La Maison des Avellanas

11/Oct/2010

Cette Maison située en pleine campagne, à plusieurs kilomètres do toute habitation, est une ancienne abbaye solitaire et tranquille. Elle était le centre de formation de la Province d'Espagne. Le Juvénat, le Noviciat et le Scolasticat y formaient, avec la communauté, un groupe de 210 personnes,

La maison était enregistrée en conformité avec les lois laïques et parfaitement en règle. Mais ce ne sont là que des tolérances que le parti du mal supprime dès qu'il se sent plus fort.

Le récit qu'on va lire est dû au C. F. Hippolytus, ancien provincial, alors Directeur de la maison et qui, en qualité d'étranger, a pu être rapatrié, avec quelques autres, tandis que tous le Frères espagnols subissaient le traitement qu'on va lire.

*
*    *

Le Comité communiste. — « Le 18, au soir, alors que la lutte qui venait de se livrer dans Barcelone laissait la cité aux mains des communistes, un Comité rouge, s'arrogeant tous les pouvoirs, s'installa dans la ville de Balaguer, notre voisine. Dans cette même soirée, notre maison des Avellanas reçut la visite du Maire de Balaguer, M. Verdaguer, qui était en même temps notre médecin. Il venait nous demander si nous étions prêts à céder à la force et, par conséquent, à livrer notre maison, pour servir d'hôpital en vue des blessés de guerre.

Après l'échange de quelques paroles, nous déclarâmes que nous étions prêts à céder la maison et Mr Verdaguer nous assura que nous pouvions laisser là nos malades et infirmes, alors au nombre de sept, ainsi que le Frère Infirmier pour les soigner. Et même, ajouta-t-il, en s'adressant à moi, vous pouvez aussi rester. Mais tous les autres devront partir, car on va envoyer infirmiers et infirmières.

Il fallut bien se résigner à l'inévitable. On passa donc les jours suivants à porter dans les villages voisins des provisions, que nous mîmes chez des familles amies, et à organiser la répartition des jeunes gens de la maison.

 

Evacuation. — Les Avellanas comptaient à ce moment 210 personnes, entre les professeurs, les juvénistes, postulants, novices et scolastiques.

Pendant plusieurs jours, on nous laissa dans l'anxiété de ce qui allait suivre. Les nouvelles étaient mauvaises : pillages, incendies, assassinats dans toute la région. Le 24 au soir, le chef du Comité rouge de Balaguer, accompagné de celui de Os, vint nous intimer l'ordre de vider les lieux pour le lendemain, 8 heures du matin.

On lui fit observer que le maire nous avait avertis de laisser les malades et le F. Infirmier. « C'est nous qui sommes les maîtres, répliquèrent ces messieurs. Personne ne restera ici et nous enverrons un camion prendre les malades, qu'on logera à l'hôpital de. Balaguer. »

Le lendemain donc, qui était un dimanche, nous eûmes la Messe de très bonne heure. Quelles prières ferventes ! Chacun savait que ce serait la dernière messe dans la chère maison et, pour plusieurs, pour tous peut-être, celle où il fallait demander à Notre-Seigneur la force de mourir pour lui.

La messe finie, on fit en silence et dans le calme les derniers préparatifs. On évita de faire des adieux pour ne pas augmenter la tristesse du moment et on fit semblant de se dire au revoir pour bientôt. Mais les cœurs étaient bien émus.

Les Novices et Postulants avec leur F. Maître et les professeurs se dirigèrent sur le village de Villeneuve de la Sal, à 4 kilomètres, pendant que les juvénistes et les scolastiques, partant dans la direction opposée, se rendaient au village des Avellanas, à peu près à la même distance. Les Frères de la communauté se répartirent entre ces deux villages et celui de Os.

 

Dispersés. Les premiers jours. on put vivre presque en communauté, grâce à l'obligeance des braves gens qui mirent à notre disposition des locaux assez vastes, quoique peu adaptés. Mais le plaisir d'être ensemble faisait oublier toutes les peines. Les villageois, quoique peu fortunés, nous apportaient de quoi vivre et nos provisions suffisaient d'ailleurs. Durant le jour on aidait aux travaux des champs. Les braves gens étaient édifiés de notre façon de faire.

Mais voilà que le 30 juillet proclamation est faite par le Comité révolutionnaire d'avoir à restituer au couvent toutes les provisions soustraites et tous les autres objets, jusqu'aux matelas sur lesquels nous couchions. Comme c'était, selon le procédé habituel, sous peine de mort, il fallut bien s'exécuter et nous-mêmes y poussâmes les familles chez lesquelles nous avions déposé divers objets.

