La sainte pauvreté

28/Sep/2010

De même, dit un grand maitre de la vie spirituelle1, que, selon saint Paul, la cupidité est la racine de toutes sortes de vices, la pauvreté évangélique est la source de toutes sortes de vertus. Elle est la gardienne de l'humilité, le rempart de la chasteté, l'inspiratrice de la tempérance et de la mortification, la nourrice de la ferveur, le soutien de la régularité et de la discipline. C'est pourquoi tous les fondateurs d'ordres et de congrégations religieuses en ont fait comme la pierre angulaire de l'édifice de perfection qu'ils proposent à leurs disciples, et pourquoi aussi on peut la regarder comme le thermomètre de l'esprit religieux qui règne dans les communautés de ces derniers. Là ou elle est en pleine vigueur, on voit presque toujours fleurir à son ombre toutes les autres vertus qui sont l'honneur et la raison d'être du cloître ; là où, au contraire, elle est en désuétude, il est rare que le relâchement, sous toutes ses formes et avec toutes ses tristes conséquences, tarde longtemps à s'infiltrer, amenant à sa suite la décadence, avant-courrière de la ruine, heureux quand ce n'est pas du scandale.

Pour notre profit personnel et pour l'amour que nous portons si justement à notre chère famille religieuse, il ne sera donc pas, nous l'espérons, sans opportunité de faire de cette importante vertu le sujet d'un petit examen en en considérant tour à tour l'excellence, la récompense, la matière, et la pratique.

I. Excellence et mérite de la pauvreté. — Le plus sûr moyen de nous faire une juste idée de l'excellence de la pauvreté est sans aucun doute de considérer en quelle estime l'a eue Jésus-Christ, la sagesse infinie. Or, si à ce sujet nous consultons le saint Evangile, qu'y trouvons-nous ? D'abord que ce divin Maitre en a voulu faire la compagne inséparable de toute sa vie. Etant infiniment grand, infiniment sage, infiniment puissant, roi du ciel et de la terre, il a voulu venir en ce monde et y passer toute sa vie dans la plus grande pauvreté. Le choix qu'il fait de sa très sainte mère, de son père nourricier, du lieu de sa naissance : tout, dès le commencement de sa vie en porte l'empreinte, et il en est ainsi jusqu'à la fin. Il passe trente ans dans la boutique d'un pauvre artisan, exerçant son métier, gagnant sa vie à la sueur de son front et du travail de ses mains ; durant sa vie publique, il n'a ni un denier pour payer le tribut qu'on lui demande, ni une maison pour se reposer, ni une salle où célébrer la pâque avec ses disciples, de sorte qu'il peut dire en toute vérité que ''les oiseaux du Ciel ont des nids et les renards des tanières, mais que le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête''.

Et après avoir ainsi prêché constamment la pauvreté par ses exemples, il l'exalte dans sa doctrine : Bienheureux les pauvres d'esprit, dit-il dès le début de son admirable sermon sur la montagne, faisant ainsi de la pauvreté volontaire la première béatitude de la loi nouvelle et lui donnant pour prix ce qu'il y a de plus désirable, la félicité céleste : car le royaume des cieux est à eux. Il en fait aussi le fondement et la base de la perfection évangélique, comme il résulte de sa réponse à ce jeune homme qui, ayant accompli tous les commandements nécessaires au salut, lui demandait ce qu'il y avait encore à faire. ''Si vous voulez être parfait, lui répondit le Sauveur, vendez tout ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres puis venez et suivez-moi''.

C'est que, si la pauvreté n'est pas, par elle-même, l'essence de la perfection, elle en est pratiquement la condition nécessaire, en ce que, par le retranchement des richesses, elle éloigne d'une part tout ce qui tient au luxe, à la gourmandise, aux plaisirs des sens et à la plupart des vices qui font obstacle à la perfection, et favorise d'autre part les vertus les plus nécessaires pour y arriver, telles que la générosité, la confiance en Dieu, l'abandon à la Providence, l'humilité, la mortification, l'amour de Dieu, etc. …

