La perfection religieuse daprès les enseignements de Pie XII (Suite)

P. Stéphane-Joseph Piat, O.F.M

15/Apr/2010

III. — VIE INTÉRIEURE ET ACTIVITÉ EXTÉRIEURE.

La recherche de la perfection, l'accomplissement exact des vœux, supposent une somme d'efforts qui pèsent à la nature. Impossible d'y atteindre sans l'aide de Dieu. Pie XII en fait prendre conscience et en tire les conclusions : « Certes, tout ce que nous recommandons ainsi n'est pas « selon l'homme » ; tout cela semble dur et exagéré à la nature, mais tout cela deviendra, non seulement possible, mais doux dans le Seigneur, si vous êtes fidèles à cette vie adonnée à l'oraison qu'attend de vous votre Père Législateur. Vos exercices de piété seront animés par l'ardeur intérieure de la charité, si vous êtes fidèles à l'oraison mentale, à la longue oraison quotidienne, telle que les Règles approuvées de votre Ordre vous la prescrivent. C'est le devoir essentiel des prêtres adonnés aux travaux apostoliques de vivifier toute l'action par cette profonde contemplation des mystères divins et par une brûlante ardeur de charité envers Dieu et Jésus-Christ, Notre-Seigneur, ardeur qui, nous le savons par les conseils des saints, se nourrit surtout de l'oraison mentale. » C'est pourquoi, dans ce même texte adressé à la Compagnie de Jésus, mais qui, sur ce point, vaut pour l'ensemble des religieux, le Pape rappelle sévèrement aux Supérieurs « la vigilance à ce que tous fassent fidèlement ces exercices de piété qui sont comme l'âme de l'observance religieuse et de l'apostolat ».

Toutefois, en certains cercles, il se pose, de nos jours, une question préalable : la vie intérieure, ou du moins ce qui l'alimente, est, çà et là, remise en cause au profit de l'engagement. N'y a-t-il pas une spiritualité de l'action qui suffit à nourrir son homme ? Le Pape aborde la difficulté en son Discours au premier Congrès des religieux : «Ce n'est pas sans raison que notre époque a vu naître et se développer cette philosophie qu'on appelle « existentialisme ». Les hommes, en effet, qui vivent aujourd'hui, lorsque les événements les amènent à résoudre des questions difficiles de métaphysique ou de religion, volontiers négligent de les approfondir et se contentent d'accomplir ce qui s'impose en cette circonstance. Mais celui qui professe la sainte foi refuse de ne s'occuper, selon ces théories, que des moments qui passent et de s'abandonner au courant de la vie. Il sait que les choses invisibles doivent être souverainement estimées, qu'elles sont souverainement vraies, qu'elles dureront dans l'avenir et ne périront jamais. Mais, hélas!, malgré les avertissements et les exhortations qui n'ont pas manqué, des hommes d'Eglise eux-mêmes, des religieux non exceptés, sont assez gravement atteints de cette contagion et, bien que ne niant pas ce qui dépasse les sens de l'homme et l'ordre naturel, ils en ont peu d'estime. » Au fond, consciemment ou non, ils centrent tout sur l'homme, sur sa psychologie, sur les circonstances qui l'affectent, sur le rôle qu'il doit jouer. Les valeurs éternelles, les vérités absolues glissent au second plan.

Par l'exemple de François-Xavier et de Thérèse de Jésus. Pie XII prouve que' « l'on peut unir la plus débordante activité avec l'acquisition des richesses de la vie intérieure… L'ardeur au travail et le soin de la vie intérieure, non seulement doivent aller de pair, mais encore, du moins en ce qui regarde l'intention et la volonté, doivent progresser du même pas et au même degré… Ce que vous demande avec instance l'Eglise, c'est d harmoniser votre travail extérieur avec votre vie intérieure et d'établir entre ces deux choses un équilibre constant. Est-ce que tous, prêtres et laïques, vous ne professez pas l'état de perfection évangélique ? S'il en est ainsi, produisez-en les fruits, afin que le Corps mystique du Christ, qui est l'Eglise, puise dans votre force et dans votre ardeur une plus grande activité. C'est à cause de cela que les Ordres religieux contemplatifs sont, d'une certaine façon, nécessaires à l'Eglise, dont ils demeurent la gloire perpétuelle et la fontaine des grâces célestes ».

