La thèse de F. Louis-Laurent (P. Zind) – «Les Nouvelles Congrégations de Frères enseignants en France de 1800 à 1830.»

07/Jun/2010

N.B. Le dernier Bulletin a parlé de la soutenance de cette thèse, mais sans pouvoir donner une appréciation sur l'œuvre elle-même qui nous était parvenue trop tard.

Un volume de 492 pages de format 19 X 27, 100 pages de bibliographie: telle est la mine creusée à travers 30 années d'Histoire, que le Frère Louis-Laurent vient d'ouvrir au grand public. Jusque-là chaque Frère enseignant connaissait quelque secteur de ce labyrinthe; mais voici qu'il apparaît maintenant tout entier éclairé par ce travail de synthèse.

Evidemment on est ébloui, un peu perdu, à travers une ramification vermiculaire qui s'insinue partout, mais très vite aussi on se rassure, car le fil d'Ariane existe. Sans peine on retrouvera telle piste qu'on avait suivie avec plus d'intérêt, grâce à 38 pages de chronologie, 38 colonnes d'index onomastique et 44 cartes en couleurs qui complètent la thèse.

Oui, les « Petits Frères » fondés au 19ème siècle ont désormais une histoire de leurs difficiles commencements. Pourrait-on parler de « Comédie humaine », puisque, aussi bien, on coïncide, pour le temps, avec l'œuvre de Balzac? Ce ne serait pas si faux, en ce sens surtout qu'on aurait un complément, Balzac ignorant assez le peuple des campagnes qui fournit ici presque tous les personnages. Et les chiffres, chers à Balzac, ne manqueraient pas. Mais c'est plutôt de Divine Comédie qu'il s'agit car à travers ce réseau de lois, de décrets, de passions, d'intrigues, de générosité désintéressée d'amour des humbles, on devine une motivation plus importante que toutes les autres: sauver les âmes, mener les âmes à Dieu.

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On peut dire que la pureté de cette intention paraît avec une particulière évidence dans le cas de Marcellin Champagnat?

Quel incroyable souci de catéchisation par exemple dans cette « Règle de St Sauveur-en Rue », que bien peu d'entre nous sans doute connaissaient jusque-là!

Plus que d'autres fondateurs aussi, le Père Champagnat met l'accent sur l'unité de la fonction. Pas de frères-sacristains, alors pourtant que la solution semble tellement pratique pour fournir un complément de salaire et pour éviter un recrutement médiocre des sacristains.

Même à l'égard des révélations, il est un des plus modérés. Sans doute il partage les perspectives eschatologiques des hommes de son entourage, ou même, disons, d'un courant mystique péri- ou post- révolutionnaire qui ne distingue peut-être pas toujours assez les voix intérieures authentiques et les voix un peu imaginaires, mais, mis à part le cas de la vocation du Frère Louis, il ne semble pas porté à affirmer qu'il a des antennes qui captent directement la pensée de Dieu, ce qui est plus fréquent chez d'autres.

Des antennes, il n'en a pas non plus dans le monde gouvernemental, comme le P. de La Mennais qui est au courant du plan Carnot, ou comme le P. Chaminade qui a parmi ses congréganistes un Polignac, Premier Ministre.

Le Père Champagnat n'a ni la culture d'un Bochard qui ne pense à rien moins qu'à la création d'une Ecole Normale Supérieure, ni les intuitions géniales et parfois prophétiques de Félicité de La Mennais, ni les vues d'avant-garde de Querbes. Mais à côté des méandres que suivent les rivières de la plaine, il est vraiment lui, le torrent de la montagne qui va droit au but, sans rêves inutiles, sans larmes romantiques. On pourrait, reprenant la thèse de Frère Louis-Laurent sous un autre angle, et à partir des mêmes éléments, mettre en vedette ce qui oppose Marcellin Champagnat aux autres fondateurs. Frère Louis-Laurent s'est bien gardé de cette tentation qui aurait rétréci le point de vue qu'il voulait étudier, mais les filigranes ne manquent pas.

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Une série de constatations semblent d'abord amener à chercher quelque part en 1815 ou 1816 le starter qui accélère ce démarrage de tant de nouvelles congrégations, plus ou moins toutes à la fois.

