favorables à leur développement, à leur floraison et à leur fructification.

Quelle obligation n'avons-nous donc pas de correspondre à ces prévenances divines de nous montrer reconnaissants de ces grâces de choix, et de travailler de toute notre application et de toutes nos forces à ce qu'elles ne soient pas stériles en nous, mais qu'elles y fructifient selon les intentions du Dieu bon qui nous les a faites sans aucun mérite de notre part ! C'est en cela que consiste proprement la fidélité à la vocation. Elle requiert qu'on ne se contente pas d'avoir répondu docilement à la voix de Dieu qui par quelqu'un des moyens extrêmement nombreux et variés dont dispose sa Providence nous appelait à tel ou tel genre de vie, dans tel ou tel ordre, dans telle ou telle congrégation ; mais que nous nous appliquions assidûment et avec zèle à en réaliser le but, à en faire les œuvres, à en remplir les devoirs, à en prendre l'esprit.

Ce que nous demande notre Vénérable Père, en nous adjurant avec instance d'être fidèles à notre vocation, c'est donc de travailler de toutes nos forces, chacun dans la sphère où nous a placés l'obéissance et selon la mesure des moyens dont nous disposons, à promouvoir la réalisation aussi complète et aussi parfaite que possible de la double fin de notre Institut, qui est notre sanctification personnelle et l'accroissement de la gloire de Dieu par l'instruction et l'éducation chrétiennes de la jeunesse ; c'est de garder fidèlement nos vœux, d'observer ponctuellement nos Constitutions et Règles, de nous appliquer avec zèle et persévérance à l'acquisition et à la pratique des vertus qui forment le caractère spécial de notre famille religieuse ; c'est, en un mot, de nous efforcer de devenir dans toute la forcé de l'expression de vrais Petits Frères de Marie. Pourrions-nous avoir un plus pressant motif de nous mettre avec une générosité toute nouvelle à la poursuite d'un si noble but que le vœu suprême de celui que nous avons tant de raisons de regarder comme l'interprète des vues de Dieu à notre égard ?

*
*    *

Une des plus importantes conditions, comme un des moyens les plus efficaces pour avancer sûrement dans cette voie, c'est, selon que nous y exhorte également notre Vénérable Fondateur, d'aimer notre vocation, de l'aimer tendrement, filialement. La fidélité la vocation, telle que nous venons de la décrire, comporte en effet des devoirs parfois pénibles, des actes de renoncement, des victoires sur soi-même, des sacrifices parfois durs à la nature ; et notre volonté, même éclairée par l'intelligence qui lui en montre la beauté, l'obligation, l'opportunité, serait souvent exposée à ne pas trouver en elle toute la somme d'énergie que réclame leur accomplissement si elle ne trouvait pas à propos la puissante assistance de l'amour que rien n'arrête, à qui rien ne pèse, et qui compte pour rien les peines et les travaux, quand il s'agit de son objet. Celui qui n'aime pas, dit avec raison le pieux auteur de l'Imitation de Jésus Christ, perd courage et se laisse abattre ; mais celui qui aime exécute pleinement : il se fatigue sans se lasser, il est à l'étroit sans se trouver gêné ; il ne s'excuse jamais sua l'impossibilité car il se croit tout possible et permis, ce qui a fait dire à saint Augustin : "Aimez et faites ce que vous voudrez". Que de pressants motifs s'unissent d'ailleurs pour nous inspirer, à l'égard de notre sainte vocation, des sentiments d'amour tendre et reconnaissant ! Nous avons vu plus haut qu'elle est un don d'un prix inestimable, une des plus grandes manifestations de l'amour de Dieu envers nous, et ce serait déjà une raison plus que suffisante pour nous la rendre éminemment chère ; mais là ne se bornent pas ses titres à notre affection : il faudrait des pages et des pages pour énumérer tous les bienfaits qui lui donnent droit à notre amour. C'est grâce à elle que, jeunes encore pour la plupart, nous avons été reçus dans une Congrégation honorée et estimée par l'Eglise ; que nous y avons été nourris, habillés, instruits ; que nous y avons grandi loin des dangers et des séductions du monde, au milieu de tous les secours et de toutes les consolations de la religion ; que nous y avons trouvé des pères dans tous nos Supérieurs, des frères dans tous ses membres, et dans toutes ses maisons un foyer où nous avons toujours place, etc. … Oh ! que nous montrerions peu de noblesse d'âme, si, au lieu d'avoir pour cette famille religieuse des sentiments de bons fils, nous nous comportions à son égard comme de simples mercenaires ! Que nous serions ingrats si, en ayant tant reçu, nous n'étions pas disposés à nous dévouer entièrement pour elle ! Que nous serions à plaindre si, au lieu d'être dans son sein sans partage, nous y étions seulement de corps et que nos pensées et nos affections fussent ailleurs ; si, dégoûtés de la manne délectable qui nous y soutient en attendant la terre promise, nous mettions nos complaisances à regretter les viandes et les oignons que nous avons laissés en Egypte ! Que nous serions coupables si, au lieu de nous efforcer d'être sa consolation et son honneur par une vie exemplaire, nous étions à quelque degré sa honte et son tourment par notre égoïsme, notre relâchement, notre mauvais esprit ou notre conduite plus ou moins scandaleuse !

