La paix intérieure par la régularité

F. S.

20/Sep/2010

De tous les biens dont la jouissance nous est accessible ici-bas, la paix intérieure est sans contredit un des plus précieux, des plus désirables. De là vient sans doute que Notre Seigneur, qui à son apparition dans ce monde l'avait fait annoncer par ses anges comme le premier fruit de son heureux avènement, ne trouve pas de meilleur souhait à faire à ses disciples, chaque fois qu'il leur apparaît après sa résurrection, que cette paix divine : Pax vobis! leur dit-il toujours en guise de salut; que la paix soit avec vous! Et, avant de les quitter pour retourner à son Père c'est encore la paix qu'il leur laisse en manière d'adieu: Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix!

Rien d'étonnant, par conséquent, que, selon la remarque du pieux auteur de l'Imitation, tout le monde désire la paix, puisque c'est un trésor qui dépasse en valeur toutes les richesses et tous les honneurs d'ici-bas; mais ce qui a droit d'étonner beaucoup, c'est que tant de gens se mettent si peu en peine de faire ce qui, selon le même auteur, est capable de nous la donner véritablement, c'est à dire d'acquérir l'humilité de cœur, la patience dans les épreuves, et de chercher à connaître la volonté de Dieu afin d'y conformer leur conduite.

Il est vrai que les gens du monde sont souvent en cela plus ou moins excusables, parce qu’il ne leur est pas toujours facile de savoir exactement ce que Dieu veut d'eux et par suite comment ils doivent agir pour s'y rendre fidèles; mais c'est une excuse que les religieux ne sauraient valablement alléguer, puisque leur règle est à tout moment l'exacte expression de la volonté de Dieu sur eux, et que, pour trouver. la véritable paix avec Dieu, avec eux mêmes et avec le prochain ils n'ont qu'à y être constamment fidèles.

C'est ce que Bourdaloue expliqua un jour très lumineusement à une communauté religieuse de son temps, dans une "exhortation" dont nous sommes sûrs qu'on sera content de trouver ici l'analyse de quelques passages.

La fidélité aux règles est la condition de la paix avec Dieu. Que sont, en effet, ces règles qui nous sont prescrites en religion? une simple production de la sagesse des hommes ? Non, car du moment que ces hommes, pour les établir, ont été suscités de Dieu, qui en vue de cette mission les a remplis de son esprit et investis d'une autorité légitime, ce n'est pas d'eux en réalité qu'elles émanent, mais de Dieu même dont ils n'ont été, en nous les donnant, que les interprètes et les ministres.

Elles sont donc à notre égard une volonté spéciale de Dieu, volonté que saint Paul appelle de bon plaisir et de perfection pour la distinguer d'une autre volonté plus absolue et qui nous impose une obligation plus rigoureuse ; volonté par laquelle Dieu nous sanctifie en nous marquant les voies où il veut que nous marchions ; volonté que Dieu n'a pas formée pour le commun des hommes, mais singulièrement pour nous et que nous devons par conséquent envisager comme une grâce de choix ; volonté enfin dont nous nous sommes fait un mérite d'être dépendants et dont nous avons préféré la bienheureuse servitude à tous les avantages de la liberté du siècle.

Il s'ensuit qu'en nous attachant, par un esprit de soumission et de ferveur, à les observer nous nous unissons à Dieu de la manière la plus excellente qui soit possible sur la terre à de faibles créatures comme nous. Par là, en effet, nous conformons les moindres actions de notre vie à cette volonté parfaite qui est en Dieu, parce que nous nous faisons à chaque moment une loi de ce qui lui plaît, qu'à chaque moment nous rectifions nos sentiments et nos désirs par cette loi, que nous agissons en toutes choses selon son cœur et que nous ne disposons pas autrement que selon son gré de notre temps et de nos personnes.

Or, c'est précisément en cela que consiste la paix que nous sommes capables d'entretenir avec lui et dont nous jouissons tranquillement tant que nous nous tenons ainsi dans le devoir et dans une constante régularité.

