Le B. P. Fondateur Ă©ducateur

Frère Lorenzo

19/Oct/2010

(Parmi les excellents travaux donnés à Saint Quentin-Fallavier, le 6 juin 1948, pour la journée du Vénérable Père Fondateur, on a pu apprécier notamment l'étude reproduite ici.)

« Ouvrir une école, c'est fermer une prison », a dit V. Hugo. L'on a souvent contesté la véracité de cette parole et l'on tente de démontrer qu'avec la multiplication des écoles, le système de répression et de protection a dû aussi se développer. Inutile de vouloir trancher la question ; un simple point d'interrogation cependant : «A-t-on réellement ouvert une école, c'est-à-dire, dans la maison de pierre, de bois ou de pisé, a-t-on toujours possédé un véritable éducateur ? Un homme capable d'allumer des intelligences, de tremper des caractères, d'élever des âmes ? Un homme qui entraîne vers les sommets, un homme qui forme des hommes dans le vrai sens du mot, des hommes complets au triple point de vue intellectuel, humain et moral ? Là où s'est trouvé un tel maître, l'école a toujours accompli une œuvre solide, durable, civilisatrice. »

Les pages suivantes voudraient buriner quelques traits de la physionomie de notre Vénérable Fondateur qui nous permettent de le considérer comme un véritable éducateur. Distinguons d'abord l'éducateur et le pédagogue ; la distinction n'est pas purement artificielle. On peut être excellent pédagogue et n'être aucunement éducateur. L'histoire de la pédagogie nous montre de ces théoriciens de l'éducation dont les idées ont rénové ou bouleversé le milieu pédagogique et qui personnellement n'ont jamais réussi à diriger un enfant, à élever une âme, à obtenir un effort véritable. L'inverse se rencontre aussi. Ces hommes que l'on dit éducateurs-nés et qui, sans formation pédagogique sérieuse, parviennent à lancer leurs disciples vers les sommets, quelles merveilles ne réaliseraient-ils pas s'ils étaient mieux outillés afin de mettre en pleine valeur leurs dons naturels ou acquis ! C'est dire qu'on n'a pas le droit d'opposer les deux termes : un véritable éducateur a l'impérieux devoir d'être un pédagogue averti. Le Vénérable Père Champagnat fut à la fois un pédagogue de l'avant-garde dans son milieu et un éducateur émérite. Laissant de côté le pédagogue, nous nous contenterons de faire ressortir quelques caractéristiques de sa carrière d'éducateur.

Nous pourrions tirer d'un livre de pédagogie, l'énumération des qualités physiques, intellectuelles, morales et religieuses d'un bon éducateur et prouver ensuite qu'elles se sont trouvées à un haut degré chez notre Vénérable Fondateur. Ce serait long et fastidieux, car il faudrait répéter des choses que tout le monde connaît. L'Église a proclamé l'héroïcité de ses vertus ; inutile de démontrer l'existence, chez lui, des vertus théologales et morales pratiquées à un degré éminent. Renforçons simplement certains traits moins approfondis par ses biographes et sur lesquels on glisse facilement.

 

I. Résultats. — Comme fiche de consolation pour ceux qui comptent les certificats, calculent les résultats probants pour juger de la valeur d'une œuvre, disons que l'apostolat de notre Vénérable Père fut merveilleusement fructueux. Si les apparences frappent, il faut toutefois aller plus loin et peser les fruits obtenus dans des circonstances des plus difficiles, pour comprendre la magnificence de l'œuvre et la grandeur de l'ouvrier.

Un jeune prêtre, ordonné depuis six mois, vicaire depuis cinq mois dans une petite paroisse de campagne presque abandonnée, jette les bases d'une congrégation enseignante. Il a recueilli deux jeunes illettrés. Jean-Marie Granjon refuse un Manuel du Chrétien sous prétexte qu'il ne sait pas lire. — « Prenez-le toujours, vous vous en servirez pour apprendre à lire et moi-même, je vous donnerai des leçons, si vous voulez. » – « Non seulement, nous dit Frère Jean-Baptiste, il apprit à lire, mais il devint encore pour toute la paroisse, un modèle de piété et de vertu. » Un an plus tard, il assiste l'instituteur dans la direction des classes. Bientôt, avec des compagnons, il peut aller faire la classe dans les hameaux. En 1819, ils prennent la direction de l'école de Lavalla avec les résultats que note Frère Jean-Baptiste : « Les classes furent mieux dirigées, les progrès plus rapides. Les enfants parfaitement disciplinés fréquentaient l'école avec plaisir. Ils aimaient leurs maîtres, travaillaient avec goût, profitaient des bons exemples et des leçons qu'ils recevaient et ils rapportaient dans leurs familles les bons principes et les pratiques de vertu qui leur étaient enseignés1. »