La pauvreté évangélique, à laquelle le religieux s'oblige par vœu, est en premier lieu un acte aussi beau que méritoire de générosité, de confiance en Dieu, d'abandon à sa providence. Ce religieux avait dans le monde une fortune, petite ou grande peu importe, à laquelle il tenait légitimement comme à la garantie de son avenir ; et voilà que, dans la générosité de son cœur, avec réflexion, sans précipitation, mais sans hésitation, il dit à Dieu, mieux que par des paroles : Seigneur, entre moi et l'abîme d'un avenir plein d'incertitude, de souffrance et de dénuement, je ne vois d'autre garantie que votre parole, mais délibérément je vous donne tout, je vous sacrifie tout, je me mets entre vos mains et ne veux avoir d'autre bien que vous, il m'adviendra ce que vous déciderez dans votre sagesse. Le monde me crie que je suis un insensé, un téméraire, un imprévoyant, mais je n'en ai cure. Ma sagesse, c'est vous ; ma prévoyance ; c'est vous ; ma sécurité, c'est vous. Prenez tout, Seigneur ; mon seul regret est de ne pouvoir vous donner davantage. Saurait-on trouver un acte de plus généreuse confiance, de plus filial abandon ?…

Nous disons de plus généreuse confiance ; car, outre l'incertitude de l'avenir inhérente à la renonciation à tous les biens terrestres qu'il possède ou pourrait posséder, le religieux qui fait le vœu de pauvreté accepte, d'avance une longue série d'actes de mortification et d'humilité fort pénibles à la nature.

La mortification, en effet, dans la vie religieuse, est en beaucoup de manières le corollaire de la pauvreté. Pour les vêtements, il faut se contenter de les avoir en étoffe plutôt grossière et en nombre limité ; pour la nourriture, il faut suivre le régime commun, suffisant mais sans recherche, se contenter des mets qui viennent sur la table, qu'ils soient ou non de notre goût, faire par conséquent le sacrifice de ses préférences naturelles, de ses habitudes acquises et même parfois des exigences de son tempérament et des caprices plus ou moins impérieux de son estomac ; pour l'habitation, il faut de même se contenter d'un confortable souvent fort sommaire, s'astreindre aux servitudes inévitables de la vie en commun, d'où résultent beaucoup de dérangements, de contraintes, de petites violences imposées au goût, à l'inclination propre. D'autre part, de la mortification à l'humilité, il n'y a pas loin, et la pauvreté pratique ne donne guère moins d'occasions d'exercice à celle-ci qu'à celle-là. Elle implique d'abord une dépendance très étroite et pour ainsi dire de tous les instants. En vertu de son vœu de pauvreté, il faut que sans cesse le religieux demande, rende compte, fasse attention. On le dirait redevenu un enfant sous tutelle, qui ne peut ni avoir sa bourse disponible, ni prendre son pain, ses habits, ses jouets, ses livres, ses cahiers où ni quand il veut ; sa mère tient les clés et a droit de voir, contrôler, défendre et empêcher tout, et de ne donner, permettre ou accorder que dans la mesure où elle le juge à propos. Et à cela naturellement l'orgueil ne trouve pas son compte ; il est condamné, au contraire à une longue chaîne de capitulations humiliantes auxquelles il ne se plie qu'en maugréant ; mais c'est pour l'humilité autant de méritantes victoires qui l'aguerrissent, la fortifient, l'épurent et contribuent à la rendre d'autant plus agréable à Dieu.

C'est là encore un fruit précieux de la pauvreté évangélique, laquelle, pour celui qui vient à la considérer non comme une obligation onéreuse et imposée mais comme un moyen désirable et consolant d'imiter Jésus-Christ pauvre et d'être plus semblable à lui, se transforme elle-même en un bel et très méritoire acte d'amour. C'est le caractère qu'elle avait à un sublime degré dans le cœur d'un saint Bernard, d'un saint Dominique, d'un saint François, d'une sainte Thérèse, et qu'elle revêt encore tous les jours dans celui de tant de bons religieux, qui ne se contentent pas d'une pauvreté consciencieuse, mais aspirent et arrivent souvent à la pauvreté affectueuse.

 

II. Récompense de la pauvreté. — Comme nous venons de le voir, la véritable pauvreté évangélique requiert de celui qui en fait le vœu une grande générosité, et c'est ce qui en fait le principal mérite ; mais le Divin Maître se montre à son égard d'une générosité bien plus grande encore.

1° – Il le proclame bienheureux ; et pourquoi ? parce que le royaume des cieux lui appartient. N'est-il pas vraiment bienheureux, le religieux pauvre, explique saint Augustin, de pouvoir faire de sa pauvreté un prix suffisant pour acheter le royaume des cieux ? Que votre pauvreté, ajoute-t-il, ne vous déplaise donc pas : il n'est rien de plus riche qu'elle. Quels trésors pourraient être comparés à celui qui nous achète la vie éternelle ?