Quand on découvre le plan Carnot qui veut étendre sur la France un réseau complet d'enseignement mutuel, et imposer, sans le dire, ce qui sera plus tard l'enseignement obligatoire et laïque, on s'écrie: Eurêka; tout s'explique par une réaction contre un retour possible de ce danger une fois entrevu.

Pour confirmer l'hypothèse, on a la boutade de Lamennais qui reconnaît en Carnot le fondateur de sa congrégation.

Veut-on à tout prix un autre coup de pouce complémentaire? On a l'ordonnance du 29 février 1816 qui interdit la mixité dans le primaire. Cette raison est d'autant plus convaincante que les chiffres parlent pour elle. Alors que la période napoléonienne a vu le développement des congrégations de femmes vouées à l'éducation, la période 1815-1830 voit le développement des congrégations de « Petits Frères ».

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Et pourtant ni l'un ni l'autre de ces deux motifs ne semblent avoir beaucoup influencé le Père Champagnat. Pour lui, sa décision est prise parce qu'il a vu un besoin concret, une lacune inacceptable dans les campagnes; et elle semble bien être prise avant l'une et l'autre de ces deux dates. Même la lutte, ailleurs si âpre contre l'a enseignement mutuel », qui apparaît comme une sorte d'invention protestante, maçonnique, diabolique, ne semble pas avoir occupé ou préoccupé beaucoup Marcellin Champagnat.

Il ne vise pas très haut — très large, oui, puisque « tous les diocèses du monde » entrent dans ses vues. Mais ce qu'il faut faire, il faut le faire très bien. Homme du peuple, il ira vers le peuple, il cherchera son vrai bien, avec esprit de suite et fermeté, sans soumission servile à la démocratie. Mais si, lors de la crise de 1829, il estime qu'il « faut peser les voix plutôt que les compter », c'est parce qu'il y a au bout du compte un vrai bien à accomplir.

Il faut même remarquer qu'il envisageait dès 1825, dans sa demande d'autorisation de « diriger des maisons de providence ou de refuge pour les jeunes gens revenus du désordre ou exposés à perdre les mœurs », ce dévouement aux plus pauvres (caractériels, délinquants) étant peut-être une réalisation qui reste à faire aujourd'hui.

Il est vrai aussi que l'autorisation de 1825 n'a pas abouti et que ce serait encore là une caractéristique du Père Champagnat de n'avoir guère joui de protecteurs humains?

Mais que toutes ces considérations n'amènent pas à penser que la thèse du F. Louis-Laurent est consacrée au Père Champagnat. Non, la synthèse qu'il fait éclaire mieux certaines différences: c'est tout. Mais cette thèse est vraiment l'histoire du « Petit Frère », dans les deux premières phases de son existence: la gestation, tissée de rêves, de prophéties et de douleurs; les premières années, dures comme celles des enfants du peuple à cette époque, réalistes en face des coups durs qui se multiplient, troublées par des crises de croissance.

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Nous ne devons plus ignorer l'histoire du peuple chrétien du 19ème siècle qui a suivi les meilleurs de ses pasteurs, et, à leur voix, a délégué ses fils, non pas pour une brillante carrière, mais pour une tâche d'Eglise aussi humble qu'indispensable. Une culture volontairement limitée, un travail constant, des ressources pécuniaires très modiques: telle est la vie proposée aux « Petits Frères », de façon générale. On se fait Frère pour se faire saint, non pour se faire savant. Ceci, plus ou moins, est commun à tous les « Petits Frères ».

La thèse du Frère Louis-Laurent sera moins commode à transporter que les divers petits livres rouges devenus célèbres de nos jours, mais pourtant elle devrait être notre vade-mecum lorsque nous avons à nous rencontrer avec des Frères d'une autre congrégation enseignante. Elle enrichirait notre dialogue.

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Quoique ce soit une thèse, ne craignez pas trop que sa lecture vous soit indigeste. Vous allez voir surgir à côté des protagonistes toute une foule un peu lilliputienne, qui vous amusera, vous irritera et toujours vous donnera des renseignements précis, car toute cette foule n'a qu'une langue: celle des guillemets; elle ne donne que des renseignements étiquetés et pourvus de toutes les références désirables. Comme la nature fait bien les choses et que l'homme les arrange parfois bien aussi, vous n'oublierez plus certains hommes au nom prédestiné comme Groing de la Romagère que par surcroît Félix de La Mennais traite de fou. Une thèse aurait-elle des préoccupations mnémotechniques ?

