La « Sainte Espérance ».

F. D.

19/Sep/2010

C'est la belle dénomination qu'à la fin des Complies du Petit Office que nous récitons tous les jours1, l'Eglise donne à cette inclination si universelle, si spontanée et si vivace qui nous fait attendre avec confiance, en nous en donnant en quelque sorte la jouissance anticipée, des biens que nous n'avons pas encore mais que nous sommes fondés à regarder comme nous étant destinés ; et à vrai dire, il eût été, semble-t-il, difficile de lui trouver une désignation plus heureuse.

Non seulement, en effet, l'espérance, en tant que vertu théologale, est un des fondements primordiaux de toute sainteté ; mais, à la considérer même comme simple instinct naturel, pour peu que s'y mêle à quelque degré le souci de la gloire de Dieu et de nos intérêts éternels, elle est encore une disposition bienfaisante, salutaire, et très favorable à notre sanctification.

Elle est comme le soleil de notre vie morale. Où elle naît, dit un des plus estimables auteurs ascétiques du siècle dernier, tout s'anime ; où elle languit, tout s'affaisse ; où elle meurt, tout se glace et s’arrête, Elle est l'aliment de notre âme, le flambeau de notre intelligence, le ressort de notre volonté, l'aiguillon de tous nos travaux, le baume de toutes nos souffrances. Elle sait calmer toutes les douleurs, panser et guérir toutes les blessures, adoucir toutes les amertumes. A l'indigent, elle promet du pain, au captif, la liberté, à l'exilé la patrie, la santé au malade, la consolation l'affligé.

Doué d'un cœur aussi vaste que le monde, d'une intelligence et d'un amour qui dévorent successivement tous les éléments des jouissances terrestres, emporté par ses désirs jusqu'au sein de l'infini où il vient incessamment s'abîmer et se perdre, l'être humain a absolument besoin de ce consolateur qui le soutienne et l'encourage ; sans quoi sa vie, qui est un effort incessant, une continuelle aspiration de ses facultés vers un bonheur qu'il n'atteint jamais ici-bas, sevrée d'avenir, consumée de désirs brûlants qu'il lui est impossible de contenter, ne serait qu'un horrible supplice.

L'espérance, il la veut toujours, il la lui faut partout ; et s'il ne peut l'avoir en réalité, il en serre fiévreusement jusqu'au fantôme, préférant encore vivre de pure illusion, que se résoudre à ne plus espérer du tout. Le lieu d'où l'espérance serait irrémédiablement bannie ne pourrait guère différer de l'enfer. De là vient que Dante, le génial poète de la théologie, voulant donner d'avance une idée résumée de ce séjour de l'éternelle horreur, ne trouve pas de meilleur moyen que de supposer gravée sur la porte qui y donne accès la fameuse inscription :

« Vous qui entrez ici, laissez toute espérance ».

Et tel est d'autre part le divin prestige de cette vertu qu'elle sait transformer en paradis le cachot le plus horrible, et faire goûter le bonheur des anges au milieu des plus pénibles sacrifices, des plus dures privations et des plus affreuses tortures, comme nous le voyons si souvent dans la vie des anachorètes, des martyrs et des saints pénitents. D'après le Père Senault (De l'usage des passions), elle est l'âme de la patience et de la force morale, qui sans elle se trouveraient souvent impuissantes en face des terribles ennemis avec lesquels il leur faut être aux prises, mais qui, sous son impulsion, accomplissent des prodiges dignes d'attirer les regards du ciel et de la terre. Non seulement à des essaims d'hommes au cœur viril, mais à des armées de vierges timides et parfois à de faibles enfants, elle a fait surmonter les flammes des bûchers, braver la dent des lions et des tigres et désespérer la fureur des tyrans. Tandis qu'on tâchait de les corrompre par les promesses, de les effrayer par les menaces, de les vaincre par les tourments ou de les lasser par de longues détentions dans des cachots horribles, ils s'élevaient en esprit dans le ciel, considéraient les récompenses que Dieu réserve à ceux qui le servent fidèlement, et, loin d'être abattus, ils chantaient, comme saint Polyeucte, dans l'ivresse de leur bonheur :

 

Saintes douceurs du ciel, admirables pensées,

Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir :

De vos sacrés attraits les âmes possédées

Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir.

Vous promettez beaucoup, vous donnez davantage :

Vos biens ne sont point inconstants

Et l'heureux trépas que j'attends

Ne nous sert que d'un doux passage

Pour nous introduire au partage

Qui nous rend à jamais contents.