Quels que soient le type de vie religieuse et son point d'application apostolique, la primauté doit aller à la contemplation. C'est ce que Pie XII a exprimé fortement en son Discours du 11 avril 1958 aux membres du Congrès des études sur le monachisme oriental : « Ce qu'on a pu appeler la spiritualité du désert, cette forme d'esprit contemplatif qui cherche Dieu dans le silence et le dénuement, est un mouvement profond de l'esprit, qui ne cessera jamais tant qu'il y aura des cœurs pour écouter sa voix. Ce n'est pas la peur, ni le repentir, ni la seule prudence, qui peuplent les solitudes des monastères. C'est l'amour de Dieu. Qu'il y ait, au milieu des grandes cités modernes, dans les pays les plus riches, comme aussi dans les plaines du Gange ou les forêts d'Afrique, des âmes capables de se contenter toute leur vie de l'adoration et de la louange, qui se consacrent volontairement à l'action de grâces et à l'intercession, qui se constituent librement les garants de l'humanité près du Créateur, les protecteurs et les avocats de leurs frères près du Père des Cieux, quelle victoire du Tout-Puissant ! Quelle gloire pour le Sauveur ! Et le monachisme n'est pas autre chose dans son essence. »

Les Ordres actifs eux-mêmes doivent cultiver en eux l'esprit contemplatif, afin qu'il inspire et anime toute leur activité.

 

Tout doit donc être mis au pas de la vie d'oraison.

Le travail d'abord. Les contemplatifs « y sont obligés, non seulement par la loi naturelle, mais encore par un devoir de pénitence et de satisfaction — et cela, on le conçoit, vaut également pour tous les religieux. Le travail, en outre, est généralement le moyen par lequel l'âme est gardée des dangers et s'élève vers les hauteurs ; par lequel, comme il le faut, nous apportons notre collaboration à la divine Providence, tant dans l'ordre naturel que dans l'ordre qui surpasse la nature ; par quoi on exerce les œuvres de charité. Le travail, enfin, est la règle et la loi principale de la vie religieuse, même depuis ses origines, comme il est dit : « Prie et travaille »1 ».

Le Pape rejoint ensuite la préoccupation de saint François recommandant « que le travail n'éteigne pas l'esprit d'oraison et de dévotion ». « Le travail des Moniales, vu sous l'angle de l'éternité, doit être tel que, d'abord, celle qui l'entreprend le fasse dans une sainte intention, en pensant souvent à la présence de Dieu ; qu'elle l'accepte par obéissance et qu'elle y joigne volontairement sa mortification personnelle. Le travail ainsi accompli sera un exercice constant de toutes les vertus et un gage de la suave et efficace union de la vie contemplative avec la vie active, à l'exemple de la famille de Nazareth2 ».

Les études se feront au même rythme surnaturel. Pie XII en fait la recommandation aux Dominicains, en sa Lettre du 25 mars 1955 : « Que la lumière de votre doctrine brûle de cette charité qui vient de Dieu et qui facilite aux hommes la poursuite de la sagesse du Père éternel. « La science enfle » dit l'Apôtre, « tandis que la charité édifie ». Le saint Docteur « Mellifluus » affirme avec raison la même chose quand il demande : « Que ferait la science sans l'amour ? Elle « enflerait. Que ferait l'amour sans la science ? Il errerait. » C'est donc pour vous un très grave devoir que de rechercher l'un et l'autre, surtout lorsque… vous prêchez au clergé et aux fidèles, afin que vous soyez fervents dans la prédication. »

L'apostolat, en effet, n'est pas un vain bruit de cymbale. Il ne vaut que par la vie intérieure. L'exhortation du 11 février 1958 aux Supérieurs religieux revient sur ce thème tant de fois traité : « L'apostolat dont Nous parlons s'appuie entièrement sur la nécessité de la grâce prévenante pour ouvrir les cœurs et les oreilles des auditeurs ; de la grâce adjuvante, sans laquelle personne ne peut accomplir une bonne œuvre qui conduise au salut et personne ne persévère dans le bien. Ce n'est point par ces procédés nouveaux et étranges que le génie humain invente chaque jour, qu'on conduit les hommes vers le bien, mais par la puissance invisible de la grâce et des sacrements, de la Pénitence surtout et de l'Eucharistie. En outre, si l'on ne se retire pas du monde, au moins quelque temps, et même si l'on ne consacre pas presque chaque jour un moment de repos à méditer toutes ces choses, dans une atmosphère sereine de pieuse intimité avec l'Esprit de Sagesse, ne se trouvera-t-on pas envahi par cette fièvre inquiète et souvent stérile de « l'action » comme on l'appelle, plus brillante qu'efficace ? »

C'est en raison de ce principe que l'état religieux se trouve particulièrement adapté, quoique certains en aient dit, à l'apostolat moderne. « Plusieurs, affirme le Pape, pensent, et peut-être ont-ils raison, qu'il y a trois choses qui répondent le plus au caractère et aux tendances de notre époque : la largeur des pensées et des délibérations, l'unité dans le gouvernement et dans l'organisation, la rapidité dans l'exécution. Ces qualités ne conviennent-elles pas à l'Evangile comme des marques et des notes3 » ? Comment, dès lors, les religieux, qui font profession de suivre de plus près l'Evangile, seraient-ils moins qualifiés pour étendre le Règne de Dieu.