2° – Dans le royaume du ciel, il ne lui promet pas seulement une place, mais un trône. Lorsque saint Pierre demande à Notre-Seigneur quelle récompense lui reviendra, à lui et à ses compagnons d'apostolat, pour avoir tout quitté afin de le suivre, il obtient cette étonnante réponse : En vérité je vous le dis, dans le temps de la régénération, vous serez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. C'est, en effet, le commun sentiment des saints que ces paroles du Fils de Dieu, ne s'appliquent pas seulement aux apôtres, mais à tous leurs imitateurs dans l'état de pauvreté volontaire qui viendront à mourir en grâce dans cet état.

3° — Mais ce n'est pas seulement dans l'autre vie que les pauvres d'esprit recevront leur récompense. Le Fils de Dieu, qui connaît notre faiblesse, n'a pas voulu que ceux qui renoncent à tout pour l'amour de lui fussent exposés à perdre courage par une trop longue attente du fruit de leur sacrifice,; et c'est pourquoi, dans le même chapitre de l'Evangile où Jésus avait dit au jeune homme : Si vous voulez être parfait, vendez tout ce que vous avez, donnez-en le prix aux pauvres et vous aurez un trésor dans le ciel, il ajoute, en s'adressant à saint Pierre : En vérité je vous le dis ; quiconque aura quitté pour moi sa maison, on ses parents, ou ses biens recevra le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre2. Et c'est à juste titre que Rodriguez, dans ses "Pratiques de la Perfection chrétienne'' se plaît à faire remarquer longuement combien, pour le religieux, cette promesse du centuple en ce monde se vérifie à la lettre. Ecoutons-le :

Vous avez quitté une maison pour Jésus Christ et vous en avez un grand nombre que Dieu vous donne dès à présent pour celle que vous avez quittée. Vous avez quitté un père et une mère et Dieu vous donne à la place plusieurs autres pères qui vous aiment plus, ont plus de soin de vous et prennent plus de garde à ce qui est de votre bien que celui que vous avez quitté. Vous avez quitté vos frères et vous en trouvez un bien plus grand nombre qui vous aiment plus et mieux que vos frères selon la nature, puisque c'est dans la seule vue de Dieu qu'ils vous aiment. Vous avez quitté dans le monde quelques personnes qui vous, servaient ; peut être même n'en aviez-vous point, et vous en trouvez un grand nombre qui sont tout le jour occupées à votre service. Et qui plus est, allez en Espagne, en France, en Italie, en Allemagne, dans les Indes et en quelque partie du monde que ce soit, vous y trouverez votre maison toute prête, avec le même nombre d'officiers pour vous servir, ce que n'a aucun prince de la terre.

Que dirons-nous maintenant des choses que vous avez quittées, je veux dire des richesses ? N'en avez-vous pas beaucoup plus dans la religion que vous n'en aviez dans le monde ? et Dieu ne vous rend-il pas encore le centuple de ce côté-là ? Vous y êtes plus maîtres de toutes les choses de la terre que ceux-mêmes qui les possèdent ; car ils en sont plutôt les esclaves que les maîtres : de la vient que la sainte Ecriture les appelle ''Les hommes des richesses'' comme pour dire que les richesses ne leur appartiennent pas, mais qu'ils appartiennent aux richesses, qui leur commandent. Ils travaillent continuellement pour les acquérir, les augmenter, les conserver ; et plus ils accumulent, plus ils ont d'inquiétudes et de soucis. Les religieux, au contraire, ont tout ce qu'il leur faut sans avoir besoin de se mettre en Paine si les choses coûtent cher ou non et si l'année est bonne ou mauvaise : ils vivent, pour parler avec l'Apôtre, comme n'ayant rien et possédant toutes choses.

Pour ce qui est du contentement de l'esprit, le religieux, n'en a-t-il pas encore cent fois plus dans son couvent qu'il n'aurait pu en avoir dans le siècle ? Interrogez plutôt là-dessus les gens du monde, ceux-mêmes qui vous paraissent avoir le plus de sujet d'être satisfaits de leur état : et vous verrez qu'ils sont exposés à toute heure à mille dégoûts dont les religieux sont exempts.

