La région du mont Pilat et nos premiers Etablissements

18/Sep/2010

A l'extrémité S.-E. du département de la Loire, entre la vallée du fleuve de ce nom, celle du Rhône et celles du Gier et de la Drôme, ses tributaires, s'étend une région raboteuse dont le squelette orographique est formé par la masse puissante du mont Pilat et des divers contreforts qui l'étayent dans toutes les directions. C'était, avant la division actuelle de la France, la partie méridionale du Haut-Forez.

D'aspect un peu rude, mais éminemment pittoresque, elle présente un capricieux assemblage de crêtes aiguës ; de croupes gigantesques aux flancs admirablement boisés ; de hauts plateaux dont les landes, les prairies et les champs cultivés se partagent la surface ; de vallons tranquilles, silencieux, où coule une eau vive et limpide, et de gorges sauvages où grondent les flots rapides et inégaux de torrents impétueux.

En hiver, la rigueur du froid et la couche de neige qui couvre ordinairement la campagne pendant quatre ou cinq mois en rendent le séjour peu agréable. Mais en été, la verdure nuancée des prés et des bois ; les belles récoltes qu'un travail opiniâtre et persévérant sait tirer d'un terrain maigre et chiche par lui-même ; les nombreux troupeaux de bêtes à cornes et à laine égrenés sur les pâturages, et l'air pur et vivifiant qui circule partout, en font un pays charmant à visiter ; surtout depuis qu'un réseau relativement serré de belles routes a relié entre elles les diverses localités disséminées à sa surface, et leur a donné accès sur les voies ferrées de Lyon à St-Etienne et d'Annonay à Firminy.

C'est sur ce sol et sous ce climat un peu âpres, mais sources de vigueur, d'endurance et d'énergie, où la Providence avait placé son humble berceau ; au milieu d'une population laborieuse et dans son ensemble foncièrement chrétienne, mais où l'instruction profane n'avait encore fait que peu de progrès et où l'instruction religieuse elle-même, par suite du malheur des temps était restée grandement en souffrance, que l'Institut jeta, il y a cent ans, la semence de ses premières œuvres.

Nous trompons-nous en supposant qu'on ne sera pas fâché de trouver ici à leur sujet quelques détails connus sans doute du grand nombre, mais peut-être aussi ignorés de plus d'un, et auxquels le grand anniversaire que nous célébrons attaché un intérêt de circonstance ? Nous aimons à croire que non ; et c'est pourquoi nous allons tenter l'aventure, en réclamant l'indulgence de ceux qui sont particulièrement familiers avec la région si, pour ne la connaître que dans ses grands traits, il nous arrivait de commettre, chemin faisant, quelque petite offense envers la couleur locale.

 

I. La Valla.

La VaIla ! Que de choses, pour nous, dans ce seul nom ! C'est le premier champ d'apostolat que notre Vénérable Fondateur reçut des mains de la Sainte Eglise ; c'est à la vue de son modeste clocher qu'il sentit s'élever de son cœur un ineffable sentiment d'humilité, de confiance en Dieu et d'immense amour pour les âmes ; c'est à y faire refleurir la foi et la piété qu'il consacra pendant huit ans toutes les industries et tous les efforts de son zèle ; c'est à en parcourir les rugueux sentiers au profit des malades ou des nécessiteux qu'il répandit à flots ses sueurs apostoliques ; c'est là qu'il recruta, parmi les humbles et les petits, ses premiers disciples ; là qu'il jeta, au sein de la pauvreté et du dénuement, les premiers fondements de son institut ; là que nos premiers Frères apprirent, par ses leçons et par ses exemples, à devenir de bons religieux et de bons instituteurs de l'enfance ; là que fut le premier foyer de leur enseignement qui devait, moins d'un demi-siècle plus tard, rayonner jusqu'aux extrémités les plus lointaines du monde ; là que leurs successeurs se sont dévoués, non sans fruit, grâce à Dieu, à former à la piété chrétienne et aux éléments des connaissances humaines plusieurs milliers d'enfants ; là enfin que, pendant onze ans, ont fait leurs premiers pas dans la vie religieuse des centaines de membres actuels de l'lnstitut.

Mais nous avons rapporté tout cela en détail, il n'y a pas longtemps, dans une notice spéciale consacrée à cet établissement1, et notre intention n'est pas d'y revenir. Qu'il nous suffise de rappeler brièvement quelques faits principaux.

En 1825, la maison de La Valla, après avoir abrité pendant sept ou huit ans le Vénérable Fondateur, le noviciat de la Congrégation naissante, l'école paroissiale et un certain nombre de pensionnaires, était demeurée vide par suite du transfert de la communauté à l'Hermitage, qu'on venait de construire.

En 1827, la partie ancienne fut vendue à un habitant de la localité et la partie neuve, construite par le V. Champagnat avec l'aide des Frères, fut cédée à Mr le Curé comme maison d'école, où deux Frères, entretenus par la Commune, continuèrent à donner l'enseignement. Pendant une vingtaine d'années, les classes ne furent ouvertes que durant les mois d'automne et d'hiver, depuis la Toussaint jusqu'à Pâques. Ce ne fut qu'en 1849 qu'elles commencèrent à demeurer ouvertes toute l'année.

Sous l'administration du Frère Vincent, qui de 1856 à 1866, fut directeur de l'établissement, la chère maison qui avait été le berceau de l'Institut fut rachetée ; un autre bâtiment fut construit à côté, et l'école communale s'augmenta d'un petit pensionnat qui pendant un bon nombre d'années ne fit que végéter, mais qui arriva plus tard à prendre une certaine importance.

En 1887, lorsque l'école communale fut laïcisée, il garda comme externes les enfants de la localité que leurs parents chrétiens refusaient à bon droit d'envoyer à l'école sans Dieu ; et quand, cinq ans plus tard, il disparut pour faire place au juvénat de la Province de l'Hermitage, il fut vivement regretté.

Pour consoler la population, qui s'était montrée constamment très attachée aux Frères, il fallut construire à droite de l'ancienne maison qui avait servi de berceau à l'Institut une école libre avec quelques places d'internes pour les enfants des hameaux éloignés du bourg. Elle nous échappa, comme tant d'autres, en 1903 ; mais elle est continuée par des maîtres laïques soutenus par la paroisse.

Quant au juvénat, après avoir joui pendant 11 ans d'une admirable prospérité, il fut violemment dispersé par la persécution, à la même époque, et ses débris furent obligés de venir chercher un asile en Piémont, à l'Hermitage Santa Maria, dont ils ont été le noyau initial, avant d'émigrer plus tard à Regio Parco d'abord, puis à Bussolino.