Bien loin de nous mettre jamais dans aucun de ces cas ni d'autres semblables, rendons-nous filialement à l'exhortation de notre Vénérable Père : aimons notre vocation, estimons-la comme une des plus grandes faveurs que Dieu nous ait faites ; n'y pensons qu'avec une reconnaissance attendrie, et que notre bonheur soit d'en rendre au Seigneur, en toute occasion, de ferventes actions de grâces. Aimons à lui dire souvent, comme saint Alphonse de Liguori le suggérait à ses novices :

"Mon Dieu, comment pouvoir jamais vous rendre d'assez dignes actions de grâces pour m'avoir appelé avec tant d'amour au sein de votre famille ? Combien de mes compagnons sont restés dans le monde exposés au danger de perdre leur salut au milieu de mille occasions de péché, tandis que moi j'ai été admis à vivre dans votre maison, en compagnie d'un grand nombre de vos fidèles et chéris serviteurs, et dans l'abondance de tous les secours nécessaires pour opérer ma sanctification ! J'espère, Seigneur, qu'un jour dans le ciel je pourrai vous en témoigner dignement ma reconnaissance pendant une éternité, et pendant une éternité aussi chanter vos miséricordes envers moi. En attendant je suis et veux toujours être à vous''.

Puis le saint fondateur des Rédemptoristes conseillait d'ajouter : "Je veux vous rester fidèle et ne jamais vous abandonner fallût-il pour cela perdre la vie et mille vies. Faites de moi ce qu'il vous plaira ; faites-moi vivre comme vous voudrez ; dans la désolation, dans les infirmités, dans le mépris ; traitez-moi comme il vous sera agréable. Je n'implore de vous qu'une grâce : celle de vous aimer de toutes mes facultés et de vous rester fidèle jusqu'à la mort". C'est qu'en effet la persévérance finale dans le bien, qui est le point essentiel de l'affaire du salut, a généralement une liaison étroite avec la persévérance dans la vocation ; et cela nous amène tout naturellement à dire quelques mots de la troisième partie de l'exhortation que nous fait notre V. P. Fondateur au sujet de cette dernière : Persévérez-y avec courage : il y a des peines pour vivre en bon religieux, mais la grâce de Dieu adoucit tout. D'ailleurs la vie est courte, et d’éternité ne finira jamais.

*
*    *

"Quand on est moine, c'est pour toujours !'' avait-on coutume de dire parmi les religieux d'autrefois ; et telle devrait être encore la règle invariable parmi ceux d'aujourd'hui. Qu'on ne s'engage pas dans l'état religieux sans examen et sans avoir éprouvé si l'on a vraiment vocation pour y vivre, c'est de toute sagesse mais quand une fois, bien sérieusement, à la suite des réflexions et des épreuves que comporte le noviciat, on a contracté bien librement et en pleine indépendance les saints engagements qui font le religieux, ce doit être sans retour ni repentance, jusqu'à la mort.

Avoir prononcé les veux perpétuels de religion, c'est avoir donné à Dieu sa parole d'accepter, pour sa vie durant, toutes les obligations de l'état religieux, et l'on se croirait en droit de la reprendre parce qu'on trouve quelques difficultés à la remplir ! De bonne foi, envers qui nous croirons-nous obligés, comme disait saint Vincent de Paul à un de ses prêtres tenté d'abandonner sa vocation, si nous nous estimons en droit de pouvoir la violer à l'égard de Dieu ?

On prétend souvent, il est vrai, éluder ce qu'a d'odieux une pareille félonie en alléguant certaines raisons plus ou moins spécieuses : tardivement, dit-on, on a conçu des doutes sur sa vocation ; on éprouve relativement à l'observation de tel de ses vœux ou à l'accomplissement de tel et tel de ses devoirs des difficultés qu'on n'avait pas prévues ; on a une complexion ou une santé qui s'accommode mal avec les prescriptions de la règle ; on se croit lié par des obligations de famille incompatibles avec ses devoirs religieux ; on se dit incompris, sacrifié, victime de préjugés ou de haines injustes : on se trouve comprimé dans l'essor de son zèle ou dans son amour pour les austérités auxquelles on veut donner plus libre carrière.

Il n'entre pas dans le cadre d'un article comme celui-ci de rechercher jusqu'à quel point quelques-uns de ces motifs, en certains cas, peuvent être recevables1 ; mais que de fois ils ne sont que de simples prétextes, de vains sophismes inventés par l'inconstance, la lâcheté, l'amour-propre ou toute autre de nos mauvaises passions pour esquiver un devoir qui lui est à charge ; et alors quelle valeur ont-ils aux yeux de Dieu, qui voit le fond des cœurs et pèse tout dans la balance d'une indéfectible justice ? La charité nous défend de condamner indistinctement tous ceux qui s'avisent d'y recourir ; mais il nous est bien permis de nous effrayer du compte redoutable qu'ils auront à rendre.