Mais au fait, dira-t-on, à quoi peut bien servir une thèse historique, en notre temps? Notre époque de mass-média, de recyclage, de technique de groupes, de choc des générations, qu'a-t-elle donc à voir avec une époque où tout le problème consistait à apprendre la lecture, le catéchisme, et à surveiller l'aller et retour de la messe et des vêpres du dimanche, pour maintenir morale et vie chrétienne, chose facile là où l'a otium » n'existe pas, et où le travail empêche presque toutes les tentations et les contestations?

C'est vrai que notre époque a des aspects nouveaux, mais pourtant cet humus d'il y a 150 ans reste l'élément nourricier de toutes nos congrégations qui aujourd'hui doivent chercher à le rendre plus nourricier, et mieux adapté à chaque essence. Oui, apprenons les techniques d'entretien des vieux arbres que nous sommes, et l'engrais, et la taille, et le sulfatage, et aussi la greffe peut être, mais n'ayons pas d'idées trop simplistes sur le nivellement des congrégations et leur alignement les unes sur les autres d'après le seul critère de la fonctionnalité.

Mettre à la place de la variété intérieure, issue d'une spiritualité vivante, la seule variété vestimentaire, c'est sans doute voyant et même divertissant, mais c'est peut-être oublier que la vie vaut plus que le vêtement. On peut border les routes de platanes ou de palmiers en matière plastique et les colorer de façons diverses pour faire oublier leur uniformité, mais Dieu sait ce qu'en penseront les oiseaux du ciel!

N.B. Ne me sentant pas compétent pour apprécier les problèmes historiques de la Société de Marie, évoqués en plusieurs endroits, j'en laisse le soin au R.P. Coste, S.M. auteur des « Origines Maristes ».

F. G. Michel

 

NOTE ADDITIONNELLE DU P. COSTE

 

El P. Coste elogia ampliamente la tesis doctoral del H. Pierre Zind, y sólo encuentra algunos detalles, inevitables siempre en esta clase de trabajos, con los que no está de acuerdo, como los siguientes: adjudicar el título de fundador al Sr. Courveille; apreciación demasiado somera sobre los « padres maristas » antes de 1830, y alguna que otra afirmación que debería haberse presentando más bien como suposición.

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Father Coste also highly praises the work of Br. Zind, stating that he has deepened the study and even thrown new light on special problems in various parts of the research. Here and there is matter for criticism: the expression " founder " for Courveille: the rather summary treatment of the Marist Fathers before 1830; at times a categorical comment where the matter is open to doubt. In short, merely some lack at times of detail that is inevitable in the best of work.

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Também o Pe. Coste louva muito o trabalho do Ir. Zind que aprofundou, meihor, re-novou os problemas peculiares a tal ou qual sector da pesquiza. Aquí e ali, no en-tanto, haveria críticas a fazer: o termo « fundador » usado para Courveille, urna aprecia-gao muito sumaria dos « padres maristas » anteriormente a 1830, certas precisoes que deveriam permanecer em dubitativo. Em resumo, apenas algumas falhas de pormenor, inevitáveis na meihor das o-bras.

 

La thèse du Fr. Zind touchant directement une période où les différentes branches du projet mariste initial se trouvaient en étroite corrélation, on ne s'étonnera pas que quelqu'un ayant passé de longues années à documenter les origines maristes vienne ajouter sa note personnelle d'appréciation aux éloges déjà décernés à ce remarquable travail.

Le mérite principal de l'auteur, on le sait, n'est pas d'avoir retracé l'histoire des débuts d'une famille religieuse déterminée mais bien d'avoir réussi à surmonter la dispersion des dépôts d'archives, l'isolationnisme des congrégations, le poids de traditions historiques séparées, pour donner une vue synthétique de trente années fécondes en fondations diverses. Le fr. Zind étant le premier à avoir tenté ce travail d'ensemble, peu de gens sans doute s'aventureront à contester ses rapprochements et ses conclusions qui longtemps feront autorité. Une contre-épreuve toutefois est possible. Les pages d'histoire particulière consacrées aux diverses fondations et dont la réunion forme la thèse, résistent-elles à la critique minutieuse de qui a défriché un de ces bouts de champs et celui-là seul?