Nos jeunes Frères qui ont séjourné quatre ou cinq ans au Juvénat, deux ans au Noviciat puis deux ou trois ans au Scolasticat, ont-ils des résultats supérieurs ? Leur apostolat est-il aussi rayonnant et leur vertu plus solide ? Ils ont pourtant le même âge ; peut-être sont-ils plus âgés que ces premiers disciples du Père Champagnat.

En 1818, Frère Laurent dit au Fondateur : « Oh ! Monsieur, je suis trop grossier pour être religieux ; je ne suis bon qu'à cultiver la terre. » L'année suivante, il est catéchiste au Bessat et, en 1820, instituteur à Tarentaise. Ce n'était pas un docteur ni en lettres ni en théologie, mais il avait a un don particulier pour faire comprendre, aimer et goûter les vérités de la religion, pour capter l'attention des enfants et pour les attacher à ses catéchismes. Ce qui est plus admirable, c'est que les grandes personnes ne l'écoutaient pas avec moins d'attention ; elles recevaient de sa bouche, la divine parole avec autant de respect que si elle leur eût été distribuée par leur curé2 ».

«A leur arrivée à Marlhes, les Frères avaient trouvé les enfants dans une profonde ignorance et une année s'était à peine écoulée que la plupart de ces enfants savaient lire, écrire, calculer, et, ce qui est bien plus précieux, savaient par cœur tout le catéchisme, sans compter qu'ils faisaient la consolation de leurs parents et l'édification de la paroisse par leur piété et leur bonne conduite3 ».

Et le directeur n'avait que 18 ans, c'était Frère Louis, formé par les soins du Vénérable Père. L'on pourrait continuer l'énumération de faits tout aussi probants. Une preuve irrécusable, c'est que le renom des premiers Frères faisait traînée de poudre et que de partout on réclamait leurs services.

Aux fruits on reconnaît l'arbre. Celui qui dans l'espace de quelques mois, au milieu de soucis sans nombre d'organisation, les tracas d'argent et la charge de vicaire, avait réussi à former de tels maîtres devait être un éducateur hors pair.

La façon dont il avait réuni, puis entraîné la jeunesse d'abord, puis toute la population de Lavalla, confirme ses dons particuliers.

 

Il. Psychologue. a) Connaissance des hommes. — Une qualité importante d'un éducateur est de savoir juger des hommes, de connaître rapidement et sûrement les gens qu'il faudra former et diriger. Science acquise ou don naturel, certainement habitude de l'attention qui permet de déceler les traits caractéristiques, le Père Champagnat avait un coup d'œil pénétrant et presque infaillible.

« Dès le premier jour qu'il fut à Lavalla, il avait jeté les yeux sur un jeune homme pour en faire le premier sujet de la société qu'il désirait fonder. » Si J.-M. Granjon devait plus tard tomber dans les pièges de l'amour-propre, il n'en reste pas moins vrai qu'il possédait ce riche fonds, cette ardeur et cette générosité qui sont à la base de toute grande vie.

Frère Jean-Marie est scandalisé des hésitations de Frère Louis à s'engager par la profession : « Je connais Frère Louis, répond le Père, c'est un homme sûr et ferme dans sa vocation… c'est une âme forte qui ne transige jamais avec le devoir ; je vous réponds de lui et de sa persévérance dans la vie religieuse4. »

En 1830, le Vénérable Père fait la visite de la Côte-Saint-André. En compagnie de M. Douillet, il se promène quelques instants dans une vaste salle où se trouvaient les postulants. En sortant, le Père fit le portrait fidèle de chacun d'eux et dit à M. Douillet : « Le jeune homme qui est à tel endroit de la salle est un bien petit sujet. » C'était en effet le moindre de tous. M. Douillet disait plus tard : « Je fus saisi d'étonnement et je ne pouvais revenir de ma surprise en l'entendant apprécier mes jeunes gens avec tant de vérité ; car il m'avait paru ne pas les regarder et ne faire aucune attention à eux. Pourtant le jugement qu'il portait de chacun était parfaitement exact5. »