Mais, par un effet contraire, quand nous désobéissons à notre règle, nous nous séparons en quelque sorte de Dieu, nous nous affranchissons de cette sujétion tout aimable qui nous attache à lui ; nous ne voulons plus que ce soit sa loi qui nous gouverne, nous prétendons n'obéir qu'à notre amour propre. Par notre conduite sinon par nos paroles, nous semblons lui dire: Seigneur, cette volonté, sous laquelle vous voulez que je me captive, est trop gênante pour moi, elle contredit mes inclinations en trop de rencontres : je préfère renoncer aux biens inestimables qu'elle pourrait me procurer que de me réduire à un pareil esclavage ; au lieu de suivre la route qu'elle me trace, je vais par celle où m'invitent mes penchants déréglés ; au lieu de garder le silence qu'elle me prescrit, je préfère parler ; au lieu d'aller à la prière où elle m'appelle, je préfère aller au travail ; au lieu de l'action où elle m'engage, je préfère le repos. Par un juste retour Dieu nous retire ses grâces, ses consolations. Si dans notre amertume, nous osons lui dire comme le Psalmiste : Pourquoi, Seigneur, m'avez-vous abandonné? il nous répond dans le secret de l'âme: Pourquoi, à force de vous émanciper des lois communes vous faites-vous une conduite particulière qui renverse toutes mes vues sur vous? Pourquoi, par le dérèglement de vie dont vous vous faites une habitude tombez-vous dans ce malheur de vouloir presque toujours ce que je ne veux pas et de ne vouloir presque jamais ce que je veux? Or, dans cette contrariété qui se trouve entre Dieu et nous, le moyen que la paix existe? .

La fidélité à nos règles est la condition de la paix avec nous-mêmes. Comment pourrait-on être bien avec soi-même et jouir de la paix intérieure tandis qu'on entretient au dedans de soi deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts ? Or c'est là précisément l'état d'une âme qui ne vit pas selon sa profession et qui veut s'affranchir des observances régulières. Saint Bernard, entraîné malgré lui et pour le bien de l'Eglise dans le torrent des affaires du siècle, disait en gémissant: "Hélas! quelle vie est la mienne ? J'aurais peine à le dire moi-même et à me définir. Je ne suis ni du monde ni de la religion. J'étais appelé de Dieu à la solitude et il n'y a point d'homme plus dissipé que moi. J'ai fait vœu de vivre dans le cloître et ma vie se passe au dehors dans les voyages, dans les cours des princes, dans les assemblées publiques. Mon emploi devrait être de contempler les choses du ciel et je me trouve chargé de toutes les affaires du monde. Je ne suis ni moine ni séculier, mais un misérable composé de l'un et de l'autre, une sorte de chimère, un monstre".

C'était par humilité que le saint abbé de Clairvaux parlait ainsi de lui-même. Mais nous, n'est-ce pas, en toute vérité, le langage qu'à notre confusion nous devrions tenir sur notre compte, lorsque nous négligeons nos règles et que nous en abandonnons la pratique ? Car, qu'est-ce au fond qu'une personne religieuse sans régularité ? N'est-ce pas un fantôme, une chimère ? Elle est du corps de la religion et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde, et elle en est. Elle n'est pas du monde, puisque son état l'en sépare ; et elle en est pourtant puisqu'elle a l'esprit du monde, qui est de vivre sans règle. Elle est du corps de la religion puisqu'elle a les engagements de la religion ; et pourtant elle lui est étrangère, puisqu'elle n'a pas l'esprit de la religion. Elle est tout à la fois de l'un et de l'autre, car elle a quelque chose de l'un et de l'autre ; et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre, puisqu'elle ne peut pas être l'un et ne veut pas être l'autre.

Or, dans cette contradiction, il est impossible qu'elle ait la paix, parce que de là doivent naître nécessairement en elle des affections, des désirs, des sentiments tout opposés et que cette diversité de désirs, de sentiments et d'affections ne peut manquer d'exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.