Quant à l'honneur on lui en fait cent fois plus sous son habit de religieux, qu'on ne lui en aurait fait dans le monde : car les princes, les seigneurs, les évêques, les magistrats, qui peut-être ne l'auraient pas regardé dans le monde, lui rendent de la déférence et du respect à cause de l'habit qu'il porte.

Dieu lui donne encore le centuple dans la religion du côté de, la tranquillité et du repos ; ou plutôt, pour mieux dire, il le lui donne de tous côtés et lui rend avec usure tout ce qu'il a fait pour lui3''.

Remarquons seulement que, pour être véritablement évangélique et avoir pleinement droit à ces divines largesses, la Pauvreté doit présenter un certain ensemble de conditions à défaut desquelles elle ne serait plus ou ne serait qu'à un degré inférieur l'éminente vertu à laquelle elles ont été promises.

 

III. En quoi consiste la véritable pauvreté. – Tout d'abord, elle implique la renonciation volontaire, pour l'amour de Dieu et par vœu, à tous les biens temporels qu'on possède4 ; et c'est là déjà, comme nous avons eu plus haut l'occasion de le faire remarquer, un noble et très méritoire sacrifice. Ces biens, en effet, sont la principale condition ici-bas d'une existence paisible, aisée, exempte des soucis angoissants, qu'entraîne avec elle la perpétuelle incertitude du vivre, du couvert et des autres nécessités indispensables de la vie, sans parler d'une participation légitime aux satisfactions qui en font le charme. S'en priver volontairement, de son plein gré, dans la seule vue de se rendre plus agréable à Dieu et plus conforme à Jésus-Christ, qui, d'infiniment riche s'est fait pauvre pour l'amour de nous jusqu'à n'avoir pas une pierre où reposer sa tête, c'est incontestablement, même en tenant compte des compensations dont Dieu daigne le faire suivre, un acte de magnanime générosité, digne de provoquer l'admiration des anges. Ce n'est pourtant que le point de départ de la parfaite Pauvreté, le premier degré du point élevé où elle doit atteindre, le noyau central de toute une série de sphères concentriques dont elle se compose.

D'après Saint-Jure, ces degrés ou sphères sont au nombre de six, dont le second, qui fait immédiatement suite à celui dont nous venons de parler et qui en est pour le religieux, le complément obligatoire, consiste à renoncer à tous ses biens temporels non seulement de fait, mais encore de désir et d'affection ; à s'en détacher non seulement de corps, mais aussi de cœur ; à s'en dépouiller non seulement à l'extérieur mais aussi à ,l'intérieur en les bannissant jusque de son âme, et pour avoir cette pauvreté selon l'esprit que Jésus-Christ béatifie dans l'Évangile et à laquelle il assure la possession du royaume des cieux, C'est là une condition essentielle, à défaut de laquelle la pauvreté extérieure, ne serait qu'un corps sans âme ; et c'est pourquoi ce dépouillement intérieur des biens possédés est matière intégrante du vœu de pauvreté que font les religieux au même titre que le dépouillement extérieur, et les oblige sous peine de péché.

Avec le troisième degré, on commence à sortir de la sphère du vœu de pauvreté pour entrer dans celle de la vertu de même nom. Il consiste — à l'égard des choses qui ne sont pas à nous mais que la communauté met à notre usagé — à se contenter du nécessaire et à s'abstenir du superflu, c'est-à-dire de ce que les religieux qui ont la conscience bien formée et l'esprit de leur État ne jugent pas nécessaires, comme par exemple d'avoir trois habits lorsque deux peuvent suffire, de les vouloir d'une étoffe plus fine ou d'une coupe plus élégante qu'il n'est de bonne tradition dans la famille religieuse ; d'avoir dans sa cellule ou ce qui en tient lieu des bagatelles dont on n'a nul besoin et dont le seul office est de complaire à la vanité ou de contenter des goûts frivoles. Est également contraire à ce troisième degré de la Pauvreté la tendance séduisante mais dangereuse à avoir des maisons plus grandes, plus belles, plus confortables que ne le comporte le genre de vie dont on fait profession. A l'aspect de certains couvents-palais surgis sur, les ruines d'autres édifiés sur la pauvreté comme sur la plus solide base on ne pense pas sans préoccupation à ce trait de saint Julien Sabas qui, en voyant, à son retour d'une absence de quelques années, le grand et beau monastère que ses disciples étaient en train de construire à la place de celui qu'il avait laissé en partant ne put s'empêcher de dire avec tristesse : "Je crains bien, mes enfants, qu'en travaillant de la sorte à agrandir et embellir les maisons que nous avons sur la terre où nous avons si peu de temps a rester, nous ne rendions fort étroites celles que Dieu nous prépare dans le ciel où doit être notre éternelle demeure''.