C'est parce qu'il connaissait ses Frères qu'il s'opposa si énergiquement à la fusion avec les Clercs de Saint-Viateur alors qu'il souhaitait celle des Frères de Saint Paul-Trois-Châteaux. « Cette fusion serait la ruine de notre Institut et causerait probablement celle des Frères de Saint-Viateur, par la raison que les deux congrégations ont un esprit entièrement différent, un mode de placement des sujets, des conditions de fondation et des règles souvent opposés. Proposer à nos Frères d'abandonner leurs Règles, leur méthode d'enseignement, leur manière de vivre, pour prendre celle d'une autre communauté, c'est les perdre et les rejeter dans le monde. Avec la connaissance que j'ai des choses, je ne crois pas, Monseigneur, que je puisse, en conscience, me prêter à cette mesure. Si votre Grandeur l'ordonne, je laisserai faire ; je me résignerai, c'est mon devoir ; mais je tremble pour les suites6. »

Vers le milieu du Carême 1822, un jeune homme sollicite son admission au moment même où le Vénérable voit son œuvre menacée de mort par le manque de sujets. Chance inespérée ! Non pas, puisque le Père refuse catégoriquement de le recevoir, en dépit des sollicitations et des instances qu'il fait ; la tenue et les allures du jeune homme ne lui plaisaient pas et lui firent immédiatement suspecter les motifs de sa démarche. Par contre, lorsque le transfuge revient avec ses huit recrues, le Père y découvre rapidement quelques sujets d'élite. L'humilité du biographe n'en dit rien, mais on sent facilement que le plus jeune de la' bande avait attiré les yeux et capté le cœur du Fondateur : c'était notre incomparable Frère Jean-Baptiste.

En 1830, un homme de 26 ans, réclame son admission. Après quelques minutes d'entretien, le Vénérable Père le présente à Frère Louis en disant : « En voilà un qui vous consolera des pertes que vous venez de faire !7». C'était Frère Bonaventure qui devait comme maître des novices former tant de générations de saints religieux.

b) Sens de l'adaptation. — Cette rapidité du coup d'œil, cette précision de jugement n'était pas un simple jeu d'esprit. Connaissant les hommes et les situations, il savait s'adapter merveilleusement aux uns et aux autres. Un pédagogue définissait ainsi l'intelligence : « Etre intelligent, c'est s'adapter rapidement à la situation et aux circonstances. Pas d'intelligence sans cela. » Notre Vénérable Fondateur fut donc éminemment intelligent ; il sut tirer le meilleur parti . possible des éléments et des hommes. Ce n'est pas lui qui eût appliqué le système contre lequel réagit le courant pédagogique, la standardisation de l'éducation, qui consiste à couler tous les enfants dans le même moule. Certaines classes ne sont-elles pas des lits de Procuste où l'on voudrait ramener tout le monde à la même taille, une taille qui n'est ni un honneur pour l'éducateur, ni un bienfait pour l'humanité.

Le Vénérable Père Champagnat connut chacun de ses sujets et à chacun il donna la formation susceptible de fournir le meilleur rendement. Aussi chacun des premiers Frères, dans la voie générale de l'humilité, de la simplicité et de l'amour de Marie, eut-il une note caractéristique au Frère Jean-Marie, le Vénérable Père enseigne la mortification et celui-ci s'y lança avec une ardeur imprudente ; son orgueil le perdit, mais c'est là l'exception qui confirme la règle. Frère Jean-Baptiste put nous parler du Frère Louis ou l'amour de Dieu ; de Frère Jean-Pierre ou la bonne conscience ; de Frère Chrysostome ou la solide vertu des Frères Cassien et Arsène ou la fidélité à la grâce ; du Frère Dorothée ou la vie d'intimité avec Dieu ; du Frère Stanislas ou le trésor de l'Institut ; du Frère Damien ou le véritable enfant de l'Institut.