Eh bien oui, et c'est là ce qui dans l'ouvrage du fr. Zind force l'admiration: la solidité de sa présentation des problèmes particuliers dont il ne s'est pas contenté de prendre connaissance afin d'enrichir son tableau d'ensemble mais qu'il a personnellement approfondis, voire renouvelés, comme si chacun d'eux successivement avait été l'objet direct de la thèse. Interrogé récemment sur ce qu'il pensait de l'ouvrage du point de vue de l'histoire marianiste, le R. P. Humbertclaude qui en est un des meilleurs connaisseurs, n'hésitait pas à déclarer que, hormis certains petits détails, il était satisfait de ce travail très sérieux et y avait même trouvé l'éclaircissement de points qui lui étaient restés jusque-là obscurs.

L'auteur de ces lignes, pour sa part, est heureux de dire que tous les points concernant l'histoire mariste primitive sont dans la thèse traités de première main et ceci d'autant plus que le fr. Zind, ne l'oublions pas, fut par ses publications dans le Bulletin de l'Institut, dès 1955 le vrai pionnier de cette « reprise des travaux sur les origines » qui devait rapidement trouver écho chez les pères et les sœurs maristes. Des documents comme ceux signalés en p. 325, note 2, p. 408, note 3, p. 409, note 1, avaient échappé aux recherches des éditeurs des Origines Maristes qui touchent là du doigt le sérieux des recherches de leur collègue et ami. Sur certains points, par contre, ce dernier aurait trouvé profit à feuilleter plus attentivement les quatre volumes qu'il avait en sa bibliothèque. Ainsi pour ce qui est des sœurs de Marie1, de la Congrégation de Lyon2 etc. … On aurait pourtant mauvaise grâce à insister quand on pense au peu de temps dont disposait l'auteur au moins dans la phase de rédaction de son travail.

Pour en venir au fond, la publication d'un ouvrage comme celui-ci semble bien révéler que si l'histoire mariste des débuts restait, il n'y a pas si longtemps, une de ces « poudrières » dont parle le fr. Zind (p. 14), on peut maintenant y promener la mèche de la critique sans trop craindre d'explosions. La personne et l'activité de Jean-Claude Courveille, par exemple, sont désormais assez documentées pour qu'il ne puisse y avoir de divergences graves sur l'interprétation de son rôle aux origines. Reste pourtant le problème des mots et des qualifications. Sans vouloir rompre aucune lance autour d'un terme comme « fondateur » dont ni le droit canon ni l'histoire n'ont jamais défini le contenu exact, on peut regretter de le voir appliqué sans plus de nuances à un abbé Courveille auquel on doit plus le lancement d'une idée que la réalisation effective d'une communauté. Ce n'est pas là le seul raccourci qui fasse, de ci de là, sinon exploser au moins sursauter l'historien des origines. Une certaine manière de parler des « pères maristes » avant 1830 ne rend semble^t-il pas assez compte de la vraie situation de ces prêtres séculiers aspirant à fonder une société religieuse mais nullement organisés en communauté comme c'était le cas pour les frères et les sœurs. Bien des dubitatifs aussi sont sacrifiés ici ou là à la rapidité du style3, alors qu'au contraire des points d'interrogation fleurissent (p. 13) là où l'auteur eût pu, dès ce moment, apporter des éléments de réponse nuancés. On tiendra compte, toutefois, des exigences particulières d'une thèse destinée à un public nullement confessionnel et à la nécessité de rendre vivante une histoire complexe et ramifiée. La réussite évidente de l'auteur en ce dernier domaine lui fait pardonner bien des simplifications de détail, lesquelles, encore une fois, portent plus sur les mots ou les jugements que sur les faits eux-mêmes.

Laissons de côté d'autres broutilles dont un jury ferait sa pâture mais dont le lecteur n'a que faire et remercions une fois de plus le fr. Zind d'avoir si bien su situer dans le cadre des fondations de frères enseignants au début du XIXe siècle, l'histoire humble et attachante de nos communes origines.

J. Coste s.m.

1 (') Cf. pp. 209-210 et OM 4, pp. 177-181

 

2 (2) Cf. p. 200 et OM 3, p. 785.

 

3 (3) Est-on si sûr que le recruteur de jeune Champagnat ait été l'abbé Linossier (p. 122) et que la naissante société de Marie se situait dans l'orbite des Chevaliers de la Foi (p. 123, note 1)?

 

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