Aujourd'hui la chère maison de La Valla, qui avait dû se dilater amplement pour lui faire place, et dont il avait si magnifiquement accommodé les abords par de laborieux empiètements sur la roche vive, est déserte et semble pleurer sa solitude, au souvenir de la jeunesse pleine de vie et d'enthousiasme dont les chants pieux, les jeux bruyants et l'activité débordante emplissaient son enceinte et faisaient vibrer à l'envi ses échos.

Lui sera-t-il donné de revoir ces beaux jours ? Mystère ! Rien malheureusement n'autorise encore à envisager ce retour du passé comme une probabilité prochaine ; mais rien non plus, grâce à Dieu, ne défend de l'augurer dans un avenir plus ou moins lointain comme une douce espérance. Il faut donc rester confiant. C'est à la Providence qu'il appartient de décider, et elle est bonne.

 

II. — Marlhes.

Assise sur un plateau de 900 à 1.000 mètres d'altitude qui forme la croupe d'un des contreforts occidentaux du Pilat, la bourgade de Marlhes est une des plus méridionales du département de la Loire, sur les confins de ceux de la Haute-Loire et de l'Ardèche. Les recensements officiels lui donnent une population d'environ 2.000 âmes ; mais, comme il arrive très fréquemment dans ces régions montagneuses, l'agglomération principale, où se trouvent l'église, la mairie et les écoles, ne réunit qu'une fraction relativement minime de cette population, dont la plus grande partie vit dispersée dans les hameaux et les fermes isolées qui s'égrènent sur toute la surface du territoire communal.

Quand il y arrive du côté du nord, en suivant la grand-route de Saint-Etienne au Puy par Saint-Genest-Malifaux et Yssingeaux, le Petit Frère de Marie étranger à la région passe presque indifférent au milieu du hameau des Communes ; puis laisse, sans y prêter beaucoup plus d'attention, à sa droite ceux de l'Allier et de la Faye, et à sa gauche celui de la Frache ; mais son cœur bat toujours d'une filiale émotion lorsque, cinq minutes avant d'atteindre le village, on lui montre, à sa gauche aussi, le hameau du Rosey, situé à quelques centaines de mètres, et son premier soin est d'aller faire un pèlerinage à la maison où naquit le Vénérable Fondateur. Sauf le moulin, qui a cessé de fonctionner, bien qu'il existe encore, tout est à peu près dans le même état que de son temps. Un peu plus loin, dans le même hameau, on montre la maison ou naquit Monseigneur Epalle, qui, tout enfant, sentit naître en lui la vocation de missionnaire, en écoutant l'abbé Champagnat, alors séminariste, expliquer au moyen d'une pomme qu'il existait à nos antipodes des milliers de pauvres âmes faites pour aimer Dieu comme nous, et qui, faute de le connaître, adoraient d'ignobles idoles. Plus tard, il entra dans la Société de Marie et fut martyrisé par les sauvages des îles Salomon, qu'il allait évangéliser.

En approchant du village, ce qui frappe aujourd'hui tout d'abord c'est la magnifique église gothique, une vraie cathédrale ; mais elle est de construction récente. Il y a cent et quelques années, au temps de l'enfance du V. P. Champagnat, il y avait, à la place de ce grandiose édifice, une petite église de chétive : apparence, mais doublement vénérable parce qu'elle datait d'une époque fort reculée, et que saint Jean François Régis y avait prêché trois missions.

La paroisse avait alors pour curé Mr l'abbé Alirot, qui pendant plus de 40 ans avait beaucoup fait pour maintenir intactes parmi ses ouailles, surtout aux tristes jours de la Terreur, les principes de la foi et les pratiques de la vie chrétienne. Nous allons bientôt retrouver son nom.

Quant à l'instituteur, nous n'avons pu savoir comment il s'appelait. Il y en avait un pourtant, et pendant plusieurs années le jeune Marcellin Champagnat avait suivi ses leçons ; mais il ne paraît pas qu'il fût bien habile ; car, s'il faut en croire la renommée, ses élèves mettaient fort longtemps à apprendre à lire et ce but marquait la limite extrême de leur ambition scientifique et littéraire.

Comme la généralité de ses collègues d'alors, il suivait le mode individuel, c'est-à-dire que ses élèves venaient, chacun à tour de rôle, près de son bureau, pendant quelques minutes, pour "dire" leur leçon, après quoi ils retournaient à leur place pour s'y occuper selon ses indications. De surveillance, ni pendant la classe ni durant les intervalles, il n'y en avait pas : la seule ou à peu près la seule règle disciplinaire, était de ne pas faire de tapage, afin de ne pas déranger trop gravement la classe. Pour ce qui est du catéchisme, il était de règle alors qu'on le faisait apprendre à l'école ; mais Mr Alirot avait beaucoup à se plaindre du peu de progrès qu'y faisaient les enfants.

Aussi, en 1818, ayant eu l'occasion de voir le changement qui s'était opéré dans la paroisse de La VaIla depuis les quelques mois que les Frères s'en étaient chargés, il en fut émerveillé, comme l'avaient déjà été plusieurs de ses confrères, et il s'empressa de demander au P. Champagnat deux Frères pour une école qu'il avait résolu de fonder. Le pieux Fondateur objecta qu'il avait déjà plusieurs demandes ; mais le bon curé fit valoir que Marlhes, sa paroisse natale, avait droit de primauté ; et, comme quelques Frères étaient passablement formés, deux lui furent promis. C'étaient le Frère Louis et le Frère Antoine. Le premier, qui eut le titre de Directeur, avait 17 ans, et son confrère en avait 18.

Vers la fin de l'année, ils se rendirent à leur poste ; mais la maison qu'on s'était hâté de faire bâtir pour la nouvelle école n'était pas encore habitable. En attendant qu'on y eût fait les aménagements les plus indispensables, les deux jeunes maîtres furent logés au presbytère, où on les observa de très près, et non sans quelque défiance pour leur réussite.