 

C'est pourquoi sans doute saint Paul donne à l'espérance les titres les plus glorieux et emploie pour exprimer ses miraculeux effets tous les ornements de son éloquence inspirée. Il l'appelle tantôt notre gloire, tantôt une ancre de salut qui arrête notre vaisseau sur la mer, lui fait trouver la tranquillité au milieu de l'orage et détache nos regards de la terre pour les fixer au ciel ; et tantôt il nous la représente comme un titre honorable qui efface notre honte et nous permet d'attendre avec confiance qu’après avoir été les ennemis de Dieu nous deviendrons ses enfants pour avoir part en cette qualité à son céleste héritage.

Par tous ces éloges, il nous apprend que l'espérance nous est nécessaire en toutes sortes d'états ; que nous pouvons l'employer très utilement dans toutes les circonstances de notre vie, où elle est notre assurance dans les tempêtes, notre force dans les combats et les tentations, notre soutien dans les épreuves et notre consolation dans les afflictions et les peines ; que par conséquent, il faut bien nous garder de laisser s'affaiblir en nous ce précieux foyer d'énergie, d'ardeur et de courage, mais nous efforcer, au contraire, de l'entretenir, de l'aviver et de le fortifier par tous les moyens à notre disposition, si nous voulons éviter de nous laisser envahir par la prostration, la mélancolie, le pessimisme et le découragement, qui cherchent par tant de voies à s'insinuer dans nos âmes.

Ces moyens dont nous pouvons nous servir avec grand avantage pour entretenir et raviver en nous la sainte espérance sont, grâce à Dieu, aussi nombreux que variés : la divine Providence, attentive à nos besoins, prend soin de les multiplier sous nos pas et de les diversifier selon les temps et les lieux ; mais il semble qu'elle s'y soit appliquée d'une façon toute spéciale en la saison où nous sommes. Ne dirait-on pas que l'année solaire et l'année liturgique rivalisent dans un saint et secourable effort pour arracher nos sens, nos esprits et nos cœurs aux impressions moroses, aux pensées déprimantes et aux sentiments douloureux et pour les orienter vers ces régions sereines, radieuses, ensoleillées où tout chante joie, espoir, confiance et courage ?

Rappelons-nous quel aspect présentait la nature, dans nos climats tempérés de l'hémisphère nord, il y a seulement quelques semaines : tout y offrait l'image de la tristesse, du deuil et de la mort. Le bleu du ciel se cachait derrière une brume grisâtre, comme sous un voile de crêpe à travers lequel les rayons affaiblis du soleil ne parvenaient pas à se faire jour. L'air était glacial. La surface des champs se dissimulait sous une épaisse et monotone couche de neige. Les arbres, dépouillés de leur feuillage et chargés de givre, semblaient pleurer leur nudité. Glacée dans ses vaisseaux par l'âpreté du froid, leur sève demeurait immobile comme le sang dans les veines d'un cadavre. Bon nombre d'animaux, pris de léthargie, végétaient dans leurs retraites, tandis que les autres erraient tristement à travers la neige en proie aux tourments de la faim. La plupart des oiseaux avaient fui vers d'autres climats, et ceux qui restaient, frileusement tapis à l'aisselle des branches, ne faisaient entendre que des cris plaintifs. Partout régnait un triste silence ; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne découvrait que la solitude ; on eût dit que la terre entière était devenue un cimetière ou un désert.

Mais voyez quelle merveilleuse transformation, s'est opérée depuis ! Au ciel, qui de brumeux est devenu d'azur, le soleil brille resplendissant. Sous la bienfaisante influence de ses rayons plus pénétrants et plus chauds, la température s'est adoucie. La sève endormie s'est réveillée au sein des grands arbres comme des moindres semences. Les vergers se sont couverts de fleurs blanches ou roses ; les bois et les prairies ont repris leur frais manteau de verdure ; les oiseaux, revenus de leur exil font retentir leurs accents joyeux au sein du feuillage et peuplent de leurs nids les haies et les buissons. Le laboureur partout a repris ses travaux et la campagne fécondée par ses sueurs commence à se couvrir d'une abondante variété de récoltes qui repousse au loin, pour longtemps encore, le menaçant fantôme de la famine. Ne semble-t-il pas vraiment que se soit reproduit ou soit en train de se reproduire sous nos yeux le prodige de ce troisième jour de la création décrit avec tant de magnificence par la Genèse et si bien chanté par Milton :

 

… Dieu commande, et soudain

La terre qui, d'abord sombre, informe, hideuse,

Découvrait tristement sa nudité honteuse,

Prend sa robe de fête et de riants gazons

Ont tapissé la plaine, ont habillé les monts.