Nous savons ce qui faisait gémir saint Paul : Malheureux que je suis, s'écriait ce grand apôtre, qui me délivrera de ce corps de mort où j'ai tous les jours de si violentes luttes à soutenir ? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever contre l'esprit et l'esprit contre la chair, de telle sorte qu'ils ne s'accordent jamais et que j'en supporte toute la peine., Eh bien, ne sommes-nous pas clans un état encore plus fâcheux quand deux esprits contraires et absolument incompatibles se trouvent ensemble au dedans de nous pour nous tourmenter : l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle, c'est-à-dire dès notre entrée dans la maison de Dieu, et l'esprit de liberté, sinon de licence, qui dans la suite a repris sur nous son empire et s'est emparé de notre cœur ; l'esprit de la règle qui nous inspire la soumission et l'esprit de liberté qui nous porte à l'indépendance ; l'esprit de la règle, qui nous captive et par là nous devient insupportable, et l'esprit de liberté qui nous flatte et par là même nous corrompt ?

C'est bien alors que nous pouvons nous écrier avec un tout autre sujet que le Docteur des nations: "Jusques à quand, Seigneur, serai-je dans le trouble et en de si cruelles agitations? Je ne suis plus d'accord avec moi-même ; je suis combattu par mes propres sentiments ; je condamne ce que j'aime, j'aime ce que je condamne… et tant que je demeure ainsi partagé, comment pourrais-je m'établir dans une situation tranquille et avoir la paix?"

L'observance régulière est la condition de la paix avec le prochain. Le prochain, dans la vie religieuse, ce sont toutes les personnes avec qui nous sommes en rapport, mais particulièrement nos frères qui vivent avec nous sous le même habit, et nos supérieurs, que Dieu a revêtus de son autorité pour nous conduire; or, sans une fidélité parfaite et une sainte soumission aux règles, on ne peut espérer avec fondement de conserver la paix avec les uns ni avec les autres et il doit arriver presque nécessairement que si la règle est négligée la paix et l'union seront altérées.

Et tout d'abord n'y a-t-il pas une sorte de contradiction, d'incompatibilité morale, entre violer la règle et être en paix avec les supérieurs? Car enfin qu'est-ce qu'un supérieur dans une communauté religieuse? C'est le protecteur et le tuteur de la règle, qui par une obligation propre et spéciale doit la soutenir, la défendre et au besoin la venger. Il doit la soutenir, la. défendre, et contre qui? Contre ceux qui voudraient l'attaquer et la transgresser. Il doit la venger, et de quoi? De ces transgressions et des transgresseurs. C'est pour cela que Dieu l'a établi. Si donc je ne la garde pas, et surtout si je m'obstine à ne pas la garder, il est obligé par devoir de s'élever contre moi, il doit s'opposer à l'injuste possession où je voudrais m'établir de l'enfreindre impunément. Il doit me déclarer une sorte de guerre, il doit, m'avertir, me reprendre, user au besoin d'une salutaire correction. C'est à quoi l'engage indispensablement son ministère, et s'il manquait là-dessus de fermeté, il serait encore plus coupable que moi, parce qu'il nuirait plus à la règle par sa molle condescendance que je ne puis lui nuire par ma désobéissance.

En m'écartant de la règle, je mets donc comme nécessairement la division entre lui et moi. S'il me souffre dans mon irrégularité et qu'il la tolère, le voilà prévaricateur ; s'il agit et qu'il veuille me réduire, le voilà mon adversaire et ma partie ; et, comme il doit toujours préférer la règle, qui est l'ordre de Dieu, à toutes mes volontés et à tous mes caprices, il se trouve obligé en mille occasions de me contrarier, de me traverser, au risque de m'indisposer contre lui et de me voir moins attaché à sa personne. C'est ce que saint Bernard témoigne d'avoir éprouvé lui-même dans le gouvernement de ses religieux et ce qui lui faisait déplorer la condition des supérieurs…