On convenait qu'ils étaient bons, pieux, modestes ; mais on ajoutait qu'ils manquaient de formation et n'avaient pas une instruction suffisante. Un jour qu'ils s'étaient retirés dans leur chambre pour faire les exercices de piété, ils entendirent le vicaire, neveu du curé, dire à son oncle : " Ces deux jeunes gens ne feront rien ici ; ils ne sont pas capables de diriger une école. Ce sont deux enfants, comment pourraient-ils discipliner et former d'autres enfants ? — Ils sont, en effet, bien jeunes ; ils laissent beaucoup à désirer sous le rapport de l'instruction et leur succès est fort douteux, répondit l'oncle ; mais, puisque nous les avons, il faut les essayer’’.

"Entendez-vous comme on nous juge ? dit Frère Louis à son compagnon. Sortons vite d'ici, et, bien que notre maison n'ait que les quatre murs, ouvrons-y nos classes : il est temps de faire voir que, Dieu aidant, nous sommes capables de remplir la tâche que notre Supérieur nous a confiée’’.

Dès le lendemain, l'école s'ouvrait en effet, et les résultats ne tardèrent pas à démontrer que cette confiance en l'aide de Dieu était pleinement fondée. Selon les directions qu'ils avaient reçues du bon Père, les Frères s'attachèrent d'abord à discipliner les enfants, à les rendre silencieux, à leur donner des habitudes d'ordre, de propreté, de civilité ; à les former à la piété, à la modestie ; à mettre, en un mot, dans leurs classes, avec l'enseignement collectif et une émulation de bon aloi, tout cet extérieur qui caractérise une école bien tenue ; et telle fut la transformation, en peu de mois, qu'on avait peine à en croire ses yeux.. Il semblait que la piété, la modestie et la retenue des jeunes maîtres eussent passé dans leurs disciples. On ne se lassait pas de les voir parcourir les rues et se rendre dans les hameaux deux à deux dans un ordre parfait, et ce qui était mieux encore, c'est que parents, autorités et public n'avaient qu'à se louer de leur docilité, de leur politesse, de leur amour pour l'étude et de toute leur conduite.

Les moins surpris ne furent pas M. le curé et M. le vicaire, qui non seulement voyaient s'évanouir ainsi tous leurs sujets de crainte, mais dont les plus belles espérances étaient dépassées. Ils furent les premiers, du reste, à rendre hommage au savoir-faire des Frères, à les soutenir auprès des parents, à faire tout leur possible pour seconder et encourager leurs efforts ; et tout alla à souhait pendant 2 ans.

Frère Louis, qui avait une idée très juste et très élevée de sa mission, ne faisait pas la classe en maître d'école : il la faisait en religieux et en apôtre. Sans négliger l'instruction profane, qu'il savait être une nécessité et un moyen d'attirer les enfants, il mettait un soin de prédilection à enseigner la religion et à la faire aimer. Par l'atmosphère de piété qui y régnait, sa classe était une véritable école de vertu. Toutes les spécialités du programme y étaient en honneur ; mais le catéchisme, comme de juste, y tenait le premier rang. Les enfants, quel que fût leur âge, l'apprenaient et le récitaient deux fois le jour ; et le jeune maître savait mettre tant d'intérêt dans les explications qu'il en donnait, qu'on avait toujours plaisir à l'entendre, si bien que les instructions religieuses étaient ce qui attachait le plus les enfants à l'école. Dans la classe des petits, Frère Antoine ne s'acquittait pas moins bien de sa tâche.

On comprend que M. le Curé, témoin du bien que faisaient ainsi les Frères, devait tenir à les garder ; aussi, à la fin de 1821, la nouvelle que Frère Louis allait être changé lui fut-elle extrêmement pénible. Pour éluder cette décision, il fit jouer tous les ressorts dont il put s'aviser ; mais le Vénérable Fondateur, qui venait d'envoyer le Frère Jean-Marie fonder l'établissement de Bourg-Argental, avait absolument besoin du Frère Louis pour diriger le Noviciat, et, quoiqu'à regret, il fut obligé de la maintenir. Le bon Frère, après avoir repoussé respectueusement, mais avec fermeté, toutes les sollicitations qui lui étaient faites, vint donc prendre à La Valla le nouveau poste que lui assignait l'obéissance.

A Marlhes, il fut remplacé par le bon Frère Laurent, son aîné, peut-être un peu moins bien doué que lui au point de vue pédagogique, mais non moins vertueux et plein de zèle. Sous sa direction, pour des causes indépendantes de lui, l'école vit baisser légèrement le nombre de ses élèves ; mais elle ne cessa pas de prospérer. Une seconde fois, les prévisions trop pessimistes de M. le Curé, convaincu que le changement du Frère Louis allait tout compromettre, se trouvaient ainsi heureusement trompées, mais, bien que le nouveau directeur n'eût pas tardé à forcer son estime, ses relations avec le V. P. Champagnat, auprès duquel il n'avait pas pu avoir gain de cause, demeurèrent un peu tendues. Soit pour ce motif ou pour quelque autre qu'on n'a pu savoir, il opposa une fin de non recevoir à plusieurs demandes de faire faire au local des réparations réclamées absolument par la santé des enfants et des Frères, et, en 1822, ceux-ci durent être retirés. Mais ils laissaient de profonds regrets dans la paroisse, où leur souvenir était resté en bénédiction ; et, quelques années après, M. Alirot étant mort, un des premiers soins de son successeur, M. Duplaix, fut de les rappeler, en 1832.

Soit de ses propres deniers, soit des dons qu'il reçut pour cela, Mr Duplaix, de concert avec le maire, M. Rebon, fit réparer et agrandir l'ancienne maison, de sorte que, sans s'y trouver encore bien au large, les Frères y furent logés assez commodément ; ils purent même recevoir, pendant l'hiver, un bon nombre de caméristes appartenant aux hameaux éloignés, et, de privée qu'elle avait été jusque-là, l'école devint communale.

Le premier Directeur de la nouvelle communauté fut le Frère Benoît, auquel succédèrent, pendant une période d'une vingtaine d'années, les Frères Paul, François-Régis, Joachim, David, Platonide et Gérasime. Au lieu des deux Frères dont elle s'était composée dans les débuts, la communauté en comptait alors quatre, et l'école avait, pendant l'hiver, de 140 à 150 élèves. Ils se réduisaient à une soixantaine pendant l'été, où les plus grands étaient employés par leurs parents aux travaux de la campagne.

La vie est peu variée dans ces pays ; une année y ressemble à l'autre, de sorte que nous n'avons rien à signaler durant ce temps, sinon que, selon l'esprit de la Congrégation, les Frères s'appliquaient, sans bruit, à y faire le bien, et qu'ils vécurent constamment en bonne harmonie avec les autorités religieuses et civiles.