Dans les champs parfumés, le jeune arbuste étale

De son luxe naissant la pompe végétale ;

Et, déployant sa tige et sa feuille et ses fleurs,

De nuance en nuance assortit ses couleurs.

Le lierre étend ses bras ; la vigne, qui serpente,

Montre ses fruits de pourpre et sa vrille grimpante

L'épi doré rangea ses nombreux bataillons

Les buissons hérissés s'armèrent d'aiguillons.

L'humble ronce embrassa le rocher des collines ;

L'arbre éleva sa tête et cacha ses racines,

Forma de frais abris de ses bras complaisants

Et donna tour â tour ou promit ses présents.

Il borda les ruisseaux couronna les montagnes

Et fut et le trésor et l'honneur des campagnes.

La terre ainsi devint une image des cieux,

Et le séjour de l'homme eût fait l'envie des dieux2.

Et pour la production d’un si prodigieux changement, il a suffi de quelques jours ! Pourquoi donc nous désoler au temps de l'épreuve, de l'affliction, à l'instar de ceux qui n'ont point d'espérance, comme si ce temps devait durer toujours et que nous n'eussions pas de meilleur avenir à attendre ?

Aux pessimistes de son temps, aux prévoyants à outrance, qui se préoccupaient trop anxieusement des soins du lendemain et se demandaient avec une angoisse irréfléchie : Que mangerons-nous et de quoi nous vêtirons-nous ? le Divin Maître répondait simplement : "Hommes de peu de foi ! observez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent et cependant votre Père céleste les nourrit ; considérez les lis de la plaine : ils ne filent ni ne tissent et pourtant Salomon dans toute sa gloire fut-il jamais aussi bien vêtu que l'un d'eux ? Or si Dieu prend un pareil soin d'un humble volatile et d'une herbe des champs, comment pourrait-il se désintéresser de vous, ses créatures de choix, qui êtes à ses yeux d'un prix incomparablement supérieur ? Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice : tout le reste vous sera donné par surcroît".

C'est un raisonnement analogue que nous devons nous faire aujourd'hui à nous-mêmes, à la vue de la nature rajeunie et pour ainsi dire ressuscitée ; d'autant plus que toutes les voix de l'année liturgique, durant ces semaines du temps pascal s'unissent à celles de l'année solaire pour nous faire entendre les mêmes invitations à la joie et à la confiance.

Certes, s'il y eut jamais un moment où la tristesse, l'angoisse, la consternation paraissaient être de mise, un moment où toute espérance devait sembler illusoire, ce dut être assurément le soir du Vendredi-Saint et le jour suivant pour le petit groupe de fidèles qui composaient l'Eglise naissante. Ce Jésus de Nazareth, qui pendant trois ans les avait ravis par le charme de sa parole, qui les avait émerveillés par ses miracles, qui leur avait fait de si magnifiques promesses, qui s'était proclamé Fils de Dieu, et en qui ils avaient mis toute leur confiance, ils venaient de le voir depuis trois jours en proie à toutes tes ignominies ; arrêté comme un malfaiteur, abandonné de ses plus chers disciples, insulté par la populace, condamné à mort comme un imposteur, et expirer enfin sur un bois infâme ! Quels durent être leur déception, leur amertume, leur découragement !… Il avait bien dit qu'il ressusciterait le troisième jour ; mais le moyen de s'arrêter sans folie à pareille espérance après l'effondrement de tant d'autres qui paraissaient si fondées !…

Et pourtant cette espérance était sur le point de devenir la plus heureuse, la plus triomphante des réalités. Peu d'heures plus tard, ce même Jésus qu'on croyait ainsi pour jamais prisonnier de la mort et de ses ennemis, avait brisé ses chaînes et il se montrait radieux et plein de vie à de saintes femmes. En vain les juifs s'étaient-ils flattés d'une victoire certaine ; en vain avaient-ils fait sceller la pierre de son sépulcre ; en vain avaient-ils aposté des gardes autour de son tombeau ; en vain croyaient-ils sa doctrine à jamais reléguée dans l'oubli : leur victoire s'était transformée en une honteuse défaite ; les gardes et les scellés, pour leur confusion éternelle, étaient devenus une preuve juridique de sa résurrection, et sa doctrine, bientôt divulguée partout, en dépit des persécutions, par des hommes simples, sans lettres, mais remplis de l'esprit de Dieu, allait régénérer le monde.