Evidemment ce n'est pas ce que demanderait la justice: elle voudrait bien plutôt que l'exactitude et la fermeté des supérieurs à maintenir la règle dans toute sa vigueur leur fût un titre à notre reconnaissance et à notre plus grande affection ; mais les passions et la faiblesse humaine sont là, et trop souvent elles nous font prendre les choses à contresens: au lieu d'approuver et d'aimer cette fermeté, cette exactitude à nous reprendre et à nous corriger, comme un moyen de sanctification pour nous, nous traitons le zèle dont elle procède de caprice, de prévention, d'imprudence, d'excès. De là des plaintes, de fausses idées, de malignes interprétations, causes de dépit, d'animosité et peut-être de coupables rancunes. Autrefois nous agissions simplement avec ce supérieur, nous lui marquions de la confiance ; maintenant nous n'avons pour lui qu'indifférence et froideur; autrefois nous nous comportions avec lui comme avec un père ; maintenant nous ne l'envisageons plus que comme un censeur incommode, nous nous retirons de lui nous nous en défions et si nous gardons quelques mesures pour ne pas l'offenser ouvertement, ce ne sont souvent que des dehors affectés et de trompeuses apparences. Lui, témoin de notre conduite, ne peut se confier en nous et c'est de part et d'autre une mutuelle défiance qui exclut entre lui et nous toute possibilité d'intelligence et de concorde.

D'ailleurs, en dehors de l'observation des règles, il n'est guère plus possible de faire subsister l'union et la concorde entre les membres particuliers qui composent une communauté qu'entre les supérieurs et les inférieurs, Pour lier les hommes ensemble, dit saint Bernard, il n'est rien de plus efficace et de plus puissant que la pratique d'une même règle. De là vient qu'on peut voir, dans l'état religieux; tant de personnes qui ne s'étaient point connues s'affectionner comme des frères ou des sœurs et contracter une alliance spirituelle plus forte que toutes les alliances de la nature, par cela seul qu'elles sont engagées au même genre de vie, aux mêmes exercices, qu'elles combattent sous le même étendard et qu'elles ont les mêmes intérêts, et que sous une même règle, c'est le même esprit qui les dirige et qui les conduit.

Mais que ce lien vienne â être rompu par l'infraction de la règle, et, comme les contraires produisent naturellement des conséquences contraires, ce qui s'ensuit infailliblement c'est que les cœurs se divisent et que le trouble bannit la tranquillité.

Supposons une communauté où la règle se soit maintenue dans toute sa force et dans toute son intégrité. Il y a tout à présumer que ce sera une Jérusalem, un jardin de délice, un paradis sur la terre; mais si par malheur il en était autrement s'il n'y avait ni ordre, ni règle, il y a tout à craindre qu'elle en soit bientôt, si elle ne l’est déjà, une Babylone, un lieu de confusion et en quelque sorte un enfer.

Car ce que St. Chrysostome remarque de l'homme en général peut bien être appliqué ici en particulier. Rien de plus sociable que l'homme, dit ce saint docteur, quand il use de sa raison ; mais dès qu'il l'oublie; rien de plus opposé à la paix ni de plus sujet aux dissensions et aux discordes.

Il en est de même des personnes religieuses, et nous ne devons pas craindre de le reconnaître pour notre instruction. Point de liaison plus étroite ni plus constante que celle qui les attache les unes aux autres tant qu'elles persévèrent dans la .règle ; mais dès qu'elles viennent à en sortir, rien de plus irréconciliable, de plus opiniâtre et de plus scandaleux que les factions qui se forment entre elles et que produit la diversité des partis1.

Voulons-nous donc avoir pour nous-mêmes et voir régner dans nos communautés la paix du Seigneur, cette paix que le Divin Maître souhaita si souvent à ses disciples et qu'il leur laissa, en montant au ciel, comme le plus précieux héritage ; cette paix que l'Esprit d'amour infusa si abondamment aux premiers chrétiens et qui ne fit d'eux qu'un cœur et qu'une âme? Aimons, estimons, maintenons la règle; gardons, préservons, cultivons avec amour parmi nous l'esprit de régularité, comme nous le recommande le Révérend Frère Supérieur avec tant d'instance et d'à propos dans sa dernière Circulaire. Ce n'est qu'à son ombre bienfaisante que peut croître, fleurir et fructifier cette plante précieuse de la paix, condition si importante de notre bonheur en ce monde, en attendant qu'elle soit dans l'autre un élément essentiel de notre éternelle félicité.

                                                                                              F. S.

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1 Cf. Bourdaloue, Œuvres, t. 8, p. 125.

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