En 1853, ce fut le Frère Didier qui vint prendre la direction de l'établissement. La paroisse avait alors pour pasteur M. l'abbé Chenavat, qui, à la sollicitation de M. Duplaix, Directeur du Grand Séminaire de Lyon et frère de l'ancien curé de Marlhes, voulait fonder dans le bourg une manécanterie, c'est-à-dire une école cléricale préparatoire au petit séminaire. Il fit de vives instances auprès des Supérieurs pour qu'il lui fût accordé, en vue de faire la classe à ces enfants, un Frère capable d'enseigner le latin et un peu de grec. Naturellement il ne put pas aboutir, parce que l'esprit de nos Constitutions s'y oppose, sans parler que, l'école étant communale, cela n'aurait pu manquer de lui créer des difficultés avec les autorités académiques ; mais il obtint que les latinistes seraient reçus en pension chez les Frères ; et, grâce à un séminariste qu'on lui envoya de Lyon pour leur faire la classe, l'œuvre put être fondée. Elle eut, pendant un bon nombre d'années, une prospérité remarquable et fut pour le séminaire une pépinière de bons sujets.

Quant à l'école elle même, sous la direction successive des Frères Auspice, Nazaire, Louis-Daniel, Fraterne, Paulus, Aphraat, Elpidius et Rénovatus, elle poursuivit pendant près de 40 ans encore son œuvre de bien comme école communale, avec une moyenne pendant l'hiver de 150 élèves, dont une vingtaine étaient caméristes ; en été, selon la tradition, ce nombre se réduisait à une soixantaine.

La loi du 30 octobre 1896 sur l'organisation de l'enseignement primaire avait fixé un délai maximum de cinq ans pour substituer, dans les écoles publiques de garçons, partout où ce n'était pas encore fait, un personnel laïque au personnel congréganiste : et Marlhes, qui avait résisté jusqu'à la dernière limite, fut obligée de s'exécuter ; mais, à côté de l'école laïque, les Frères, avec le concours du clergé et des familles aisées de l'endroit, ouvrirent une école qui garda la presque totalité des enfants. En diverses occasions, ils ont reçu depuis de touchantes marques d'attachement de la part de la population qui, durant près d'un siècle, n'a pas eu d'autres éducateurs, et qui leur doit sans doute pour une bonne part d'être restée foncièrement chrétienne. L'esprit du Frère Louis, du Frère Laurent et de bon nombre d'autres de leurs vertueux successeurs est demeuré, grâce à Dieu, très vivace en elle, conjointement avec celui du Vénérable Père Champagnat qui du haut du ciel doit exercer sur elle, comme sur celle de La Valla, un tout spécial patronage. Puisse-t-il s y maintenir toujours !

 

III. — Saint-Sauveur.

A vol d'oiseau, Saint-Sauveur-en-Rue n'est guère qu'à 7 kilomètres de Marlhes, dans la direction du S-E ; mais les contours de la route allongent notablement ce trajet, qui demande deux bonnes heures de marche. Ce bourg, d'un peu plus de 2.000 âmes en y comprenant la commune, est situé à 750 mètres d'altitude, dans une étroite et profonde vallée, au fond de laquelle coule la Déôme, dont les eaux vont se perdre dans le Rhône, un peu au-dessous d'Andance, après avoir arrosé Annonay. Son histoire se confond avec celle d'un prieuré bénédictin qui en prit le nom.

En 1061, le village, sans doute fort petit encore, avait déjà une église, qu'Artaud, seigneur d'Argental, donna avec ses dépendances Robert 1ier, abbé de la Chaise-Dieu, à charge pour celui-ci d'y établir un prieuré d'au moins quatre religieux qui devraient y célébrer l'Office divin à perpétuité. Peu d'années après, l'église fut reconstruite et, en l'an 1100, elle fut consacrée par Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne ; qui devint Pape sous le nom de Calixte Il, et, pendant six cents ans, les Bénédictins demeurèrent seigneurs de l'endroit, quoique l'église, devenue paroissiale, fat desservie par un recteur appartenant au clergé séculier.

En 1607, une bulle du pape Paul V fit passer la paroisse de Saint-Sauveur sous le domaine des Jésuites, directeurs du célèbre collège de Tournon, fondé par le cardinal de ce nom. Entre autres clauses, cette bulle spécifiait que le collège de Tournon devrait entretenir dans la paroisse deux maîtres ou régents pour enseigner aux enfants la religion et la grammaire.

Cette clause fut fidèlement observée par les Jésuites jusqu'à leur expulsion et les prêtres séculiers qui leur succédèrent ; mais bientôt arriva la révolution, pendant laquelle cette institution disparut comme tant d'autres ; et au retour de l'ordre, Saint-Sauveur, comme toute la région, n'eut guère que des instituteurs ambulants venus du Briançonnais. Nous voyons pourtant dans la vie du Vénérable Père Champagnat que, dès 1904, un de ses beaux-frères, Mr Arnaud, ancien séminariste, y tenait une école privée, qui se maintint pendant assez longtemps encore, puisque le jeune Jean Claude Bonnet, qui devint plus tard le Frère Jean-Marie, né en 1807, la fréquenta pendant une dizaine d'années.

En 1820, la commune avait pour maire Mr Colomb de Gastes, qui pendant l'été allait habiter, avec sa famille, une maison qu'il avait au Coin, situé alors sur le territoire de Marlhes2, où le dimanche il allait aux offices. Ayant eu l'occasion de voir les Frères Louis et Antoine avec leur bataillon de petits enfants, il fut charmé de la piété des uns autant que de la modestie et de la bonne tenue des autres.

« Qu'est-ce que ces maîtres d'école que vous avez ? demanda-t-il à M. le Curé : ils m'ont extrêmement édifié. — Ce sont, répondit Mr le Curé, des Frères que l'abbé Champagnat a formés ; ils font bien ; nous en sommes contents ; la paroisse les aime et nos enfants ont entièrement changé depuis le peu de mois qu'ils sont entre leurs mains ».

Très satisfait de ces renseignements, Mr Colomb résolut de doter Saint-Sauveur d'une institution pareille. Mr Champagnat lui était connu ; il se hâta de lui écrire pour lui demander deux Frères comme ceux de Marlhes et il eut la joie de voir sa demande agréée.

Il se chargea lui-même de fournir le logement. De concert avec les familles de Saint-Trivier et de Larochette, il assura le traitement, peu élevé d'ailleurs, d'un des Frères ; pour le traitement du second, on compta sur les rétributions des élèves, et l'ouverture des classes fut fixée à la Toussaint.

