La Province de Syrie

06/Oct/2010

Voici un petit aperçu de l'Œuvre considérable de notre Institut en Syrie, qui ne manquera pas d'intéresser les Lecteurs du Bulletin, surtout en considérant la somme de dévouement qu'elle a coûté aux bons ouvriers qui l'ont accomplie.

Notons que si on appelle d'une façon globale, Syrie, la région qui borde la Méditerranée orientale, on peut pourtant distinguer, dans cette étendue, la partie montagneuse qui porte le nom de Liban et qui a pour centre Beyrouth. Les Libanais, en raison de leur rite sont appelés maronites. Ils sont catholiques fidèles, au milieu d'un pays musulman et schismatique.

Débuts. Les Frères ne s'établirent pas au Liban tout d'abord à leur compte. Ils furent appelés au Collège d'Antoura, en 1895, par les RR. PP. Lazaristes et l'année suivante à l'Université de Beyrouth, par les RR. PP. Jésuites. Pendant plusieurs années, les Frères furent donc de simples et modestes auxiliaires de ces deux magnifiques établissements scolaires, qui jouissent au Liban d'une réputation bien méritée.

Premières fondations. — Cependant, il fallait songer à s'installer chez soi, pour avoir un pied-à-terre indépendant dans cette région fort éloignée, en somme, de la Province de Varennes, d'où provenaient les premiers Frères envoyés en Syrie.

D'ailleurs, les autorités civiles et religieuses encourageaient tort la fondation d'écoles nouvelles.

Les Supérieurs jetèrent alors les yeux sur la magnifique baie de Jounieh où une population assez dense et avide d'instruction était disposée à fournir une clientèle suffisante au nouvel établissement. D'ailleurs, Jounieh est fort proche de Beyrouth et il était tout à fait vraisemblable que si, dans la suite, on pouvait recevoir des pensionnaires, la grande ville voisine fournirait un contingent appréciable d'internes.

Ce fut en 1899 que deux Frères ouvrirent l'école dans modeste local, où une quarantaine de petits Maronites se pressaient pour apprendre les rudiments de la langue française. Chaque année, l'école devait changer de local, ne trouvant rien à sa convenance. Enfin, en 1902, les Frères furent assez heureux de pouvoir acquérir un petit terrain où s'élève actuellement le bel établissement qui porte le nom de «Collège du Sacré Cœur». Tel fut le noyau des Œuvres Maristes au Liban. Il en sortira bientôt un bel arbre, aux racines profondes et dont les vigoureux rameaux ne tarderont pas à envahir tout le Liban.

La deuxième fondation fut celle d'Amchit. La population paisible et bourgeoise de cette localité voulait une école religieuse et française. Ne garde-t-elle pas avec fierté la mémoire de Renan qui y fit là un séjour, et par une drôle d'association d'idées avec sa romanesque Vie de Jésus, à laquelle il travaillait alors, ne le prenait-elle pas pour un fervent catholique? On sait que la sœur de Renan, qui mourut pendant son séjour à Amchit, y fut enterrée.

En 1900, trois Frères y furent envoyés et ils ouvrirent l'école dans une vieille masure, en attendant mieux.

Ce mieux ne se fit pas longtemps attendre — une fois n'est pas coutume. Prévoyant la persécution qui éclata en 1903, les Supérieurs étudièrent la possibilité d'envoyer une colonie de proscrits au Liban. Ainsi furent décidées les constructions de Jounieh et d'Amchit en 1903. De cette époque, niais au prix de combien d'efforts et de vicissitudes, date le développement des Œuvres Maristes au Liban. C'est ainsi que Combes a été missionnaire, sans le savoir et sûrement sans le vouloir.

Au mois de mai 1903, une quarantaine de jeunes religieux furent jetés sur la plage libanaise et les rochers de la montagne. Ce fut alors vraiment la lutte pour la vie!

 

A l'assaut! — Il fallait vivre ; et seuls, les Frères auxiliaires des RR. PP. Jésuites ou des RR. PP. Lazaristes gagnaient leur vie. La situation était plutôt précaire. Conseillé par le R. P. Catin, Supérieur de la Mission des Pères Jésuites, encouragés soit par le Consulat de France, soit par Mgr le Délégué Apostolique et même par Sa Béatitude le Patriarche Maronite, les Frères se répandirent à travers la Montagne. Nombreuses furent les localités qui reçurent les Frères, à tour de rôle car, malgré leur vie frugale et leur bonne volonté, ils ne pouvaient tenir longtemps avec les rétributions, plus que modiques, des montagnards libanais.

