La Révolution à Barcelone

11/Oct/2010

Le C. F. Moise, Conseiller Provincial d'Espagne, se trouvait à Barcelone, à la rue Serra, au moment des événements qu'il va nous raconter. Ayant, en sa qualité de Français, joui d'une certaine et toute relative sécurité pendant quelques semaines, il a pu aider efficacement le C. F. Provincial à s'occuper des Frères dispersés ou emprisonnés, jusqu'au moment où, se voyant à son tour sérieusement compromis, il a dû profiter du rapatriement que lui offrait son consulat. Il est venu passer quelques jours à la maison-mère et mettre au courant les Supérieurs de tout ce qui ne pouvait se dire par lettres. Il est retourné en Espagne, en direction de Burgos ; en laissant les pages suivantes écrites pour le bulletin.

 

Premières émotions. — « C'est le 16 juillet, à Melilla, garnison du Maroc, que le général Franco, proclama son appel à toutes les forces militaires, pour sauver le pays.

Dans la péninsule, nous n'en sûmes rien d'abord. Une censure intéressée sans doute fonctionnait. De fait ; le 18 au matin, le grand journal de Barcelone, La Vanguardia parut bien moins volumineux que d'ordinaire. Sa lecture laissait pourtant pressentir de graves événements.

La journée néanmoins fut tranquille. Mais, vers le soir, un Frère arrivant d'un établissement de ville, vint nous avertir que la révolte militaire était sur le point d'éclater. Tout, assurait-il, était en bonne voie et les mesures prises en assureraient rapidement la réussite complète. Il semblait bien informé.

Le C. F. Visiteur crut prudent de passer la nuit à écouter à la radio, s'il arrivait quelques nouvelles. Tout ce qu'il put comprendre de significatif, ce fut la constitution d'un nouveau gouvernement, dont Barrios était le chef. Cela laissait soupçonner que les événements se précipitaient. De fait, le matin, à 4 h ½ on entendit une fusillade. Mais nous ne pouvions pas préciser l'endroit d'où elle venait, ni surtout les intentions des combattants.

A 9 h. le C. F. Provincial téléphone à l'Editorial. Mais là, si on entend la même fusillade, on ne sait rien de plus que nous, sinon que sur' la terrasse voisine de la caserne de cavalerie, on voit des gendarmes armés qui circulent.

Un moment après nous arrivent de l'Editorial les CC. FF. Nicostrato et Floro. Ils viennent d'apprendre d'un officier de la gendarmerie que celle-ci, sûrement, se rangera aux côtés de l'armée. Donc, on peut être rassurés.

Vu l'effervescence en ville, le C. F. Provincial retient les deux Frères à dîner et essaie de prévenir l'Editorial qu'ils ne rentreront pas : pour dîner. Mais voilà que le téléphone se trouve interrompu… C'est un mauvais son de cloche. Au loin, le bruit de la fusillade continue. Enfin, on dîne, tout de même un peu rassurés, espérant que le lendemain tout sera fini et qu'on pourra fêter la victoire.

Après dîner, les deux Frères partirent, malgré le bruit des coups de feu.

 

L'émeute. — Dans la soirée, la fusillade s'accentue, le bruit du canon s'y mêle et la nouvelle se répand que l'on attaque la « Capitanía General », située dans le voisinage. Il s'y trouverait, dit-on, le général Goded arrivé des Baléares, pour diriger le soulèvement de la ville.

Peu avant 6 heures, le bruit s'accentue un moment, puis cesse. On annonce que la Capitanía s'est rendue.

C'est alors que nous comprîmes le drame qui venait de se passer. Le soulèvement militaire avait échoué. A toutes les fenêtres de la rue Serra apparaissaient des têtes et des applaudissements éclataient. En bas, des hommes du peuple passaient, brandissant des fusils et se dirigeant vers la Capitanía. Peu après, nouveaux applaudissements, on voit paraître un groupe de la populace traînant un officier aux habits déchirés. Dans le groupe il y a des gendarmes. Cris et gestes complètent la scène.

Nous savions donc que la Capitanía était prise. Mais qu'était-il arrivé dans le reste de la ville ? N'étant pas sortis, nous étions loin de nous faire une idée juste de la gravité de la situation. Nous soupâmes, comme à l'ordinaire, non sans être assez préoccupés.