Le premier Directeur fut le Frère Jean-François, secondé par un jeune Frère instruit, qui eut la charge de la "grand-classe", et le succès fut le même qu'à Marlhes et à La Valla, grâce à l'emploi des mêmes moyens. Ce qui frappa tout d'abord, ce fut l'ordre, la discipline, la bonne tenue, l'amour de l'étude et la vive émulation que les Frères avaient réussi en peu de temps à faire régner parmi leurs élèves ; puis la piété, l'esprit religieux qu'on remarquait dans leur propre conduite, et la fraternelle union qui existait entre eux. "Quelle heureuse et sainte vie !" se disaient les gens de bien ; et plus d'un pieux jeune homme y trouva l'origine de sa vocation. Tels furent, par exemple, le Frère Jean-Pierre, dont il est parlé dans les Biographies de quelques Frères, et le Frère Jean-Marie, mort saintement en 1886, après avoir été successivement Directeur de l'Hermitage, de St Paul-3-Châteaux et de Gonfaron.

Après Frère Jean-François, qui ne resta que deux ans, l'école fut dirigée tour à tour par un Frère Etienne dont nous n'avons pu retrouver les traces ; par le Frère Jean-Baptiste, futur Assistant ; par le Frère Damien, dont les Biographies de quelques Frères nous retracent les grandes vertus et par le Frère Charles, qui resta 42 ans à sa tête. A la fois bon et ferme à l'égard des enfants ; très paternel envers ses seconds qu'il égayait un peu à cause de l'habitude qu'il avait prise d'employer souvent (et parfois à contresens) l'expression plus ou moins, mais qui l'aimaient beaucoup ; très régulier d'ailleurs comme religieux, et en excellents rapports avec les autorités ecclésiastiques et civiles, Frère Charles laissait les Supérieurs tout à fait tranquilles sur cet établissement, d'où ils ne recevaient que des témoignages de satisfaction sans jamais aucune plainte.

Pendant l'hiver, les Frères étaient trois, parce qu'en dehors des deux classes, qui en cette saison étaient fort nombreuses, ils recevaient quelques caméristes des hameaux éloignés pour leur permettre de fréquenter plus facilement l'école, mais pendant l'été, deux Frères suffisaient, le nombre des élèves se trouvant réduit des deux tiers au moins par la nécessité des travaux agricoles. D'ailleurs les ressources de la maison étaient fort modiques et, si Saint-Sauveur procurait, comme nous avons dit, beaucoup de consolations aux Supérieurs en général, il y aurait lieu de faire une exception pour l'Econome, qui fut à peu près régulièrement obligé, chaque année, de lui venir en aide.

Le logement non plus n'était pas l'idéal, il s'en fallait beaucoup. Il manquait à la fois de jour, d'espace, de tranquillité, surtout depuis le percement de la route ; n'avait point de jardin, ne possédait qu'une cour insignifiante, et présentait plusieurs autres inconvénients presque aussi graves. Le Frère Visiteur, à chacun de ses passages, faisait à ce sujet de respectueuses représentations aux Autorités, qui en reconnaissaient la justice, mais qui ne voyaient pas de remède pratique, les fonds nécessaires pour une véritable amélioration faisant défaut.

A la fin, cependant, après bien des promesses dilatoires, la commune se décida à construire sur un terrain marécageux qu'elle avait acheté, un spacieux bâtiment à façade monumentale pour y installer à la fois la mairie, le secrétaire, le garde, les Frères et les classes. La mairie et les employés occupaient le rez-de-chaussée. Les Frères avaient le 1ier étage, avec un dortoir au 2nd pour les caméristes. Les classes étaient en appendice derrière la maison. Cette fois, on se trouvait au large ; mais c'était malheureusement le seul avantage. Si les appartements des Frères, sauf le défaut d'indépendance, étaient assez bien, les classes, outre qu'elles n'avaient jamais le soleil, étaient très humides et conséquemment peu salubres, si bien que l'administration préfectorale, quelques années plus tard, dut les interdire. Pourtant la gêne où l'on avait vécu tant d'années fit trouver tout acceptable et l'on se résigna en attendant.

L'école donc continua sans bruit et sans incidents notables sa tâche pénible et uniforme mais fructueuse pour le bien, jouissant sans ambition ni regret de l'heureux sort des peuples qui n'ont point d'histoire. Le Frère Charles, malgré le poids des ans (il en avait alors 64) se levait tous les matins dès 4 heures ; après la prière, la méditation, l'office et l'audition de la sainte messe, qui se suivaient toujours avec une régularité exemplaire, il présidait au lever des internes, donnait une demi-heure de leçon aux Frères qui se préparaient au brevet, faisait en entier sa classe du matin et du soir, surveillait les études, et était obligé de trouver encore du temps pour veiller à l'ordre général de la maison, tenir ses comptes et faire sa correspondance. Mais il ne se plaignait pas ; il vaquait à tout cela avec un courage tranquille, et se montrait pour la communauté et même pour toute la paroisse, dit le rédacteur des annales de la maison, un modèle de piété, de bonté, d'esprit religieux et de bon sens. Après la retraite de 1877, le Frère Charles ne retourna pas à Saint-Sauveur. Vieux et souffrant, il fut retiré à la Maison-Mère, à Saint-Genis-Laval où il mourut au mois de juin de l'année suivante. Il fut remplacé successivement jusqu'en 1887, par les Frères Sauveur, Patrice et Vigile. La construction de la voie ferrée d'Annonay à Firminy, qui passe près du village, y amena un nombre considérable d'ouvriers dont l'influence ne fut pas heureuse pour le pays au point de vue moral et religieux ; mais il en résulta une notable augmentation dans le nombre des élèves de l'école ; leur nombre qui, même dans les mois d'hiver, n'avait jamais guère dépassé 150, monta jusqu'à 207 ; pour les recevoir, il fallut quatre classes, et la communauté, qui avait été depuis peu augmentée d'un quatrième Frère, le fut alors d'un cinquième.