Voici les villages qui virent les Frères pendant un espace de temps plus ou moins long, avec la date de la fondation : Achkout 1900, Michmich 1903, Baskinta 1903, Hadeth 1904, Batroun 1904, Deir-el-Kamar 1904, Beit-Chebab 1905.

Des Frères furent aussi placés comme auxiliaires dans les Séminaires de Bzommar, St. Jean Maron et Roumieh.

D'autres enfin se chargèrent des petits écoles des RR. PP. Jésuites à Saïda 1904, Bikfaya 1904, Zahlé 1905, Homs 1906.

Bien peu de ces fondations ont eu l'heur de survivre, mais il n'en reste pas moins vrai que, grâce aux Frères Maristes, les Libanais de la montagne prirent le goût de l'étude et s'attachèrent particulièrement à la langue française. Il n'est pas téméraire de dire que la Montagne doit beaucoup aux Frères, et nombreux sont les jeunes gens, devenus des hommes à présent, qui se félicitent d'avoir commencé leurs études chez eux, dans une bourgade presque inconnue. Evidemment, ils risquaient fort de ne point faire d'études, s'ils n'avaient rencontré sur leur chemin ces éducateurs obligeants.

 

Vie sédentaire. — Cette vie presque nomade ne pouvait pourtant durer. D'ailleurs, si les Frères trouvaient de l'occupation, leurs ressources diminuaient de plus en plus. Ils songèrent à s'implanter dans les quelques centres plus fortunés qui ne possédaient pas de bonne école. Une autre raison les poussait, celle de supplanter l'influence américaine et protestante, grande alors tout le long de la côte libanaise.

En 1908, les Peres Jésuites cédèrent aux Frères la direction de leur école de Saida, qui prit alors le nom de Collège Saint Louis.

A Gebaïl, l'ancienne Byblos, les Frères firent en 1908 l'acquisition d'un terrain à roi prix fort modéré et bientôt s'éleva une école commode et vaste. Dès l'année suivante, la concurrence protestante cessa, l'école américaine fermant ses portes.

En 1910, ce fut au tour de Batroun. Depuis longtemps les Frères y cherchaient un terrain convenable d'un prix abordable. On trouva enfin et l'école actuelle fut édifiée. Là encore les protestants durent abandonner la partie. C'était déjà un beau résultat.

La seule école que les Frères ouvrirent en Syrie, c'est-à-dire bons du Liban proprement dit, fut celle d'Alep, à la demande du regretté Mgr Augustin Sayegh, Archevêque Arménien Catholique de cette ville. Ce fut en 1904 que trois Frères vinrent prendre la direction de cette petite école de quartier qui réunissait tout juste 40 élèves. Elle se développa rapidement, si bien qu'à sa fermeture en novembre 1914, elle comptait 320 élèves.

 

Hors de Syrie. — Diverses Congrégations religieuses firent appel à nos Frères pour l'enseignement du français dans leurs Eccles ou Collèges.

Le Collège des Pères Jésuites du Caire les reçut en 1898, celui d'Adana en 1901; le Collège des Carmes à Bagdad, en 1902 ; les écoles des Capucins ou des Carmes de Mersine, Tarsous et Alexandrette en 1901; les Pères de Sion, à Jérusalem, en 1904. De la plupart de ces établissements, les Frères durent se retirer avant la guerre de 1914. Et, après la tourmente, il ne leur fut plus possible de continuer leur aide à ceux qui les avaient conservés jusqu'alors.

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En résumé, dans bon nombre d'écoles ou collèges, les Frères Maristes n'étaient qu'auxiliaires. Cependant, avec une ténacité remarquable, ils arrivaient à se fixer au sol libanais, malgré les difficultés sans nombre qui surgissaient à chaque instant.

Au Liban et en Syrie, au début de 1914, les Frères dirigeaient sept écoles. Quatre d'entre elles étaient leur propriété : Jounieh, Amchit, Gebaïl et Batroun. Ils étaient locataires dans deux autres, Deir-el-Kamar et Saïda, et, à Alep, ils étaient rétribués par Mgr Sayegh.

A part Jounieh, toutes ces écoles étaient primaires on primaires supérieures ; les rares élèves qui désiraient continuer leurs études venaient les achever à Jounieh:

Au total ces 7 Etablissements comptaient 66 Frères et 1.285 élèves dont 228 internes.