Les contemplatifs eux-mêmes sont de l'Eglise effectivement militante. Le passage vaut d'être cité, car, débordant les légions de moniales et de moines voués à la clôture perpétuelle, il souligne le sens profond du labeur obscur des frères convers, comme du sacrifice des vieillards et des malades. C'est dans la Constitution Sponsa Christi que Pie XII montre les trois moyens privilégiés de cet apostolat général : « 1) L'exemple de la perfection chrétienne par leur vie qui, même sans paroles, entraîne les fidèles profondément et constamment vers le Christ et vers la perfection chrétienne, et, comme un étendard, encourage et attire les bons soldats du Christ au bon combat et à la victoire. 2) La prière, en l'offrant à Dieu, soit publiquement, au nom de l'Eglise, solennellement, sept fois par jour, aux heures canoniques, soit en privé, sous toutes ses formes, avec persévérance. 3) Le zèle pour se dévouer, en ajoutant aux mortifications qui naissent de la vie commune et de la fidèle observance de la Règle, d'autres exercices d'abnégation personnelle, prescrits par la Règle ou embrassés tout à fait volontairement, afin de compléter ainsi généreusement « ce qui manque aux souffrances du Christ-Jésus, « pour son corps qui est l'Eglise. »

La charité elle-même reçoit de la vie intérieure son cachet propre, qui interdit de la confondre avec cette prétendue charité « laïcisée » qui a nom : solidarité, entraide, philanthropie. Pie XII, qui a plus d'une fois écarté cette erreur en ses messages de Noël, y insiste en son Discours du 8 décembre 1950 aux Religieux. « La bienfaisance qui n'a pas son principe dans la foi, mais qui vient d'ailleurs, n'est pas la charité et ne peut pas être appelée catholique. La charité a une dignité, une inspiration, des moyens, que la simple philanthropie, même munie de richesses et de ressources, ne possède pas. Ainsi, les religieuses catholiques qui soignent les malades, comparées à celles qui exercent le même emploi pour un motif d'humanité ou d'intérêt, ont quelque chose qui les distingue et les rehausse. Elles peuvent parfois être inférieures en ressources techniques et, aujourd'hui, même sur ce point, nous les engageons à ne point se laisser distancer, bien plus, à prendre de l'avance. Cependant, là où travaillent les religieuses, qui ont dans leur cœur l'esprit vivant de leur Institut, qui sont prêtes chaque jour à donner leur vie pour l'amour du Christ en faveur des infirmes, il règne une atmosphère dans laquelle la vertu accomplit des merveilles que ni les inventions techniques, ni le médecin ne peuvent accomplir. »

Pie XII, comme jadis Léon XIII et Pie XI, attire particulièrement l'attention sur l'apostolat populaire : « Vous savez, très chers fils, que parmi tous les maux qui accablent notre époque, le plus terrible est celui qui atteint les classes les plus humbles. Beaucoup, parmi eux, trompés par do fausses doctrines, ont quitté le bercail du Christ. C'est à ceux-là surtout que, sous l'impulsion de votre charité fraternelle, vous irez. Secourez-les par tous les moyens, enseignez-leur avec zèle la parole de Dieu, la parole de salut et d'espérance, qui sera nourrie de la méditation des Saintes Ecritures, réchauffée par la prière, soutenue par l'austérité de votre vie. Faites cela et, en même temps que vous acquerrez de grands mérites, vous viendrez au secours de notre monde bouleversé et vous préparerez là le développement d'un nouveau siècle meilleur4 ».

S'adressant par Lettre du 4 décembre 1948 au Général des Capucins, le Pape évoque le ministère de choix des religieux auprès des masses laborieuses : « Les temps actuels, dit-il, réclament qu'ils exercent cet apostolat, non seulement dans les églises — trop souvent ceux qui en auraient besoin les désertent — mais aussi chaque fois que s'offre à eux, comme prêtres, l'occasion d'exercer le saint ministère : dans les campagnes, les ateliers, les usines, dans les hôpitaux et les prisons, et quand ils se trouvent au milieu des travailleurs, devenus les frères de leurs frères pour les gagner tous au Christ. Qu'ils joignent leurs sueurs apostoliques à celles des ouvriers ; qu'ils libèrent leur esprit des ténèbres de l'erreur et l'élèvent vers la lumière de la vérité ; qu'ils s'efforcent de pacifier et d'imprégner de charité divine les esprits aigris parfois par la haine et par les rivalités. Surtout, qu'ils leur fassent bien comprendre que l'Eglise est leur vraie Mère, une Mère qui songe, non seulement à leur assurer le salut éternel, mais aussi à les tirer de leur misère, pour les élever à de meilleures conditions de vie, non par des idéologies fallacieuses, des procédés violents et des révolutions, mais par la justice, l'équité et une amicale entente entre les différentes classes sociales. »