En 1887, l'école fut laïcisée ; mais, avec le concours de la population. qui leur est toujours restée sympathique, les Frères ouvrirent une école libre où les suivit l'immense majorité des enfants, auprès desquels elle a pu continuer son œuvre bienfaisante, tant au point de vue de leur formation intellectuelle qu'à celui de la sauvegarde de leurs principes moraux et religieux. Et il est consolant de constater que là, pas plus qu'à La Valla et à Marlhes, l'œuvre presque séculaire de rios Frères n'a pas été stérile. Que Saint-Sauveur compte encore aujourd'hui parmi les paroisses le plus foncièrement chrétiennes du vaste diocèse de Lyon, c'est sans doute avant tout l'ouvre de Dieu ; mais, pour l'opérer, il a daigné, selon l'ordre de sa Providence, se servir des hommes ; et nous devons regarder comme une bénédiction que, parmi ceux à qui il a fait la grâce de contribuer à cet heureux résultat, il ait réservé une part si importante aux humbles fils du Vénérable Champagnat.

 

IV. — Bourg-Argental.

Dans la même vallée de la Déôme où nous avons vu que se trouve situé Saint-Sauveur, mais un peu plus bas vers le N-E, s'élève la petite ville de Bourg-Argental, peuplée d'environ 5.000 âmes. C’est un chef-lieu de canton auquel ressortissent les 7 communes de Burdignes, Colombier, Graix, Saint-Julien-Molin-Molette, Saint-Sauveur, Thélis-la-Combe et La Versanne.

Au XI° siècle, son territoire communal était compris dans les domaines de ce même Artaud d'Argental dont le château était situé un peu plus au nord, et qui fonda le prieuré de Saint-Sauveur. En 1152, il passa par mariage, avec le reste de la seigneurie, à la famille de Pagan, dont un des membres, Hugues de Pagan, fut un des fondateurs et le premier grand-maître de l'ordre des Templiers ; et en 1294, sous la domination des comtes de Forez. Deux cents ans plus tard, un de ces comtes, Jean Il, l'entoura de murs, y éleva un château et en fit le siège d'un bailliage. Lorsque le Forez, après la défection du connétable de Bourbon, eut été réuni au domaine de France, la seigneurie de Bourg-Argental fut plusieurs fois engagée par les rois aux Jussac, aux Bollioud, et finalement aliénée par voie d'échange à François David Bollioud, seigneur de Saint-Julien.

Sa position à l'extrémité du Forez, sur les confins du Vivarais, où les protestants étaient parvenus à dominer, lui fit jouer un certain rôle pendant les guerres de religion. Elle fut prise et reprise plusieurs fois par les deux partis, et l'armée de Coligny y exerça de grands ravages.

Au commencement du XVIII° siècle, des fabriques de soie qui vinrent s'y établir, firent augmenter rapidement la population et y amenèrent l'aisance.

L'église, qui date d'une soixantaine d'années, est dédiée à Notre Darne. Elle en a remplacé une autre du XII° siècle, dont elle reproduit le style, et dont le portail, qui est un vrai chef d'œuvre, a été conservé. Ce portail fait un des plus beaux ornements du temple nouveau. Le clocher monumental a été payé par le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, qui était enfant du pays.

Vers 1820, la ville avait pour maire un homme sage et à larges vues, Mr de Pleyné, qui ne bornait pas ses préoccupations aux intérêts matériels de ses administrés, mais qui regardait comme un de ses devoirs de pourvoir avec un soin plus grand encore à leurs intérêts moraux et religieux, aux premiers rangs desquels il mettait la bonne éducation de la jeunesse.

Depuis longtemps, il nourrissait la pensée de fonder à Bourg-Argental une école dirigée par les Frères des Ecoles chrétiennes ; mais le défaut de ressources ne lui avait pas encore permis de réaliser son projet. Entendant parler avec beaucoup d'éloges de l'école de Saint-Sauveur, il voulut savoir de Mr Colomb de Gastes où il avait pris les instituteurs dont la voix publique disait tant de bien. Mr Colomb, heureux témoin du bien que faisaient les Petits Frères de Marie dans sa commune, et qui leur portait, ainsi qu'à leur Fondateur, le plus vif intérêt, lui donna à ce sujet tous les détails qu'il pouvait désirer. L'honorable magistrat fut enchanté de les entendre, et principalement de constater que les modestes conditions présentées par le nouvel Institut, lui permettraient de réaliser immédiatement, sans trop de peine, les aspirations que les ressources trop modiques du pays l'avaient empêché jusqu'alors de faire aboutir.

De concert avec l'abbé Donnet, futur cardinal de Bordeaux, qui était, comme nous avons dit, natif de Bourg-Argental et qui, au Grand Séminaire, avait été le condisciple et l'intime ami de l'abbé Champagnat, il se hâta d'écrire au V. Fondateur pour lui demander trois Frères, qui lui furent accordés ; et, avec le concours de Mr le Vicomte de Saint-Trivier, il mit tant de célérité à préparer le logement et le mobilier des Frères, qu'au bout de quelques semaines tout était déjà prêt. C'était vers la fin de 1821.

La communauté fut composée du Frère Jean-Marie (Granjon), du Frère Jean-Baptiste et d'un autre dont nous ne savons pas le nom. C'était une fondation importante, comparativement à celles qui avaient été acceptées jusque-là ; et, en lisant la belle allocution que le Vénérable Père adressa aux fondateurs, à leur départ de La Valla, on a l'impression que, dans son humilité, il la regardait presque comme téméraire, et qu'il avait eu besoin de toute sa confiance en Dieu pour consentir à s'en charger.

Mais, comme toujours, l'événement prouva que cette confiance était justifiée. Le 2 janvier 1822, après avoir suivi ponctuellement les instructions du bon Père, les Frères ouvraient leurs classes et deux mois plus tard elles avaient deux cents élèves.

Les débuts furent excellents : à de rares dispositions pour la direction d'une école et pour le gouvernement d'une communauté, le Frère Jean-Marie joignait une grande piété, une solide vertu, et, en peu de mois, on vit se renouveler à Bourg-Argental, la merveilleuse transformation qu'on avait admirée à La Valla, à Marlhes et à Saint-Sauveur. Malheureusement cette piété et cette vertu ne surent pas se maintenir dans les bornes de la discrétion. Il ne comprenait pas que dans la vie des saints il y ait des choses qui sont plus admirables qu’imitables ; et, dans son désir d’une perfection chimérique, il se figura que dans la Congrégation il n'avait pas le moyen d'y atteindre. Un jour donc, au début de 1823 ; il partit sans rien dire, laissa à son second, jeune Frère de 15 ans, les deux classes avec leurs 200 enfants, et s'enfuit à la Trappe.

Pour le remplacer, le Vénérable Fondateur envoya le Frère Louis, qui continua, pendant deux ans, à faire fleurir dans la maison la piété, la discipline et l'amour de l'étude parmi les enfants.