 

L'Agonie et la Mort. — Les Frères, à juste titre, pouvaient être fiers de leur œuvre, accomplie sans aucune ressource en une quinzaine d'années. Aussi envisageaient-ils l'avenir avec confiance.

Mais, survint la Guerre ! Une quarantaine de religieux, la plupart exilés de 1903, durent quitter le Liban ou la Syrie pour voler au secours de la patrie. Les autres se virent expulsés par les Turcs, en décembre 1914.

Il ne resta que deux Frères, un Suisse et un Alsacien, pour assister impuissants, à la dévastation des Œuvres Maristes qui avaient coûté tant de travaux et de souffrances !

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Résurrection. — Cinq longues années se sont écoulées. Les. Frères sont disséminés à travers la France et l'Italie, quelques uns sont morts à la tâche, les autres ont vieilli. Peut-on se rétablir en Syrie où tout sera sans doute à recommencer ? Parmi les mobilisés, plusieurs des plus jeunes sont tombés au champ d'honneur, mais ceux qui restent se disposent à reprendre le chemin du Liban, pour y continuer le dur labeur de missionnaires.

Quelle cruelle déception á leur arrivée ! Bien qu'habitués aux malheurs de la guerre, ils ne s'attendaient pas à pareille désolation. En mars 1919, quand débarquèrent les deux premiers Frères démobilisés, ils ne découvrirent que des ruines, à tel point que le C. F. Benoît ne trouva pas de meilleur titre pour signer ses lettres que celui de « Visiteur des ruines maristes ». Mais c'était la résurrection tout de thème, dont le C. Frère Benoît fut l'ardent et intelligent ouvrier.

En effet, on ne perdit point courage devant tant de ruines amoncelées, et les secours du Haut Commissariat aidant, on se mit avec entrain à l'œuvre de la restauration.

Les démobilisés venaient, quoique lentement, grossir le nombre des recrues, si bien qu'en octobre 1919, quarante-sept Frères purent ouvrir Amchit, Batroun, Gebaïl, Jounieh, Saïda et Deir-el-Kamar au Liban et Alep, en Syrie, soit les sept écoles qu'ils avaient abandonnées au début de la guerre. Tout d'abord, ils se logèrent avec leurs nombreux élèves dans des locaux de fortune, mais peu a peu la situation s'améliora, les réparations, d'année en année, s'effectuèrent et les écoles ne tardèrent pas à reprendre l'air accueillant d'autrefois. Faut-il ajouter que certains aménagements, voire quelques agrandissements laissaient présager une ère de prospérité?

 

Une Fondation. — Instruits par l'expérience, les Frères n'avaient plus aucune envie de reconquérir la Montagne, mais plutôt de se fixer dans les centres importants, afin d'y trouver les moyens d'assurer leur existence.

En 1914, le Ministère des Affaires Etrangères avait demandé aux Frères d'ouvrir une école à Damas. La guerre avait fait avorter le projet. Maintenant que la France était devenue la puissance Mandataire sur la Syrie le moment semblait propice pour mettre à exécution le projet d'avant-guerre.

Le 2 janvier 1920, six mois avant l'occupation française, sous le règne de Fayçal, trois Frères vinrent s'installer en plein quartier musulman de Salhieh. Les débuts furent on ne peut plus pénibles : maison délabrée et fort incommode, point de mobilier, quelques enfants qui regardaient ces nouveaux venus d'un œil peu bienveillant; par-dessus tout, un fort loyer à payer. A quoi donc est due la prospérité inespérés de cette école, sinon à la paternelle discipline qui y règne, à la bonne éducation et solide instruction qu'on y donne?

Les meilleures familles musulmanes ont plus d'une fois montré leur confiance et leur attachement aux Frères, ce qui leur est un puissant encouragement dans leur œuvre d'éducateurs.

 

A Saïda. — Les Frères étaient toujours locataires des Pères Jésuites. La maison, vieille et étouffée par des masures voisines, ne pouvait plus suffire aux nombreux élèves qui se pressaient pour étudier la langue française, en voie de devenir la langue officielle du Liban. Les musulmans, qui jusqu'alors s'étaient plus ou moins tenus à l'écart, venaient en plus grand nombre au Collège. Il fallait acheter et s'agrandir.