A quelles conditions un tel ministère peut-il porter des fruits ? Le Pape le montre en traits de feu dans le passage qui suit : « Soyez convaincus et ne perdez pas de vue cette vérité capitale : pour entreprendre ces œuvres d'apostolat plus intense, que les temps nouveaux exigent aussi de vous, vous ne devez nullement adoucir et encore moins modifier radicalement le genre de vie propre à votre vocation religieuse. Il faut au contraire qu'il se pénètre et s'inspire toujours plus de l'esprit évangélique. »

 

IV. — ADAPTATION ET TRADITION

Cet appel à l'esprit de l'Evangile et à la fidélité à la Règle retentit avec d'autant plus de vigueur que la guerre mondiale, véritable déchirure de l'histoire, et qui affecte en profondeur les générations, a contribué à remettre en cause un certain nombre de valeurs. On réclame des réformes de structure.

Pie XII y fait allusion en son Discours du 8 décembre 1950, au premier Congrès des Religieux : « Quand les jeunes entendent qu'il faut être de notre temps, ils s'enflamment d'une ardeur extraordinaire et, s'ils sont au service d'une milice religieuse, ils désirent ardemment révolutionner toute l'activité religieuse de l'avenir. Il y a en cela quelque chose d'équitable ou de convenable. La plupart du temps, en effet, les Fondateurs des Instituts religieux ont conçu leur œuvre nouvelle en fonction des pressantes et urgentes nécessités ou besoins de l'Eglise. C'est pourquoi ils adaptaient leurs projets aux besoins de leur temps. Si vous voulez marcher sur les traces de vos pères, prenez modèle sur eux et faites comme ils ont fait. Etudiez les opinions, les jugements, les mœurs de vos contemporains, au milieu desquels vous vivez, et, si vous y trouvez quelque chose de bien et de juste, emparez-vous-en : vous n'avez pas d'autre moyen de les éclairer, de les aider, de les soulager, de les diriger. »

Il ne faudrait pas, pour autant, tomber dans « l'irénisme », stigmatisé par l'Encyclique Humani Generis, c'est-à-dire « considérer comme des obstacles à l'unité fraternelle ce qui, en fait, est fondé sur les lois mêmes et les principes posés par le Christ et sur les institutions établies par Lui ». Le Pape donnait la règle générale en son Allocution du 9 décembre 1957 : « II est clair que la perfection chrétienne, dans les éléments essentiels de sa définition et de sa réalisation, ne prête à aucune rénovation ou adaptation. Mais, puisque les conditions de la vie moderne subissent de profonds changements, la manière de s'y appliquer demandera de son côté des modifications. »

Il y a de l'immuable et du contingent. Pie XII le souligne fortement quand, s'adressant, le 3 avril 1958, au Congrès Portugais des Etats de perfection, il montre à quelles conditions peut et doit se faire, pour les Instituts anciens, la « rénovation adaptée aux besoins actuels ». « Il ne fait pas de doute qu'elle ne suppose pas seulement que les Supérieurs commandent et que leurs subordonnés obéissent. Mais il faut aussi, tant dans la préparation des candidats que dans la formation des novices et dans la vie des profès, une disposition d'âme telle que toujours l'on voie et l'on apprécie bien clairement ce qui n'est que traditions ajoutées au cours des temps et devant s'adapter aux vicissitudes des temps. Il est donc requis que les religieux de chaque Institut, outre les principes de vie chrétienne qui doivent être appliqués à la perfection religieuse, connaissent parfaitement ce qui distingue leur Institut des autres selon la pensée de leur fondateur, approuvée par l'autorité de l'Eglise. Le religieux qui ignore cela ne peut pas adapter comme il faut son Institut aux besoins de notre époque. En ce qui concerne les traditions qui ont été ajoutées aux Instituts au cours des temps, il ne faut pas les rejeter dans l'oubli pour cette seule raison qu'elles sont anciennes et que les temps se renouvellent sans cesse. Mais il est nécessaire qu'elles n'empêchent pas ni ne rejettent dans l'ombre des biens plus grands, chaque fois qu'ils sont reconnus tels et que le demandent les nouvelles circonstances ou les nouvelles réglementations de discipline ecclésiastique. Il serait injuste de supprimer ces biens « au nom de votre tradition » (Math., xv, 3). »