Au début des Biographies, il fait remarquer cette individualisation de la formation, comme on dit maintenant : « Les premiers disciples du Père Champagnat nous offrent une preuve sensible des voies diverses qui mènent toutes à Dieu et à la perfection de la charité, si elles sont suivies avec fidélité. Frère François s'est toujours distingué par un attrait marqué pour la vie cachée, pour l'esprit de prière et d'union aux mystères de Notre-Seigneur. C'est par ce moyen qu'il s'est élevé à cette haute vertu que tous admirent en lui, et qu'il a rendu de si grands services à l'Institut…

« L'attrait du Frère Laurent Audras était le zèle pour l'instruction et la sanctification des petits enfants. Cet esprit de zèle était chez lui une véritable passion ou plutôt une noble vertu qui ne lui laissait pas un moment de repos… »

« Frère Antoine, toujours modeste, toujours simple, allait à Dieu par la pratique de l'humilité. Je ne suis rien, je ne puis rien, disait-il, mais je place ma confiance en Dieu. »

« Quant à Frère Louis, son grand attrait était l'amour : aimer Dieu de tout son cœur, voilà sa grande vertu et l'exercice chéri de toute sa vie…8. »

Ajoutons à cette galerie, le Frère Jean-Baptiste lui-même que le Révérend Frère Louis-Marie caractérisa par ce mot : « la vocation fervente ».

Et il ne s'agit là que d'une énumération sommaire des disciples formés directement par le Vénérable Père Champagnat.

Le secret de cette diversité de caractères dans l'unité de but, c'est le soin qu'il avait de déceler les tendances, les aptitudes de chacun, de sonder son âme et de lui tailler un idéal à la mesure de ses capacités. « Il avait, nous dit le Frère Jean-Baptiste, un don particulier pour faire aimer la vertu, pour décider les jeunes gens à de généreux efforts. Sachant que les âmes ne sont pas toutes appelées à la même perfection, ni conduites par la même voie, et que le meilleur moyen de les exciter, c'est de seconder la grâce qui les attire. en les dirigeant selon leur attrait particulier, il ne demandait de chacun que la perfection correspondant à ses dispositions. »

« Sa méthode était de demander peu d'abord, de faire parcourir comme pas à pas la voie de la perfection, mais de ne pas souffrir que l'on s'arrêtât, et moins encore que l'on reculât9 ».

Ab ! si nous faisions tous de même, comme nos résultats seraient plus encourageants et plus durables.

 

III. Créateur d'enthousiasme. – – Quel bel éloge pour un éducateur ! Qualité sine qua non, pour être un véritable éducateur ! L'exemple est de nécessité primordiale en éducation ; malheur à celui qui mériterait le reproche de Notre-Seigneur : « Faites ce qu'il dit, ne faites pas ce qu'il fait. Mais l'éducateur qui dirait tout simplement : « Mettez vos pas dans la trace de mes pieds sans regarder ni à gauche, ni à droite, sans regarder en haut surtout », cet éducateur manquerait complètement son but. Le rôle de l'éducation c'est d'éveiller des énergies, de canaliser des forces, d'exciter des ambitions pour les grandes causes ; c'est d'accrocher des vies à une étoile, puis comme le divin Maître de dire : « Duc in altum! »

Le maître qui limite les possibilités de ses élèves à la possession d'un certificat ou même d'un baccalauréat, — il se trouve des professeurs même en soutane à qui la fascination du parchemin fait oublier la culture — un tel maître qui traîne ses disciples dans les sentiers ombreux de la routine ou du terre à terre, sans jamais les conduire vers les hauteurs pour leur dire : « Voyez les horizons qui s'ouvrent devant vous ! Sentez comme on respire, comme on vit ! Emplissez vos yeux de lumière, vos cœurs de force, allez de l'avant, il y a plus et mieux encore à réaliser : vous êtes faits pour les sommets ! Les cimes vous appellent ! Sur elles seules se trouve la vraie vie ! », ce maître-là n'est pas un éducateur, mais un éteignoir — même si ses élèves obtiennent des succès à 90 %. Il est à plaindre, car il portera devant Dieu et l'humanité le poids des grandes vies qu'il n'a pas su éveiller et faire épanouir.

Certes, il faut tailler l'idéal à la mesure des possibilités de chacun ; mais il faut lui laisser le rêve, la nostalgie, le besoin, la volonté de faire mieux. Pas de plafond, mais des horizons larges et attrayants, de grandes causes pour lesquelles on s'enflamme et se dépense sans compter : telle fut l'éducation donnée par le Vénérable Père Champagnat.

Qui a enflammé l'âme du petit Gabriel Rivat au point que le curé de Tarentaise dit au Frère Louis : « Votre petit Frère François m'a empêché de dormir cette nuit. Il a des sentiments sublimes ; s'il les conserve, comme je n'en doute pas, Dieu le bénira et se servira de lui pour procurer sa gloire !