On ne tarda pas toutefois à s'apercevoir que l'enthousiasme est moins facile à soutenir qu'à faire naître. Le modeste traitement des trois Frères (400 francs chacun) devait être fait en grande partie avec les rétributions des élèves, et, si minimes que fussent celles-ci, on eut bientôt de la peine à les faire rentrer. Avec cela, quelques-uns des Frères se montrèrent-ils quelque peu inférieurs à leur tâche ? Nous ne savons : mais ce qui est certain, c'est que, sous les premiers successeurs du Frère Louis : Frère Barthélemy, Frère Antoine, Frère Etienne, qui cependant étaient tous de très bons religieux, le nombre des élèves fléchit considérablement au profit des deux écoles concurrentes qu'il y avait alors dans le pays. De 200 qu'il était au début, ce nombre, vers 1832, était descendu à moins de 120, "dont la plupart trouvaient les mois d'école trop chers, ne voulaient pas les payer et refusaient d'acheter une Grammaire parce qu'elle coûtait trop"’. De leur côté ; Mr le Maire et le Clergé battaient plutôt froid, et la communauté avait grand-peine à vivre.

Dans les années suivantes, l'école se releva sous là direction des Frères Chrysostome, Jean-Baptiste et Maurice. En 1836, les Frères avaient 150 élèves et une troisième classe avait été ajoutée aux deux du début et la communauté comptait quatre Frères.

En 1838, la direction de l'école passa aux mains du Frère Hilarion, qui la garda 14 ans. Pendant cette période l'école changea de local : l'Etat, le Département, la Commune et quelques bienfaiteurs s'étaient cotisés pour construire une nouvelle Maison où l'on put s'installer au mois de janvier 1843. Trois ans plus tard, le nombre des élèves était de 182 ; Mr le Curé faisait, en vue de faire annexer un internat à l'école, des instances qui ne purent réussir. Le grand souci, comme presque toujours depuis le commencement, c'était d'assurer la subsistance des Frères. Les ressources étaient minimes et il parait du reste, que le Frère Hilarion n'était pas administrateur.

Bon religieux, mais bibliomane, écrivassier, et de santé chancelante, il s'était déchargé sur ses seconds du soin des classes qui n'y avaient rien perdu, — et s'était attribué3 celui de la cuisine. Dans les moments libres que lui laissait cet emploi, son plaisir était de se retirer dans sa chambre, dont les quatre parois étaient tapissées de livres depuis le parquet jusqu'au plafond, et de travailler à la composition d'ouvrages qui devaient être un jour, selon sa conviction, non seulement l'honneur de l'Institut, mais la fortune de l'établissement. Pendant des mois, dit-on, il fit annoncer par le journal d'Annonay, que le Frère Hilarion, Directeur des Frères de Bourg-Argental, s'occupait d'une Histoire générale de la France qui ne devait pas avoir moins de vingt volumes et qui était destinée à faire époque. Toutes les observations des Supérieurs furent impuissantes à le guérir de cette manie, innocente si l'on veut, mais qui n'était guère de nature à aider au relèvement des finances d'une maison. Il l'emporta à Ampuis et à Boulieu où il fut successivement placé ensuite.

Ses successeurs à Bourg-Argental, de 1854 1881, furent tour à tour Frère Symphorien, Frère Lucien, Frère Pontien, Frère Félix, Frère Anien et Frère Sabel.

En 1855, la pénurie des ressources avait forcé à supprimer une classe et la communauté avait été réduite à trois Frères. Le nombre de quatre fut rétabli en 1857, et l'année suivante le maire, M. Montchavet, écrivait aux Supérieurs que le nombre des élèves étant monté à plus de 200, les trois classes se trouvaient trop chargées, ce qui ne pouvait guère manquer de nuire aux progrès, et que le conseil municipal avait voté 500 francs pour le traitement d'un cinquième Frère.

De 1860 à 1870, nous n'avons à signaler aucun événement notable. L'école, dans son ensemble, va bien, et le Frère Visiteur n'a à lui donner que de bonnes notes, en dehors de quelques petites observations de détail.

La chute de l'empire, en 1870, amena à la tête de la commune des représentants de la classe populaire, aux opinions encore assez modérées. Suspect d'inclinations trop prononcées en faveur des membres de la municipalité déchue, qui s'étaient montrés les amis et les bienfaiteurs de l'école, le Frère Anien, qui était alors Directeur, dut être rappelé, bien que l'établissement sous son administration, eût joui d'une prospérité remarquable, le nombre des élèves s'étant élevé à 231, où précédemment il n'était encore jamais monté.

Il fut remplacé en 1874 par le Frère Sabel, qui, tout en élevant encore la prospérité de l'école, manqua peut-être un peu de doigté, dans ses rapports avec les deux partis dont se composait désormais le pays. La classe ouvrière dont les aspirations commençaient à se faire jour s'était vue renforcée dans le pays par suite de la construction du chemin de fer. Un certain Girodet, marchand de pétrole, sut s'en faire un marchepied pour se hisser à la mairie, au détriment des représentants de la classe aisée. Son mandat était dès lors de travailler à faire remplacer, à la tête de l'école, les Frères par des laïques ; mais il eut soin d'abord de cacher son jeu. L'école, dans ses quatre classes, ayant 262 élèves, le nouveau maire demanda un sixième Frère auquel il fit voter un traitement de 600 francs ; et, ayant acheté au nom de la commune la belle maison de M Sablon, il y installa les Frères et leurs élèves. Peu de temps après, à l'occasion du 14 juillet, il invita avec toutes sortes d'amabilités les Frères à prendre part, avec leurs élèves, à une cérémonie publique dont l'acte principal était une distribution solennelle de cocardes et de drapeaux tricolores. L'école étant communale et Mr Girodet s'étant montré jusque-là bien disposé à son égard, le Frère Sabel accepta, sans songer probablement qu'il indisposait par là, et non sans quelque raison, ceux qui depuis plus d'un demi-siècle avaient été les amis et les soutiens des Frères.

En tout cas, sa complaisance ne lui profita guère. Deux mois après, Mr Girodet faisait voter par le conseil municipal la laïcisation de l'école, et au mois d'octobre de cette même année 1880, des instituteurs laïques venaient s'installer dans la belle maison acquise soi-disant, depuis six ou sept mois à peine, pour établir dans de bonnes conditions l'école des Frères.