Mais, non contente de repousser résolument le superflu dans les choses dont elle a l'usage, l'âme véritablement pauvre s'élève encore plus haut : elle évite soigneusement de trop s'attacher de cœur même aux choses qui sont nécessaires. Patiemment courageuse quand elle en manque, elle reste libre et indifférente à leur égard quand elle les a. On lui ôte ce qu'elle avait, on lui donne ce qu'elle n'avait pas, on dispose comme on veut de ce qui l'entoure, elle ne s'en émeut pas, elle ne murmure pas. Ne serait-il pas malheureux, en effet, qu'après avoir renoncé courageusement pour l'amour de Dieu à tout ce qu'elle possédait dans le monde elle vînt à mettre son affection, à coller son cœur à des choses d'aussi peu d'importance que peuvent l'être les objets communs dont elle a l'usage ? Elle n'aurait fait, en somme, que changer d'idoles en transportant à de petites choses l'attachement immodéré qu'elle avait pour les grandes. C'est — pour le dire en passant — afin de nous prévenir contre un pareil danger, et nous faciliter la pratique de ce quatrième degré de la pauvreté religieuse qu'a été insérée dans nos Règles Communes cette sage disposition qu'en vue d'éviter que les Frères s'attachent à quoi que ce soit, "le Frère Directeur pourra changer on faire changer les objets qui sont à leur usage, tels que bureaux, livres, etc. …''

Un cinquième degré de la pauvreté religieuse consiste à se résigner volontiers, lorsqu'on jouit d'une bonne santé et que l'occasion s'en présente, à supporter quelquefois les conséquences effectives de la pauvreté et à manquer même du nécessaire. Mais c'est malheureusement ce qu'un trop grand nombre de religieux, à l'exemple de ceux dont parle quelque part saint Vincent Ferrier, ne savent pas faire. Ils se font gloire d'aimer la pauvreté et veulent bien être pauvres tant qu'il n'y a rien à souffrir ; mais la moindre chose vient-elle à leur manquer, la nécessité fait-elle que l'ordinaire, pour une fois, n'est pas aussi abondant qu'il faudrait, que, faute d'habits neufs, il leur en faut porter d'un peu râpés, les voilà qui se plaignent et murmurent. C'est plutôt le contrepied de ce que fait le bon religieux, qui non content de supporter joyeusement et sans murmure, par esprit de pauvreté, ce qui, dans le régime de la communauté est un peu trop, parfois, l'inverse du confortable, tâche de faire en sorte, quand il est placé de manière à n'avoir rien à souffrir de ce côté, de se priver lui-même de quelque chose, afin d'être pauvre autrement que d'une manière spéculative.

Enfin, le sixième et dernier degré de la pauvreté religieuse et vraiment évangélique, celui que saint Bonaventure préférait à tous les autres comme de tous le plus agréable à Dieu et le plus admirable devant les hommes, est de souffrir volontiers là privation des choses qui, au sens large seraient vraiment nécessaires, non seulement quand on est en santé, mais encore quand on se trouve éprouvé par les infirmités et la maladie.

Dans les communautés religieuses, les malades doivent être l'objet d'attentions et de soins pleins de charité ; et c'est bien généralement ce qui se produit, en effet. Si pourtant, par suite de la pauvreté de la maison, de l'inadvertance dés supérieurs, de l'oubli ou du surcroît d'occupation de ceux qui les servent ou de toute autre raison analogue, il leur arrivait parfois de manquer de quelque chose nécessaire, ce ne devrait pas être pour eux un motif de s'abattre ou de s'impatienter ; mais bien plutôt une occasion de se rappeler qu'ils sont religieux, qu'ils ont fait eux aussi le vœu de pauvreté non pour avoir tout ce qu'il leur faut mais pour en manquer quelquefois, de s'estimer heureux d'avoir quelque chose à souffrir pour l'amour de Jésus-Christ, qui n'eut pour apaiser sa soif durant son agonie sur la croix, que du fiel et du vinaigre.