Jean-Claude Audras n'avait pour tout idéal que la culture des champs. Un an plus tard, devenu Frère Laurent, gravissant le Pilat dans la neige, les épaules chargées des provisions de la semaine, il se dit « si content qu'il ne changerait pas son emploi de catéchiste pour tous les biens de ce monde ». — « Vous avez un mauvais jour », insinue le Père Champagnat. — Non, mon Père, c'est un des plus beaux jours de ma vie I » En disant cela sa figure est rayonnante et de douces larmes de bonheur tombent de ses yeux. Qui a transformé cette vie ? La passion des âmes que lui a insufflée le Vénérable Fondateur.

Frère Louis, à 18 ans, a mis son école sur un tel pied que les paroisses voisines jalousent Marlhes, que le curé veut le retenir et lui promet d'assurer son avenir : « Mon Supérieur commande, je dois obéir ! » Voilà la réponse ; elle s'explique par l'ardeur de l'amour divin allumé par le Fondateur dans cette âme généreuse et docile, dont la vie n'est plus qu'un exercice d'amour et qui s'écrie : « Que l'amour est doux ! Que l'amour est fort ! Quels assauts il me livre ! Je ne puis m'occuper d'autre chose. Au reste l'amour me suffit et je ne veux désormais qu'étudier, contempler et aimer Jésus mon Sauveur, mon amour, ma béatitude10. »

Comment expliquer que huit adolescents, trompés sur le but de leur voyage, refusent de quitter une maison où on les applique à un travail pénible dont l'unique salaire est une nourriture pauvre et insuffisante et quelques réprimandes ou quelques punitions ?

Le Frère Jean-Baptiste nous en livre le secret : le Père leur parla de la Sainte Vierge et sut si bien enthousiasmer leur cœur que « tous, tant que nous étions, dit le biographe, nous fûmes si touchés des belles choses que notre bon Père nous dit de la Sainte Vierge, que rien au monde n'aurait pu nous détourner de notre vocation11 ».

Enthousiasme vibrant que celui du Frère Attale qui se lève en prenant son tablier de cuisine à deux mains et dit à son père, avec respect, mais avec une fermeté toute religieuse : « Mon père, vous m'affligez profondément en mettant à prix ma sainte vocation : sachez que je l'estime plus que tous les biens du monde ; quand vous m'apporteriez vingt-quatre domaines comme le vôtre, je ne vous donnerais pas ce tablier de cuisine12. »

C'est que le Vénérable savait donner une haute idée de la vocation de Frère enseignant. Relisez les deux premiers chapitres des Avis, Leçons, Sentences. Rien d'étonnant que la vie fût si fervente au Noviciat. En quels termes enthousiastes, Frère Jean-Baptiste nous la décrit : « La charité, l'union et la paix étaient admirables. Jamais aucune dispute, jamais aucune parole propre à offenser ou à blesser quelqu'un, n'a été entendu parmi nous ; nous nous aimions tous comme des frères ; point d'amitiés particulières, point d'antipathies, point de singularités ; nous n'avions qu'un cœur et qu'une âme. Quelqu'un était-il dans le besoin, tous les autres rivalisaient de dévouement pour le soulager… Une douce gaieté, une sainte joie, une grande modestie étaient les dispositions habituelles de chacun, et brillaient sur tous les visages… Oh ! heureux temps, où êtes-vous ? Je ne puis en rappeler le souvenir sans que les larmes m'en viennent aux yeux ! » Douce nostalgie qui en dit plus que tous les plus vibrants discours.

Ébranlement d'un saint enthousiasme que l'histoire du jeûne des Petits Frères ! Éveiller des enthousiasmes, c'est très beau, mais ce n'est qu'un premier pas. L'étincelle transportée par le vent peut devenir incendie destructeur. A l'éducateur, incombe l'obligation de transformer ces enthousiasmes spontanés, ces élans subits, aveugles parfois, en enthousiasme réel, stable, fondé sur des convictions, cachet d'une volonté fortement et inébranlablement confiante en Dieu, qui poursuit un idéal non seulement entrevu mais étudié et décidé pour toujours.