C'est le grand souvenir que l'Eglise se plaît à nous rappeler pendant ces semaines de joie, en célébrant dans le triomphe de son divin Fondateur le symbole et le gage de son propre triomphe. Que de fois, dans le cours des siècles, elle a eu, elle aussi, sa semaine de la passion où elle s'est vue l'objet de la suspicion, de la haine, de la calomnie, de la dérision, des insultes, des sévices les plus injustes et de la persécution sanglante ! Que de fois ses ennemis, prenant leurs désirs pour la réalité, ont prédit sa fin prochaine et même proclamé sa mort ! Mais, à leur grand désespoir et â l'immense consolation de ses fidèles, ces moments de défaite et même de mort apparente n'ont jamais manqué d'avoir pour lendemain une glorieuse résurrection.

Et pourquoi ce qui s'est produit invariablement dans le passé ne serait-il pas le garant et le gage de ce qui doit se produire dans l'avenir, non seulement à son propre égard, mais aussi, dans quelque mesure à l'égard des institutions qui, pour être nées d'elle, participent de quelque façon à son éternelle jeunesse ? Pourquoi les heures transitoires du Vendredi Saint par lesquelles nous les voyons passer de temps à autre ne seraient-elles pas, demain comme hier, le prélude assuré du jour de Pâques, de l'heureux jour de Pâques, toujours resplendissant, toujours fleuri, toujours plein d'ineffables joies et d'irrésistibles espérances ?

Dans le cycle de l'année liturgique, où tout est symbole, le temps du Carême peut être considéré comme une image de l'hiver. S'il est conforme à l'esprit de son institution, il se passe dans un recueillement austère ; la mortification et la pénitence en font un des traits principaux ; du haut de la chaire, des vérités d'abord terribles, puis consolantes viennent tour à tour émouvoir les esprits et les cœurs : l'autel se dépouille de ses ornements, le prêtre prend des habits de deuil, et le vrai chrétien faisant trêve aux distractions, aux amusements se recueille pour concentrer son attention sur l'étude et la réformation de lui-même, comme dans la campagne les plantes suspendent ou restreignent leur activité extérieure pour enfoncer plus profondément leurs racines. Mais ne peut-on pas dire avec peut-être plus de vérité encore que le Temps Pascal symbolise le printemps, le printemps des âmes comme celui des fleurs ? Dans sa liturgie comme dans la nature, tout est serein, radieux, fleuri ; tout respire fraîcheur, jeunesse, vie, expansion, bonheur, espérance ; tout y retentit de loetemur, d'exultemus, de cantate, de jubilate, d'alleluia, surtout ; et cela que les temps, par ailleurs, soient heureux ou tristes, prospères ou calamiteux.

Divinement inspirée d'en haut, l'Eglise sait que si, dans son voyage mouvementé vers l'heureux port de la vie éternelle,

Jamais un jour calme et serein

Du choc des vents et des tempêtes

N'a garanti le lendemain,

les tempêtes non plus ne sont point permanentes ; qu'elles finissent toujours, un peu plus tôt ou un peu plus tard, par faire place au calme ; que si sa nacelle a pour destinée d'être incessamment ballottée , elle est assurée d'autre part d'être insubmersible ; et, les yeux tendus vers le céleste rivage, elle poursuit intrépidement sa route, en dépit des ouragans sans que rien d'humain puisse la déconcerter ni l'abattre.

Nous donc qui, portés sur la même nef, avons l'avantage de participer à ses divines garanties, soyons aussi participants de son indéfectible confiance ; et, si pénibles, si longues, si déconcertantes même, parfois, que puissent être les épreuves par lesquelles il plaît au ciel de nous faire passer, gardons-nous de nous laisser envahir par le trouble et de perdre par un lâche découragement la couronne réservée à notre constance. Sur cette arche de salut, nous avons Jésus avec nous comme autrefois les apôtres sur le lac de Tibériade. N'imitons pas leur manque de foi ; soyons assurés, même en dépit de toute apparence contraire, que si parfois il semble dormir pendant que nous sommes en butte à la violence des flots, son cœur ne cesse point de veiller et que l'heure venue il ne manquera pas de commander aux vents et à la mer pour ramener le calme. Rappelons-nous ce qu'il disait à une sainte âme : "La confiance de mes serviteurs m'est si agréable que pour en jouir je voudrais prolonger leurs épreuves ; mais d'autre part elles me touchent si vivement que je ne puis différer de les secourir". Pour ne pas tenter Dieu, veillons, prions, et manœuvrons de notre mieux, mais cette condition réalisée, soyons sans crainte ; mettons en lui notre ferme espoir, assurés comme le saint roi David que ceux qui espèrent en Lui ne seront jamais confondus. 
                                                                                                    F. D.
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1 Ego Mater pulchrae dilectionis, et timoris, et agnitionis, et sanctae spei : Je suis la Mère du bel amour, de la crainte, du savoir et de la sainte espérance.

2 Le Paradis perdu, traduction de Delille.

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