L'immuable, c'est d'abord la ligne fondamentale de la foi et de la vie religieuse. « Il y a un patrimoine de l'Eglise qui, depuis les origines, s'est conservé intact, qui ne change pas dans la suite des siècles et qui reste toujours adapté aux nécessités et aux désirs de l'humanité. Il est constitué principalement par la foi, que récemment Nous venons de défendre contre de nouveaux dangers, dans l'Encyclique Humani Generis. Cette foi qui ne connaît aucune tache, gardez-la avec le plus grand soin et soyez bien persuadés qu'elle a en elle des forces toutes-puissantes qui suffisent à vivifier n'importe quel siècle. »

« Ensuite, de ce même patrimoine fait partie le but de l'état de perfection vers lequel vous devez tendre de toutes vos forces, afin que, grâce à son concours et par ses moyens, vous deveniez des saints, et, directement ou indirectement, vous sanctifiiez le prochain, en le faisant participer plus abondamment à la grâce divine, et en lui procurant aussi une pieuse vie et une bonne mort. »

« Dans ce patrimoine est encore contenue cette vérité si haute et si importante, qu'il n'y a qu'un seul chemin pour la perfection, le renoncement à soi-même pour l'amour du Christ: Cela, les temps qui changent ne le changeront pas5. »

Ce qui est immuable, c'est encore, pour chaque religieux, la Règle qu'il a vouée, l'esprit de la famille dans laquelle librement, il est entré. C'est là une « institution », c'est-à-dire quelque chose de stable que le caprice ne peut modifier à son gré. Une valeur de bien commun s'y trouve engagée, à laquelle le sens individuel n'a pas le droit de porter atteinte.

C'est ce que Pie XII rappelait aux Supérieurs le 11 février 1958 : « Pour que vos fils puissent vivre dans cette paix et sérénité de l'esprit, qui est si favorable pour apprécier, à leur valeur, les choses divines, vos Fondateurs, s'inspirant de l'antique tradition de l'Eglise, venue des Pères qui vivaient dans le désert selon la vraie sagesse de l'Evangile, les ont munis de ce que nous appelons la Règle ou l'observance. Celle-ci, bien que différente selon les divers buts de chaque Institut, doit être observée par tous. »

Les Supérieurs majeurs eux-mêmes trouvent là leur charte intangible, ainsi que le Pape tient à le préciser, le 9 décembre 1957 : « Si l'on tombe d'accord pour reconnaître aux Supérieurs majeurs le droit de dire aux inférieurs quel est l'esprit de leur communauté, une question reste posée à tous : où trouver l'expression objective de cet esprit ? Les Supérieurs majeurs ne peuvent en décider selon leur goût ou leur impression, même en toute bonne foi et sincérité. Si le Supérieur majeur est aussi le Fondateur, et s'il a reçu l'approbation de ses idées personnelles comme norme d'un état de perfection, il lui est toujours loisible d'en appeler à ses intentions propres. Mais, dans le cas contraire, il doit revenir à l'idée du Fondateur, telle qu'elle est exprimée dans les Constitutions approuvées par l'Eglise. Il ne lui suffît donc pas d'une conviction subjective, même appuyée par tel ou tel passage des Constitutions. »

Dans le Discours aux Jésuites, cette vérité est affirmée avec une énergie étonnante : « Il est dans votre Institut des points substantiels de première importance, qui ne peuvent pas être modifiés même par la Congrégation Générale. Seul le Saint-Siège peut les changer… » A ce propos est évoqué le mot fameux attribué à Clément XIII, quand on faisait pression sur lui pour qu'il change, d'autorité, les Constitutions Ignaciennes : « Aut sint ut sunt, aut non sint. » — « Qu'elles soient comme elles sont, ou qu'elles ne soient pas. » Tout religieux peut s'appliquer la consigne donnée par Pie XII : « D'autres, dans l'Eglise, en tout bien et sous la conduite de la hiérarchie, tendent à Dieu par des voies différentes en certains points ; pour vous, c'est votre Institut qui est la voie qui mène à Dieu. »

L'adaptation ne se fera donc que dans le respect de la Règle. Le soin en incombe aux Supérieurs.