Laissons-leur-en la terrible responsabilité, et suivons le conseil de notre Vénérable Père, qui n'est d'ailleurs que l'écho de presque tous les saints fondateurs d'ordres ou de congrégations religieuses ; persévérons avec courage dans notre sainte vocation, malgré toutes les difficultés que le démon, le monde, la chair et le sang, de connivence avec nos propres passions peuvent accumuler sur notre route. Ce serait assurément une grave erreur de se figurer l'état religieux comme une vie de douce quiétude où il n'y a que consolations et repos, et d'espérer, en y entrant, y trouver une existence commode et tranquille, où l'on jouit, sans soucis et sans fatigue, de toutes les aises de la vie : il y a des peines pour vivre en bon religieux ; la vie religieuse, pour qui l'entend dans son vrai sens, est une croix perpétuelle : tout ce qui la constitue en propre : la pauvreté, l'obéissance, la chasteté, la mortification, l'humilité, etc. … est contraire à la nature mais la grâce de Dieu adoucit tout. La suavité, l'onction, la joie surnaturelle qu'elle répand dans l'âme mitige et tempère ce qu'ont de pénible et de dur en soi les observances régulières, et Dieu les transforme ainsi en consolations pour ceux qui sont disposés à souffrir pour Lui.

Au lieu donc de nous abandonner sans résistance à la prostration, à l'abattement aux heures de lassitude, d'ennui, de souffrance et d'angoisse, où il semble qu'il fait nuit dans notre âme accablée, pensons aux belles paroles de l'Imitation de Jésus-Christ, et disons avec son pieux auteur :

" Seigneur Jésus, j'ai reçu la croix de votre main : je la porterai, oui, je la porterai comme vous l'avez voulu jusqu'à la mort…

" C'est une croix, certes, en effet, que la vie d'un bon religieux, mais une croix qui conduit au ciel. J'ai commencé, il n'est plus permis de retourner en arrière, il n'y a plus à s'arrêter (L. III, 56).

" Que la chair et le sang ne triomphent point de moi. Que le monde et ses joies passagères ne me séduisent point et que je ne me laisse point abuser par le démon et ses artifices.

" Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer (L. III, 26) „.

Que gagnerions-nous, au surplus, à abandonner notre habit et notre saint état pour retourner dans le monde ? Pourrions-nous entretenir l'illusion que par là nous éviterions la croix qui nous effraye ? Il faudrait que nous eussions bien peu l'expérience des choses. Oh ! s'il nous était donné d'entendre un moment les confidences de la plupart des malheureux qui ont succombé à cette tentation, que nous serions vite désabusés !

La vérité, hélas ! est que la croix est toujours dressée et qu'elle nous attend partout, dans le monde comme dans l'état religieux ; quand on fuit pour en éviter une, on en rencontre une autre souvent plus lourde. Ne vaut-il donc pas cent fois mieux souffrir pour l'amour de Dieu dans la religion, en vue de la béatitude éternelle qui nous en récompensera sûrement, que d'aller dans le monde souffrir pour rien et même avec l'inconvénient du démérite.

Concluons qu'il n'y a rien de meilleur pour nous, selon l'expression de saint Vincent de Paul, que de continuer fermement notre voyage vers le ciel dans le même vaisseau où Dieu nous a mis. C'est notre arche de salut, et nulle autre part nous ne serions aussi sûrs d'arriver au céleste port de la félicité éternelle. Bien loin que la tempête soit une raison de nous en séparer, c'est surtout alors qu'il faut nous y cramponner de toutes nos forces, en remerciant Dieu de nous y avoir donné asile et en suppliant Marie de nous y conserver jusqu'à la mort.

"Heureuse l'âme qui trouve la persévérance finale au bout d'une vie vertueuse ! Après bien des fatigues dans son corps et bien des douleurs dans son mur, elle peut répéter avec Jésus sur la croix : Tout est consommé !"(Thomas à Kempis).

" Ah ! qu'il est consolant au moment de paraître devant Dieu, de se rappeler qu'on a vécu sous les auspices de Marie dans sa société !" (V. P. Champagnat).

_____________________

1 Le travail du reste serait inutile. Il a été fait, et d'une manière très compétente par beaucoup d'auteurs, notamment par le R. Père Delbret S. J. dans un ouvrage intitulé : Esto fidelis (Gabriel Beauchesne, Paris), qui doit se trouver dans la plupart de nos bibliothèques. Nous nous en sommes plus d'une fois inspiré au cours de ces lignes et nous en conseillons la lecture à ceux qui seraient tentés contre leur vocation.

RETOUR

Les exemples des Saints...

SUIVANT

Le chant dans léducation...