 

IV. Où en sommes-nous par rapport a la pauvreté ? – Spéculativement, telle est bien la voie à suivre, la carrière â parcourir, l'idéal à réaliser ; mais pratiquement où en sommes-nous à ce sujet ? Si nous venions à comparer la pauvreté telle que nous la pratiquons avec celle qui vient d'être décrite d'après les maîtres les plus éminents de la vie spirituelle, est-il probable que nous ne trouverions entre les deux que des traits de ressemblance ? C'est une sérieuse question à nous faire et une très utile expérience à tenter. Ne nous y refusons pas. Après avoir ajouté à la lecture de ces traits généraux de la sainte pauvreté celle des traits spéciaux qu'elle doit revêtir dans notre famille religieuse d'après nos Constitutions (1''` P. Ch. IX), nos Règles Communes (2° P., Ch. Ill) et la Vie de notre V. Père Fondateur (2° P., Ch. IX), ne craignons pas de nous demander 'avec sincérité si la nôtre — soit en ce qui regarde l'lnstitut, la Province ou la Communauté dans le cas ou nous serions en charge, soit dans notre conduite personnelle quelle que soit -notre condition — pourrait véritablement soutenir la comparaison. Et, dans le cas fort possible, sinon probable, où nous trouverions que, sur tel ou tel point, une réforme s'impose avec plus ou moins d'urgence, n'hésitons pas à y mettre immédiatement la main, dans la persuasion que ce serait travailler ainsi de la façon la plus utile non seulement à notre avancement personnel, mais encore à l'avantage du corps religieux dont nous faisons partie ; car d'une part la pauvreté d'esprit est, comme nous avons vu, la base de la perfection chrétienne et d'autre part son affaiblissement est, par voie de conséquence, une des causes les plus ordinaires de la dégénérescence des lnstituts religieux. N'oublions pas à ce sujet les trois principes de sainte Marguerite Marie, savoir :

1° que pour gagner l'adorable et tout aimable Cœur de Jésus il n'est pas de plus efficace moyen que d'observer fidèlement et dans toute leur étendue le vœu et la vertu de pauvreté non seulement en nous dépouillant d'une manière effective, dans la mesure où le déterminent nos Constitutions, de tout bien propre et personnel, mais en nous défaisant de tout attachement désordonné aux créatures, et en ne craignant pas quand il le faut et quand nous en avons l'occasion d'accepter volontiers, à son exemple et pour lui plaire, les plus dures conséquences de l'indigence réelle ;

2° que rien ne lui déplaît davantage dans les religieux que le relâchement sur ce point essentiel de leur Règle ;

3. enfin qu'il ne nous est permis de rien négliger pour éviter à ce Cœur si aimant un si juste sujet d'affliction ; mais que nous devons, an contraire, mettre tous nos soins à lui procurer la divine satisfaction qu'il éprouve à voir les âmes qui ont fait vœu de marcher à sa suite suivre les leçons de parfaite pauvreté qu'il ne cesse de leur donner du sein de son Tabernacle.

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1 Rodriguez, Pratiques de la Perfection chrétienne : du vœu de Pauvreté.

2 Matt. XIX, 20 ; Marc. X, 29-30

3 Rodriguez, Op. cit. du vœu de Pauvreté, traité I, Chap. III.

4 Les biens dont il est ici question sont ceux qui sont estimables à prix d'argent et qu'on a coutume de désigner sous le nom de richesses. N'y sont pas compris, conséquemment, la santé, le savoir, l'honneur, les mérites acquis ni autres analogues. Dans les grands Ordres religieux, la renonciation par vœu s'étend non seulement à l'usage, à l'administration et à l'usufruit des biens dont on est possesseur mais encore au domaine radical de ces mêmes biens et même à la faculté d'en acquérir d'autres de quelque manière que ce soit. Dans les Congrégations religieuses dites à vœux simples, avec l'approbation de l'Eglise, cette renonciation par vœu laisse subsister, en droit, le domaine radical des biens possédés et la faculté d'en acquérir de nouveaux par donation, legs ou héritage ; mais ce n'est qu'en prévision d'une possible dispense légitime du vœu. En fait, tant que dure son vœu ; le religieux à vœux simples se trouve bien réellement dépouillé de ses biens, puisque d'une part, en vertu même de son vœu, il ne peut de lui-même faire licitement aucun acte de propriétaire à leur égard, et que d'autre part, avant d'émettre son vœu, il doit en disposer en faveur de quelque autre par un testament dont il ne lui est pas loisible de modifier la substance.

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