On coucha à terre ou sur des planches, désormais. Mais comment vivre ? Le Comité décida que les enfants seraient distribués à diverses familles, qui auraient à suffire à leur entretien. Quant aux Frères, ils n'avaient qu'à se débrouiller.

Urne atmosphère de terreur, d'ailleurs, pesait sur tout le pays. Il fallait prévoir que nous ne pourrions même plus voir nos enfants sans les compromettre et nous avec eux. Avant cette suprême séparation, Mr l'Aumônier vint nous voir, par deux fois, en grand secret. Il put confesser tout le monde. Il nous laissa même les saintes espèces et chacun put, le lendemain, se communier en cachette. Puis il disparut. On le cherchait pour le tuer, comme on avait fait à tant d'autres prêtres. Il ne restait plus aucune église en Catalogne qui n'eut été ou incendiée ou profanée.

 

Démarches de rapatriement. — Les premiers jours d'août, j'eus l'idée d'essayer de rapatrier en les dirigeant sur Saint Paul-3-Châteaux, les Frères de nationalité française, car on voyait bien que les tristes événements allaient durer. Je demandai un sauf-conduit au comité rouge pour aller à Lérida, voir le consul de France ou plus exactement l'agent consulaire. Après bien des pourparlers pénibles, le sauf-conduit fut enfin accordé. Avec moi viendraient un scolastique le F. Juan-Roberto, se rendant chez ses parents et le F. José-Oriol, sûr de trouver un abri chez une famille de Lérida, connue de lui.

Arrivés à Balaguer, il fallut se présenter devant les trois Comités des Ouvriers, des Communistes et des Anarchistes: C.N.T., C.G.T. et F.A.I. Série d'interrogatoires successifs. Ce que l'un accordait, l'autre le refusait. Enfin, vu que j'étais Français, je pus continuer ma route, mais mes deux compagnons durent rester sur place. J'informai une famille amie de bien vouloir s'inquiéter des deux Frères et j'arrivai à Lérida où le Consul, M. Pujol, me reçut à bras ouverts. C'était un ancien élève. On dressa rapidement les papiers voulus et je pus repartir, moyennant de nouveaux saufs-conduits, vers les Avellanas. Mais j'étais à peine à la gare que j'y trouvais deux Frères de Vieil, qui essayaient de s'enfuir, en montant, eux aussi, aux Avellanas, croyant la maison tranquille. A peine la conversation engagée, voilà une irruption de miliciens armés qui nous entourent : « Vos papiers ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? » etc. … Les questions se croisent, sans attendre les réponses. Nous sommes, disent-ils, des fascistes des espions, que sais-je ? Le résultat est qu'au milieu des menaces et des injures, on nous envoie à un certain Commissariat. Autant nous dire que nous allions être emprisonnés. De fait, nous sommes séparés et d'interminables interrogatoires recommencent. Toutes nos réponses les plus simples sont rejetées.

Je demande alors à téléphoner au Consulat d'où je viens. On finit par m'y autoriser. Un moment après M. le Consul était là, rendant témoignage de ma nationalité et du but de mon voyage. Mes deux pauvres confrères furent jetés en prison, comme je l'ai s'il depuis.

 

Deux victimes. — Arrivé a Balaguer, je m'informe du sort des mes compagnons de la veille. La réponse que je reçus me donna des doutes sur leur sort. Mais elle n'était pas claire.

Je rencontre alors M. Verdaguer, en tournée médicale. Il m'offre de me conduire aux Avellanas. Je me gardai bien de refuser, car tout seul en route, bien sûr, je pouvais être massacré.

Arrivé à une maison où se trouvaient réunis plusieurs membres de la communauté, on m'annonce que les deux Frères que j'avais du laisser la veille avaient été fusillés par des miliciens qui les avaient rencontrés au sortir du village.

 

Perquisitions. — Sur ce, arrivent des miliciens, demandant à me parler : « Suivez-nous au couvent », me disent-ils, et ils me font monter dans leur camion, Malgré mes protestations. Arrivé au couvent, un nouveau groupe de miliciens se joint à eux. Nous entrons dans le cloître, jonché d'objets divers et de caisses éventrées:

« Il y a des armes dans cette maison, dit alors le chef des brigands, car on ne peut lui donner d'autre nom. Vous ne sortirez pas d'ici avant de nous avoir dit où elles sont. »

Devant cette menace et seul au milieu de ces forcenés, je fis intérieurement un acte de résignation à la volonté de Dieu, voyant bien ce qui allait arriver.