En 1921, toutes les ressources des diverses maisons du Liban, auxquelles se joignit une subvention de la Caisse des Jeux, furent affectées à cette acquisition. On put donc acheter la maison aux Révérends Pères Jésuites et les masures, aux innombrables propriétaires qui se les disputaient. Aussitôt commencèrent démolition et reconstruction, A présent, l'on peut voir, sur la route de Palestine, un coquet établissement scolaire, fort commode et solidement bâti. On regrette que l'emplacement ne soit pas plus étendu pour permettre d'agrandir les cours de récréation. Mais, ne peut-on pas compter sur le temps?

 

Alep. — Longtemps, tous les essais pour devenir propriétaires à Alep furent infructueux. Avant la guerre, le régime turc n'était ni favorable ni rassurant; après la guerre, ce furent des difficultés d'un autre genre, qu'il est inutile de rappeler ici.

Enfin, en 1927, faisant un pas de plus vers l'indépendance, les Frères devinrent locataires. A partir de ce moment, les yeux et les désirs étaient toujours tendus vers un bout de terrain ardemment convoité. C'est que, les élèves du Collège Arméno-Catholique se multipliaient à tel point qu'ils rendaient tout mouvement comme impossible dans l'étroit réduit qu'ils n'occupent plus qu'en partie, depuis que le Collège s'est transporté dans un nouveau local, construit sur un beau terrain de 180 ares, acheté en 1929.

En effet, depuis le 12 octobre dernier nous avons pris possession d'une partie importante du bâtiment qui venait d'être construit. Cette partie qui forme un peu plus de la moitié de la construction prévue permettra de loger G à 700 élèves, dont 150 pensionnaires. Peu à peu, si la Providence le permet, nous continuerons, jusqu'à l'achèvement complet, ce magnifique établissement.

 

Etat actuel. Si nous jetons un regard sur le passé, que de changements et de progrès de 1919 à 1931, en douze ans !

Au point de vue matériel, toutes les écoles du Liban, moins celle de Zahlé, sont la propriété des Frères. Toutes ont été restaurées après-guerre et quelques unes (Saïda et Jounieh) se sont agrandies. A côté de ces écoles, là où les appartements l'ont permis, a été fondée une section annexe où l'on reçoit gratuitement les enfants pauvres des environs (Amchit, Jounieh, Gebaïl, Zahlé).

En Syrie, Alep possède maintenant deux écoles : le Collège du Sacré Cœur, propriété des Frères, et une annexe, où ils resteront locataires.

Le Collège de Salhieh (Damas) a détaché, en octobre 1930, un de ses Frères pour diriger la petite école grecque-catholique du Midan, pauvre quartier déshérité.

Dans la grande ville de Damas, nous n'avons point réussi encore à nous installer chez nous, et tout est à la merci d'un propriétaire qui, d'un jour à l'autre; peut arrêter le fonctionnement de l'œuvre. Souhaitons qu'aboutissent bientôt les démarches entreprises, à l'effet d'acquérir l'immeuble occupé présentement, ainsi que le terrain environnant!

 

Un point noir. — Les résultats acquis sont sans doute encourageants, et cependant on ne peut s'empêcher de regretter ce qui n'a pu être fait par manque de personnel. Car, les Frères sont contraints de borner leur action aux limites de leurs forces et de leurs moyens : des élèves sont refusés dans plusieurs établissements, soit par manque de place ou parce que les professeurs font défaut ; des fondations nouvelles sont impossibles parce que le nombre des Frères ne croît pas en proportion des nécessités.

Voici pour finir le tableau de la population scolaire de nos établissements du Liban et de Syrie.

C'est donc un total de plus de 2.600 élèves que groupent nos écoles au Liban et en Syrie, en 1932, c'est-à-dire le double du chiffre de 1914. Avec le développement d'Alep et de Damas, on aura bientôt dépassé 3.000 élèves. On pourrait raisonnablement prétendre à une progression identique du personnel. Hélas! il n'en est rien. Le nombre de Frères employés dans ces écoles est tout juste de 81. Nos œuvres ne sont pas encore en péril, mais cette pénurie du personnel est un point noir à l'horizon.

Espérons, cependant que la Providence nous aidera dans cette œuvre difficile du recrutement, en récompense des efforts accomplis pour maintenir la foi dans ces populations qui ont résisté jadis à des siècles d'islamisme, et, de nos jours, à toutes sortes d'entreprises protestantes.

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