 

Premiers désordres. — A la fin du repas, on sonne. F. Maximino alla ouvrir et le C. F. Provincial le suivit. Ils tardaient à revenir. Que se passait-il ? Finalement, ils rentrèrent avec le F. Isaias-Maria qui paraissait tout en larmes et si ému qu'il ne pouvait parler. Après s'être remis, il nous raconta comment, étant allé, à l'hôpital, voir son oncle, le F. Fulgencio, qui devait être opéré le lendemain, il avait constaté, au retour, qu'on incendiait la maison des Pères de l'Immaculée Cœur de Marie, voisine de notre Editorial. Il était sûr que cette dernière allait l'être sans tarder. Sur ce, il s'était hâté de se diriger vers sa communauté : San José Oriol. Hélas ! le Collège était en feu. Il avait erré dans les rues voisines, cherchant, mais en vain, s'il rencontrait quelques-uns des Frères. Il n'avait pu en découvrir aucun et était venu à la rue. Serra, ne sachant plus où aller.

On comprend notre émotion. Pendant que le Frère soupait, nous nous demandâmes ce qu'il fallait faire. Le F. Provincial pencha pour aller d'abord aux nouvelles, mais n'osa, vu les circonstances, donner des ordres, car la fusillade continuait dans divers points de la ville. Toutefois le C. F. Eusebio, Visiteur et le C. F. Isaias-Maria tentèrent de sortir. Il n'y avait plus d'éclairage dans les rues. Bientôt le danger parut tel qu'ils furent réduits à revenir. Il fallait donc attendre le lendemain.

 

Incendie de l'Editorial. —- On alla se coucher, mais on dormit peu. Le matin, comme nous finissions la méditation, nous arriva le F. Virgilio avec des nouvelles de l'Editorial. Elles étaient bien tristes. La veille, à la tombée de la nuit, une bande d'incendiaires s'étaient présentés, ils avaient tiré des coups de feu et forcé les portes.

Les Frères n'avaient eu que le temps de s'échapper par la porte de derrière, escalader le mur de clôture, au moyen d'une échelle, et, de là, sauter dans la rue. Plusieurs se blessèrent légèrement aux morceaux de verre dont était garnie la crête du mur. Un des Frères s'échappa par le toit voisin et descendit par le cinéma qui fait suite à notre immeuble.

Par groupes de deux ils se réfugièrent, soit chez des connaissances, soit dans des hôtels. Le seul qui ne sortit pas de l'Editorial fut le F. Floro. On a su depuis qu'il avait été blessé à la tête, conduit à la police, puis emprisonné sur le bateau « Uruguay », ancré dans le port de Barcelone. C'est là que furent entassées avec lui environ 600 personnes, saisies par les communistes, sous différents prétextes. Un soi disant tribunal populaire juge ces détenus. A l'heure actuelle, fin septembre, un bon tiers des pauvres prisonniers a été fusillé.

Au matin, le F. Virgilio était retourné à l'Editorial. Il avait passé la nuit à l'hôtel Gran Duval avec le jeune Frère Daniel-Félix, se faisant inscrire comme professeur venant de Murcie avec un élève. Le spectacle qu'il avait sous les yeux était lamentable. Les toitures et même les murs des étages étaient tombés dans le brasier immense qu'avait alimenté non seulement l'essence, mais le papier de l'imprimerie. Des années de travail, des centaines de milliers de volumes, les belles machines et les clichés par milliers, tout était anéanti.

Il y avait là des hommes à sinistre figure qui veillaient à ce que l'on ne vint pas essayer d'éteindre le brasier. Tout ce que put obtenir le F. Virgilio, en essayant de causer, fut d'apprendre qu'il n'y avait pas eu de mort, ni de blessé grave.

 

Invasion de la Résidence de la rue Serra. — Nous passâmes la matinée comme à l'ordinaire. F. Maximino acheta le nécessaire pour le dîner et, en rentrant, nous informa que, d'après les dires des voisins, les plus belles églises de Barcelone avaient été, elles aussi, incendiées. Les affaires se gâtaient sérieusement. Je me demandai s'il n'était pas prudent de cacher ce que je pourrais. Mais il était difficile de découvrir une cachette, dans nos appartements.