« J'ignore absolument qu'il y ait des armes ici, dis-je énergiquement et je suis même persuadé qu'il n'y en a pas ». « Passez devant, me dit alors le chef, nous allons voir! » Et ils me firent entrer dans tous les appartements, brisant les portes de ceux qui se trouvaient fermés. On ne découvrit rien, bien que tout fût fouillé. On alla jusqu'au souterrain où se trouve le charbon de la chaudière et où on me fit entrer le premier. Je pensai bien que c'était là qu'ils allaient me fusiller pour terminer. Grâce à Dieu, il n'en fut rien.

De retour au point de départ, la salle d'exercices du Noviciat, je fus accusé de les avoir trompés.

« Pourtant repris-je, quel intérêt puis-je bien avoir à vous cacher des armes, s'il y en avait ? N'avez-vous pas tout pris ici: maison, habits, argent, provisions…

Il ne me reste que la vie que vous allez peut-être me prendre encore, pourquoi vous cacherais-je quelques armes que vous cherchez ?

Comme nous en étions là, voilà que providentiellement parut le médecin. Il prit ma défense. Il expliqua que je n'étais là que depuis peu, et que même s'il y avait des armes je pouvais l'ignorer, puisque je remplaçais le Directeur, alors en Italie, pour quelque temps. L'explication parut bonne.

Je fus enfin congédié. En guise d'adieu, le chef me dit : « Tâchez, vous et les vôtres, d'abandonner ces lieux au plus vite, sinon il vous arrivera malheur: nous ne voulons plus de religieux ni de religion. » « Vous savez bien que nous voudrions partir sans retard, répliqué-je, mais on nous ferme toutes les portes de sortie».  « Il faut faire comme nous dans les Asturies, en 1934, » reprit mon interlocuteur.

Nous nous séparâmes et je partis pour rejoindre les confrères, déjà anxieux sur mon sort, et non sans raison.

 

Départ. — Trois jours après, enfin muni des autorisations voulues, je pus partir pour Lérida avec les Frères non espagnols. Je m'étais muni d'un sauf-conduit spécial du Comité. Et, en le quittant, j'avais recommandé au chef, avec toute l'éloquence que donnait la gravité des circonstances, nos pauvres jeunes gens. De plus j'annonçais mon retour, dès que j'aurais embarqué les étrangers. Le chef finit par être un peu ému de mes paroles et, se levant, me dit: « Allons ! on pourra me couper la tête, mais je ne laisserai faire aucun mal à ces enfants. »

Je descendis donc à Lérida les premiers jours d'aout et, après le départ des Frères dont j'ai parlé, je passais chez les Frères du Collège N.-D. de Montserrat. Ils étaient retenus comme otages dans leur maison, transformé en hôpital, car, malgré qu'on leur eut fourni à chacun un emploi d'infirmier et que le Docteur en chef tût pour eux plein de bienveillance, ils étaient à la merci du pouvoir communiste, maître de la ville.

 

Massacres. — Déjà, les premiers jours, on était venu demander, deux Frères sans aucun motif et on les avait emmenés pour les fusiller, sans autre forme de procès: les Frères Emerico et Candido.

Je passai la nuit à Lérida. Cette nuit-là un régiment de miliciens, venus de Barcelone, exigea, avant d'aller sur le front, qu'on leur livrât une vingtaine d'otages. Ils les menèrent au cimetière et les fusillèrent. Parmi eux était l'évêque et d'autres prêtres.

Les mêmes horreurs continuèrent plusieurs jours de suite.

Je ne pus avoir d'aucune manière un sauf-conduit pour remonter aux Avellanas. Il était bien inutile d'insister. Je pus pourtant obtenir l'autorisation d'aller à Barcelone. C'est là que j'ai pu m'embarquer pour la France, le C. F. Provincial ayant jugé que je pourrais y être utile en essayant d'établir des relations avec les Supérieurs et avec la partie nationaliste.

Je n'ai plus rien su de précis sur les Avellanas, sinon que les locaux n'ont pas été incendiés, mais que tout a été pillé. »

*
*    *

Les nouvelles arrivées depuis ont annoncé qu'on était parvenu, en gagnant certains chefs anarchistes, à retirer toute la jeunesse dispersée, soit 115 jeunes gens qui ont pu, en passant par la France, rejoindre Pampelune. Mais les 17 Frères qui les accompagnaient ont été retenus à la frontière et le bruit a couru qu'ils auraient été tous massacrés ensuite.

RETOUR

Barcelone et environs...

SUIVANT

Les événements dAnzuola...