Des négociations eurent lieu en 1882 entre le clergé et les Supérieurs pour l'établissement d'une école libre ; mais elles ne purent pas aboutir ; et l'établissement, après 59 ans d'existence pendant lesquels les Frères avaient dû lutter à peu près continuellement contre des conditions économiques trop désavantageuses, mais où leur dévouement avait trouvé une coopération dévouée et des sympathies généreuses dont nous devons avoir à cœur de perpétuer le reconnaissant souvenir.

 

V. — Tarentaise.

Cette petite localité, perchée à plus de 1.100 mètres d'altitude, sur une des croupes montagneuses qui servent, à l'ouest, d'étai au mont Pilat, ne compte guère, même en y comprenant toute la surface du territoire communal, qu'environ 400 âmes. Entourée de prairies, de champs et de bois, elle ne se compose que d'un petit nombre de maisons groupées autour d'une belle église ogivale, bâtie vers le milieu du dernier siècle. Les autres habitations sont éparpillées ou réunies en petits hameaux. L'air y est vif, le froid intense, et la neige, qui tombe de bonne heure, y séjourne longtemps.

Pendant plus d'un demi-siècle, la paroisse eut à sa tête un prêtre au cœur d'apôtre, Mr l'abbé Préher, qui avait établi dans sa paroisse une école cléricale longtemps prospère et d'où sont sortis plus de cinquante prêtres.

En 1822, il demanda instamment au V. P. Champagnat, dont il était l'ami, un Frère pour faire l'école aux enfants de la paroisse. C'était juste le moment où, pour cause d'insuffisance et d'insalubrité du logement, les Frères venaient d'être retirés de Marlhes. Le Frère Laurent, devenu disponible, lui fut envoyé. Le mobilier n'était pas plus confortable qu'à Marlhes ; mais, si la plupart des meubles classiques faisaient défaut, du moins l'espace et l'air étaient en abondance. Il avait pour classe une grange abandonnée où il enseignait la lecture, l'écriture et surtout le catéchisme. Quant à lui personnellement, il n'avait pas d'habitation particulière. Il couchait, comme surveillant, au dortoir des écoliers de Monsieur le Curé et préparait lui-même sa nourriture au presbytère, comme il avait fait, deux ou trois ans auparavant, au Bessat. Le dimanche et le jeudi, il put, à sa grande satisfaction, aller reprendre son apostolat dans ce dernier village, qui n'avait pas encore de prêtre. Il traversait le pays, agitant sa clochette pour appeler les enfants et même les grandes personnes, les réunissait tous dans la petite chapelle et les tenait parfois plusieurs heures soit à les faire prier, soit à leur expliquer les vérités de la foi chrétienne. Il avait à un si haut degré le don de captiver l'attention, d'intéresser et de faire goûter les mystères de la religion que petits ni grands ne se fatiguaient de l'entendre.

Nous ne savons combien de temps le bon Frère demeura dans ces apostoliques fonctions, ni quels furent ses successeurs à Tarentaise durant une période d'une dizaine d'années, pendant plusieurs desquelles il est possible que l'école ait été suspendue.

Vers 1890, les anciens du pays racontaient qu'à partir de 1833 il y eut deux Frères et qu'ils avaient quelques internes. Le premier document écrit que nous ayons sur le poste, est un rapport du Frère Visiteur qui remonte à 1840. Il y est dit que les deux classes avaient alors l'une 31 élèves et l'autre 26. Les deux Frères n'y sont pas nommés ; mais ce devaient être le Frère Côme et le Frère Calliste. Ils n'y restaient que pendant l'hiver. Durant la belle saison, ils revenaient à l'Hermitage pour être occupés ailleurs. Tous les enfants ou à peu près, étant employés aux champs, les Frères n'auraient eu que peu de chose à faire, et nos aînés n'avaient point l'habitude de vivre en bourgeois.

De 1842 à 1845, c'était le Frère Saturnin qui était Directeur, et de même de 1860 à 1871. Pendant les 15 ans qui séparent ces deux périodes, il avait été remplacé par le Frère Marcel et probablement par d'autres dont le souvenir s'est perdu. Pendant ce second directorat du Frère Saturnin, Mr l'abbé Préher fit construire, pour l'usage de l'école, un préau dont on avait absolument besoin ; les Frères firent eux-mêmes à la maison des améliorations considérables, et l'internat prit une certaine importance. Une note du Frère Visiteur défend aux Frères de recevoir plus de 25 pensionnaires, ce qui porte à croire que ce nombre avait été dépassé.

La maison étant très mauvaise, et n'ayant espoir de trouver mieux, les Supérieurs déterminèrent, en 1872, de supprimer le petit pensionnat, que sa trop grande proximité de celui de La Valla condamnait presque fatalement à ne vivre que de misère ; mais Mr le Curé et Mr le Maire intervinrent, promettant de faire construire une nouvelle maison, et, sur leurs instances, on continua pendant quelques années encore à recevoir un petit nombre d'internes. Ce ne fut qu'en 1883 qu'on dut cesser complètement. Depuis 1871, le Frère Romulus avait succédé comme Directeur au Frère Saturnin décédé, et l'école qui, en outre des enfants de Tarentaise, en recevait quelques-uns du Bessat et de Rochetaillée, comptait dans ses deux classes de 70 75 élèves.

En 1891, elle fut laïcisée d'office : mais elle continua comme libre, sous la direction du Frère Marie-Zacharie, jusqu'en 1903, où, comme tant d'autres, hélas ! elle échappa à la Congrégation, supprimée en France par les gouvernants de cette époque.

Ce sera avec plaisir, si — comme il ne faut pas en désespérer — cela leur redevient possible, que les Frères retourneront au milieu de cette religieuse et bonne population, où les difficultés et les péripéties ne leur ont pas manque ; mais où, comme à La Valla, à Marlhes, à Saint-Sauveur et à Bourg-Argental, ils trouvaient, avec le souvenir du Vénérable Fondateur et de leurs aînés dans la vie religieuse, la consolation de donner leurs soins à des enfants qui, pour la plupart, conservaient fidèlement dans toute leur vie les habitudes de vie chrétienne qu'on s'était efforcé de leur inculquer.

____________________

1 Cf. Bulletin de l'Institut. tome III, pages 26 et suivantes.

2 En 1858, ce hameau fut détaché de la commune de Marlhes pour former, avec son territoire environnant et une certaine étendue d'autre emprunté à la commune de Saint-Sauveur, la commune Saint-Régis du Coin.

3 Du moins dans les dernières années.

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