« Une fois bien établie cette obligation essentielle, il ne leur est pas interdit de penser à la rénovation et à l'adaptation des moyens de s'en acquitter, sans manquer toutefois au respect dû à la tradition et sans déroger aux prescriptions que les Constitutions considèrent comme inviolables ; les inférieurs observeront, en outre, la discipline religieuse, qui leur interdit de s'arroger ce qui relève de la compétence des Supérieurs et d'entreprendre, de leur propre initiative, des réformes qu'ils ne peuvent tenter sans leur autorisation6. »

L'adaptation, faite dans ces formes, est non seulement légitime, mais nécessaire. « Il y a beaucoup de choses accessoires où vous pouvez et devez vous conformer à l'esprit des hommes et aux nécessités de votre temps7. » Cette accommodation, précise le Pape, doit être précédée d'une sorte d'inventaire psychologique des ressources spirituelles qui se cachent chez nos contemporains, des « désirs secrets qui les animent », de « ce bien qui pointe chez les autres » : on pourrait dire de « l'âme de vérité » qui traverse et soutient l'inquiétude des incroyants eux-mêmes.

La lettre au Cardinal Micara, spécialement consacrée à ce sujet, trace ce programme d'ensemble : « Il faut, avec le secours de la grâce du Saint-Esprit, ranimer et rénover les esprits et les volontés, de manière à faire face, autant que possible, aux nouvelles façons de vivre de votre temps et à la détresse spirituelle de notre époque. »

En fait, cette adaptation a déjà provoqué d'intéressantes initiatives. La Congrégation des Religieux, par lettre du 19 mars 1952, a invité les Moniales cloîtrées à collaborer à certaines formes d'apostolat. On a encouragé vivement la confrontation des expériences entre religieuses éducatrices, en vue de perfectionner leur préparation technique. L'Institut Pontifical Sedes Sapientiæ, l'Institut Universitaire Maria Sanctissima Assumpta, tous deux à Rome, ont apporté à cet effort un concours précieux. Des Congrès se sont tenus, à l'occasion desquels Pie XII a renouvelé ses directives : « Il est possible que certains points de l'horaire, certaines prescriptions, qui ne sont pas de simples applications de la Règle, quelques habitudes, qui correspondaient peut-être à des conditions d'un autre temps, mais qui, à présent, ne font que compliquer l'œuvre éducatrice, doivent être adaptés aux nouvelles circonstances. Les Supérieures .Majeures et le Chapitre général doivent veiller à agir en cette matière consciencieusement, avec clairvoyance, prudence et courage, et, lorsque la chose l'exige, ne pas manquer de soumettre les changements proposés aux Autorités ecclésiastiques compétentes8. »

Un an plus tard, le Pape revient à la charge. Après avoir déploré la diminution des recrues dans les Congrégations féminines, et flétri durement « ceux qui, prêtres ou laïques, prédicateurs, orateurs ou écrivains, n'ont plus un mot d'approbation ou de louange pour la virginité vouée au Christ », voire qui « accordent au mariage une préférence de principe sur la virginité », Pie XII enchaîne : « Dans cette crise des vocations, veillez à ce que les coutumes, le genre de vie ou d'ascèse de vos familles religieuses, ne soient pas une barrière ou une cause d'échecs. Nous parlons de certains usages qui, s'ils avaient jadis un sens dans un autre contexte culturel, ne l'ont plus aujourd'hui, et dans lesquels une jeune fille, vraiment bonne et courageuse, ne trouverait qu'entraves pour sa vocation… Pour revenir en un mot sur la question du vêtement : l'habit religieux doit toujours exprimer la consécration au Christ ; c'est cela que tous attendent et désirent. Pour le reste, que l'habit soit convenable et réponde aux exigences de l'hygiène. Nous ne pouvions qu'exprimer Notre satisfaction lorsque, dans le courant de l'année, nous vîmes que l'une ou l'autre Congrégation avait déjà tiré quelques conséquences pratiques à cet égard. En résumé : dans ces choses qui ne sont pas essentielles, adaptez-vous autant que vous le conseillent la raison et la charité bien ordonnée9. »

 

V. – RESPONSABILITÉS DES SUPÉRIEURS

Une telle évolution impose aux Supérieurs de lourdes responsabilités. Pie XII les rappelle longuement dans le Discours que, le II février 1958, il adresse aux Supérieurs Généraux. C'est presque un traité en la matière.