Le F. Isaias-Maria, qui s'était aventuré dehors un moment, pendant la matinée, n'apporta que des nouvelles désolantes de son Collège San José Oriol, dont il avait contemplé les ruines fumantes et de tout Barcelone en général, en proie à des bandes d'anarchistes, hurlant, assassinant et brûlant.

A peine avait-il fini de nous donner ces fâcheuses nouvelles que l'un de nous qui s'était mis à la fenêtre se tourne vers moi et me dit : « Voici qu'on arrive en bas pour une visite domiciliaire.» Et, fort ému, il ajouté : « Qui est-ce qui va leur ouvrir ? ». Nous n'eûmes pas le temps d'en dire davantage. Deux coups de crosse formidables, appliqués sur notre porte, firent trembler la chambre et nos nerfs… J'ouvris immédiatement, laissant sur la table papiers, lunettes, montre et stylo.

 

Les sauvageries commencent. Deux hommes armés étaient aux deux côtés de la porte. « Levez les bras, me crient-ils tous deux et descendez l'escalier, les bras levés. » Il fallut bien s'exécuter. Dans l'escalier étaient d'autres hommes armés et, de même, en bas et à l'entrée. Il y avait parmi eux une femme, armée, elle aussi.

Les autres Frères reçurent les mêmes ordres et descendirent à ma suite, les bras levés, comme moi. Dès que nous fûmes en bas, on nous plaça tous tournés contre le mur et, de suite, un des hommes cria au chef qui était en haut : « Nous les tuons ? » Le chef cria de son côté : « Non! » « Au moins un, reprit une voix ? » Et le chef répondit encore : « Non, attendez ! »

Voyant la mort arriver, je me préparai de mon mieux au grand passage. Heureusement, on ne tira pas et nous restâmes là. Mais, pendant ce temps, ceux qui étaient entrés dans nos appartements s'occupaient activement, fouillant tout, remuant tout. Quand un tiroir ou un meuble était fermé, ils nous demandaient la clef ou enfonçaient les panneaux à coup de crosse. Ayant trouvé nos soutanes retirées soigneusement, ils demandèrent si elles étaient à nous. Je répondis que c'était les miennes. «Ah! vous êtes prêtre», me dit l'un aussitôt. «Non, mais je suis religieux. » « Ah bien! heureusement pour vous, sinon nous vous aurions tué ! »

Les fouilles continuaient dans les autres étages, dont on fit, comme nous, descendre les habitants. Je fus aussi fouillé plusieurs fois et dans l'affaire, mon chapelet disparut, sans que je m'en rendisse compte.

 

Emmenés. —.Quand les communistes eurent assez fouillé, nos voisins furent remis en liberté et, quant à nous, nos gardiens discutèrent sur l'endroit où ils allaient nous conduire. Irait-on à la Police ou au siège du syndicat anarchiste. Ce dernier était situé dans un immeuble nommé Transportes.

Pendant ce temps, nos bons voisins intercédèrent pour nous : « Puisque vous n'avez rien trouvé de compromettant, laissez aussi ces messieurs en liberté. »

« Non, non, nous allons les conduire à Transportes, tous les cinq. » Entendant cette affirmation et pendant que nos assaillants comptaient leurs cinq victimes, le F. Isaias-Maria, qui faisait le sixième, profita de l'erreur et disparut. Comme on le devine, leurs listes étaient bien en règle et nous étions bien repérés, à une unité près.

Nous sortîmes dans la rue, encadrés par ces hommes armés. En tête marchaient le C. F. Laurentino, Provincial, et le C. F. Maximino. Derrière étaient le F. Eusebio, Visiteur et le F. Moïse. Enfin le F. Rafael suivait.