En face de la philosophie, ou mieux, de l'ambiance « existentialiste » qui ramène tout au sujet et aux circonstances, « il appartient à ceux à qui revient l'autorité de conduire le plus sûrement possible à la vie éternelle ceux qui leur sont soumis, d'une main ferme et forte si cela est nécessaire, avec un esprit bien éclairé, suivant les voies assurées de la vérité, sans s'en écarter à droite ni à gauche… Ce n'est pas dans ce que dit habituellement le plus grand nombre, ni dans ce qu'on colporte comme étant les principes d'action et d'enseignement les plus neufs, en rejetant comme surannés les ouvrages des Pères, ni dans ce qui parait le plus convenable pour les gens du monde, mais à la pure source de la vérité révélée et dans la discipline du magistère ecclésiastique, que doivent toujours puiser les Supérieurs des états de perfection, pour le gouvernement de leurs fils. Il faut certes du courage pour s'opposer à ce qui plaît au plus grand nombre; si le Supérieur n'admet pas de passer parfois et pour quelques-uns pour arriéré, comment gardera-t-il intacte la vérité du Christ, toujours nouvelle, sans doute, mais en même temps toujours ancienne ? »

« Que les Supérieurs s'en tiennent fermement à cette doctrine d'une ascèse bien équilibrée et solide, telle qu'elle a été léguée par les premiers Fondateurs et approuvée par une longue pratique de l'Eglise, et qu'aucune nouveauté ne les en éloigne. Car nous devons nous attacher à la vérité, non parce qu'elle entraîne l'assentiment des hommes, mais parce qu'elle est la vérité, que Dieu a mise dans la nature ou qu'il a, dans sa bonté, révélée aux hommes. S'il y en a qui la dénigrent, cesse-t-elle, pour cela, d'être la vérité et le chemin qui mène à Dieu ? »

Assurément, le Supérieur doit s'entourer de conseils, mais c'est à lui de rendre compte à Dieu de l'âme de ses fils. Il n'a pas à se laisser arrêter par « les sophismes de certains pour qui le joug de l'obéissance parait trop pesant pour être imposé aux gens de ce temps ». Ces réticences viennent « de l'infirmité de la nature humaine blessée par le péché originel. »

Elles ne font que mettre en plus haut relief la nécessité de la Règle et de l'autorité qui la fait appliquer.

« Il est donc de votre devoir, dit le Pape aux Supérieurs, d'aider vos sujets, avec une fermeté paternelle, par des exhortations, des avertissements, des réprimandes, et, s'il en faut venir là, des punitions, à se maintenir dans le droit chemin, selon les Règles de chacun de vos Instituts. » A celui qui néglige sa charge, Dieu « réclamera le sang ».

Evidemment, il y a la manière. « Cette fermeté ne doit jamais être dure, jamais irritée ou imprudente ; qu'elle soit toujours loyale et calme, pleine de douceur et de miséricorde, prête à pardonner et à aider le fils qui s'efforce de se relever de son erreur ou de sa faute ; et cependant, qu'elle ne manque jamais de vigilance et jamais ne se lasse. »

S'adressant aux religieuses, le 15 septembre 1952, Pie XII fait, à ce propos, des remarques pleines de finesse : « Il est sans doute vrai, comme le prétend la psychologie, que la femme revêtue de l'autorité ne réussit pas aussi facilement que l'homme à doser exactement la sévérité et la bonté, à les équilibrer. Raison de plus pour cultiver vos sentiments maternels… L'Ordre doit remplacer la famille autant qu'il se peut, et vous, les Supérieures Générales, vous êtes appelées, en premier lieu, à insuffler à la vie commune des Sœurs la chaleur des affections familiales. »

« Aussi, devez-vous vous-mêmes être maternelles dans votre comportement, dans vos paroles et vos écrits, même si parfois vous devez vous dominer ; soyez-le par-dessus tout dans vos pensées intimes, vos jugements et, autant que possible, votre sensibilité. Demandez chaque jour à Marie, Mère de Jésus et notre Mère, à être maternelles. »

Le Pape passe ensuite aux précisions relatives à la formation des Sœurs à leur tâche : « Ici, pas de mesquineries, mais soyez larges de vues. Qu'il s'agisse d'éducation, de pédagogie, du soin des malades, d'activités artistiques ou autres, la Sœur doit avoir ce sentiment : la Supérieure me rend possible une formation qui me met sur un pied d'égalité avec mes collègues dans le monde. Donnez-leur aussi les moyens de tenir à jour leurs connaissances professionnelles. »

Aux Supérieurs masculins, plus portés à laisser faire, le Pape déclare : « Ce n'est pas seulement à la vie, qu'on appelle « régulière », qui se passe à l'intérieur du couvent, mais à toute l'activité que vos fils déploient dans la vigne du Seigneur, qu'il faut appliquer votre direction et votre vigilance10. » Le discours aux Jésuites entre dans des détails ; « Sortie des inférieurs hors de la clôture, rapports avec les étrangers, courrier épistolaire. »