La rue était pleine de monde. Les habitants les plus voisins de notre maison paraissaient consternés. A quelques pas, une voix forte prononça ces mots : « Le 50 commandement dit : Ne tuez pas. » –

Vers Transportes. — Arrivés à la rue suivante, un de nos gardiens demanda qu'on nous menât à la Police. Les autres se prononcèrent de nouveau pour Transportes et nous continuâmes vers les Ramblas. (C'est le nom d'un grand boulevard). En y arrivant nous entendîmes une vive fusillade qui commençait. Non loin, un passant avait dit ces mots que j'avais fort bien entendus : « On va les tuer. » Nous crûmes que nous allions être massacrés. Et, de fait, le bruit courut en ville qu'on nous avait fusillés à ce moment. Mais nos gardiens, au contraire, nous dirent : « N'ayez pas peur ! », tout en nous poussant vers la fameuse maison de Transportes. Elle était remplie d'hommes et de femmes armés. On nous fit monter l'escalier, suivre des corridors et enfin nous arrivâmes devant une sorte de tribunal. Là, il y eut d'abord un compte-rendu de la visite que nous venions de subir. Il faut rendre justice a nos gardiens qu'ils déclarèrent n'avoir trouvé chez nous ni armes, ni cartouches et que les papiers qu'ils avaient lus n'étaient pas compromettants.

 

Le jugement. — On me demanda ensuite quels documents j'avais sur moi. Je tirai mon portefeuille. Mes papiers personnels prouvaient que j'étais français et religieux. L'argent que j'avais n'intéressa pas. Le C. F. Provincial et le C. F. Visiteur avaient des passeports ; les autres n'avaient rien.

Bref, on nous fit passer dans une autre chambre. Là il y avait un cadavre, gisant sur le plancher. Nos gardiens étaient quelques-uns d'avis de nous relâcher, les autres indécis. Ils déterminèrent de s'en rapporter au chef. Pendant ce temps une femme criait : « Ils en ont trop tué des nôtres et le sang d'un seul des nôtres vaut celui de tous ceux-ci ».

Enfin, une fois devant le chef anarchiste, tout l'interrogatoire de la chambre précédente recommença. La conclusion resta la même : nous n'étions coupables de rien.

« Vous êtes libres », nous dit alors le chef. Et il ajouta ce petit boniment : « Vous avez de la chance qu'on vous ait amenés ici, entre les mains de la Fédération anarchiste (F.A.I.). Elle règle rapidement les choses. Si vous aviez été coupables vous seriez déjà tués, mais puisque vous êtes innocents, nous vous relâchons. La Police, elle, vous aurait enfermé dans un cachot pour vous y laisser pourrir. »

 

Amabilités. — Cependant, nos gardiens, jugeant, au bruit de la fusillade qui continuait de plus belle, qu'il était dangereux de sortir dans les rues, nous donnèrent le conseil d'attendre. Ils eurent même l'amabilité de nous demander si nous avions besoin de quelque chose et le C. F. Provincial, ayant demandé un peu d'eau, on apporta une cruche, dont il but quelques gorgées et d'autres aussi en firent autant.

On nous offrit même, peu après, de partager le repas : deux morceaux de pain et de la viande. Mais aucun de nous n'eut assez d'appétit, après tant d'émotions, pour goûter quoi que ce soit.

Les langues s'étaient déliées et le chef, causant avec nous, nous apprit qu'il était resté plusieurs années chez les Augustins. Mais maintenant, dit-il, il comprend mieux les choses et c'est un anarchiste convaincu. Il espère qu'on en aura bientôt fini avec la religion, l’argent et l'autorité, les trois ennemis de l'humanité. Il nous donna même quelques conseils pour élever l'enfance dans les bons principes de liberté, etc. …

 

Libres. — Le temps nous durait, pourtant. Vers les 4 heures, les fusillades ayant à peu près cessé, nos gardiens nous assurèrent que nous pouvions partir. A notre demande si nous pouvions réintégrer notre domicile, ils dirent qu'ils n'y voyaient pas d'inconvénients, mais que nous agirions plus prudemment en allant ailleurs. Le local était noté comme maison religieuse.

Nous décidâmes d'aller dans un hôtel. Le président nous fit accompagner par trois hommes armés. De fait, la précaution n'était pas superflue. Comme nous sortions dans la rue encombrée d'hommes en armes, plusieurs firent mine de nous massacrer. Nous l'aurions été sans notre escorte et la présence du président qui était venu jusque sur la rue.

Enfin, après un parcours de 300 mètres, qui nous parut long, nous arrivâmes à l'hôtel que nous avions choisi. Le chef de notre escorte nous présenta au maître d'hôtel, qui nous montra une chambre à trois lits.

Une fois seuls, nous nous embrassâmes, avec une vive émotion et le C. F. Provincial ne put s'empêcher de dire : Il me semble que nous recommençons à vivre.

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