C'est aux Supérieurs que Pie XII, le 11 février 1958, demande la sévérité dans l'admission des postulants: « Il vous appartient de n'admettre dans les rangs de vos Instituts que des jeunes gens bien disposés en tout point, ce qui signifie qu'ils doivent être choisis en raison de leur vertu et, autant qu'il le faut, de leur intelligence et des autres qualités. Gardez-vous d'un trop grand zèle pour retenir une foule de membres dont il y aurait à craindre qu'ils ne se montrent un jour indignes de votre haute vocation ; car ils seraient pour l'Eglise, non un honneur et un profit, mais un dommage et une honte… Confiez-vous en Dieu : si vous Le servez aussi dignement que possible, c'est Lui qui prendra soin de vous et de vos Instituts, pour les garder et assurer leur prospérité. »

 

VI. — L'UNION ENTRE TOUS LES RELIGIEUX

L'appel à l'union domine cet ensemble de directives. Ici encore, les Supérieurs ont des responsabilités particulières : « Que la paix règne en vous et entre vous, entre les membres d'un même Institut et d'une même Maison, et avec ceux qui font partie d'autres Instituts ; entre vous et tous les autres qui travaillent avec vous, et avec qui vous travaillez à gagner des hommes au Christ. Que cessent désormais les disputes et les discordes qui affaiblissent et rendent infécondes les entreprises même pleines d'espérance : l'Eglise offre au labeur apostolique un champ qui s'étend à l'infini ; il y a du travail et de la fatigue pour tous11. »

Le Discours aux Religieux, du 9 décembre 1957, relance à cet égard la consigne qui a présidé à la constitution des Fédérations et Unions de maisons religieuses : « Tout en conservant les distinctions qui existent et doivent exister entre les communautés, il faut tendre, avec sincérité et bienveillance, à l'union et à la collaboration. Il existe, en effet, une sorte de « bien commun » des communautés, lequel suppose que chacune est prête à tenir compte des autres, à s'adapter aux exigences d'une coordination qui comporte nécessairement quelques renoncements en vue du bien général. »

Parlant aux Supérieurs, le 11 février 1958, en un texte magistral que tout religieux devrait méditer, Pie XII félicite les Supérieurs généraux, résidant à Rome, de l'initiative qu'ils ont prise de rencontres régulières : « Vous avez bien compris, dit-il, que, tous, vous formez une armée dans laquelle il y a des fantassins, des cavaliers, des tirailleurs, mais où tous combattent pour la môme bonne cause. Vous avez compris combien il est opportun, et même nécessaire, en face de l'ennemi du Christ, qui réunit chaque jour ses forces en un faisceau qu'il espère invincible, d'unir vos forces, vous et tous ceux qui combattent pour Dieu, chacun à son rang, avec ses armes propres, pour rechercher ensemble la victoire commune. Cette union, qui trouve des obstacles dans la diversité des races, des mentalités, des coutumes et d'autres choses humaines, s'épanouira merveilleusement si, dans vos cœurs, s'enracine profondément la véritable charité du Christ que le Saint-Esprit y répand. Cette charité, venue d'en-haut et donc de Dieu, si elle nous trouve prêts à travailler ensemble, dénouera facilement les questions délicates que la faiblesse humaine fait naître des préférences pour notre propre Institut, à juste titre aimé. Chacun, en effet, doit aimer son Institut en suivre les prescriptions, dès qu'il a à choisir ou à remplir des ministères apostoliques ; mais tous et toujours doivent se mettre d'un même cœur au service de la même Eglise, Epouse du même Seigneur et Dieu, notre Sauveur. »

Cet appel à l'universelle charité peut servir de conclusion à l'effort entrepris dans cette étude pour regrouper en synthèse les enseignements de Pie XII sur la vie religieuse. On est loin d'en avoir épuisé les richesses. Ce travail de marqueterie peut même avoir quelque chose d'irritant pour les esprits réfléchis qui préfèrent suivre, tout au cours d'un texte d'une seule venue, le mouvement de la pensée. Le seul mérite de ces pages sera peut-être d'inciter à puiser à même la source la doctrine pontificale concernant les états de perfection.

P. Stéphane-Joseph Piat, O.F.M;

(Avec l'aimable autorisation de l'auteur. Tous droits réservés.)

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1 Constitution Sponsa Christi, 21-11-50.

2 Constitution Sponsa Christi, 21-11-50.

3 Discours au Congrès des Religieux, 8-12-50.

4 Discours aux Frères Mineurs, 23-5-51.

5 Discours aux Religieux, 8-12-50.

6 Discours aux Religieux, 9-12-57.

7 Discours aux Religieux, S-12-50.

8 Discours aux Religieuses enseignantes, 13-9-51 (Documentation Catholique, 21-10-51).

9 Discours aux Religieuses enseignantes, 15-9-52 (Documentation Catholique, 19-10-52).

10 Discours aux Supérieurs, 11-2-58.

11 Discours aux Religieux, 8-12-50.

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