Le Vénérable Père avait soin de former, de diriger et au besoin d'endiguer les ambitions. Sa méthode était de demander peu d'abord. de faire parcourir comme pas à pas la voie de la perfection, mais de ne pas souffrir que l'on s'arrêtât, et moins encore que l'on reculât. Il n'expose pas aux élans sans lendemain. «Allez doucement, disait-il à ceux qui se laissaient emporter par une ferveur passagère, se portaient à des choses trop difficiles ; car la vertu ne consiste pas à beaucoup entreprendre, mais à bien faire les choses ordinaires13. » Aux Petits Frères, il donne un jeûne selon leur capacité, susceptible de fortifier leur volonté sans nuire au corps. Avant de prendre charge des classes, les Frères iront faire le catéchisme. Frère Louis apprendra comment et pourquoi on pratique l'amour. Plus tard seulement. Frère Jean-Marie recevra les instruments de pénitence entrevus un jour…. Parce qu'il ne voulut pas se plier à la formation, il se perdit en rêves chimériques. « Retranchez les trois quarts de vos résolutions, dit le Père à un autre, et accomplissez bien le reste ; il suffira pour faire de vous un bon religieux14. »

Ces quelques exemples suffisent pour démontrer dans le Vénérable, un éveilleur d'âmes, ayant à cœur d'apprendre à ses Frères à viser haut, à s'accrocher à un idéal et à y tendre fermement par leur propre initiative, mais dans les limites de la prudence et de l'obéissance qui servent. de rempart et de soutien à la faiblesse humaine.

Héritiers de son rôle ; fils de sa grande âme, soyons, nous aussi, des enthousiastes et des éveilleurs d'idéal. N'ayons pas peur d'ouvrir très larges les horizons de nos élèves, montrons-leur que de nos jours. plus que jamais, il y a des grandes causes. méritant le don complet de soi-même, des choses pour lesquelles on vit et meurt en beauté. Mais, en même temps, sachons leur faire comprendre que se lancer à l'aveuglette, sans préparation sérieuse, intellectuelle, morale, religieuse, c'est trahir les causes que l'on prétend servir. C'est dans nos maisons de formation surtout qu'il faut allumer la flamme de l'idéal en faisant bien sentir et comprendre la grandeur de notre vocation et la nécessité d'une préparation sérieuse et profonde.

Quel est le secret pour créer des enthousiasmes ? Le Père Henri de Lubac nous le livre : « Il faut que tout ce que nous écrivons soit une libération. » Oui, il faut que tout ce que nous disons, ce que nous écrivons soit le débordement d'une outre trop pleine ; autrement c'est ce que saint Paul appelle «battre l'air » ou « être un airain retentissant ». Si. au contraire, comme notre Vénérable Fondateur, nous avons au cœur une véritable passion — l'amour de Dieu et de Marie, le zèle des âmes — nos catéchismes deviendront vivants et vivifiants, tout notre enseignement en sera pénétré. Parce qu'on ne peut demeurer quelque temps auprès d'un feu ardent sans être réchauffé, nos élèves emporteront de notre contact, cette flamme qui fait les grandes et belles vies.

« Celui qui enseigne, impose ce qu'il est », dicte l'expérience. C'est bien ce qui explique l'influence de notre Père Fondateur ; ce sera aussi le secret de notre apostolat.

Ne craignons pas que cette libération devienne un appauvrissement ; au contraire, si elle est vraiment le déversement du trop plein de notre âme, elle établira un courant permettant au meilleur de nous-même de s'épanouir. Les premiers filets de la source qui vient de sourdre sont ordinairement minimes et troubles, mais une fois que le courant s'est frayé une voie, il augmente et s'éclaircit. L'enthousiasme , crée l'enthousiasme, même chez celui qui le diffuse.

 

IV. Homme d'action. a) Passionné du travail. L'œuvre du Vénérable Fondateur est immense ; il y a de quoi remplir plusieurs vies, et cependant. il est mort à 51 ans. C'est dire que pas un instant ne fut perdu. Il avait l'œil à tout et la main sans cesse à l'ouvrage.

S'il exigeait de ses Frères, ses contemporains et tous ceux qui viendront dans le cours des siècles, non seulement l'amour mais la passion du travail, il a battu large et profonde la voie à suivre : « Il était le premier à l'ouvrage, travaillait sans relâche et finissait ordinairement le dernier », dit Frère Jean-Baptiste15. Et son exemple était irrésistible.

Tout le monde connaît l'histoire du rocher qu'on prétendait infrangible et qui fondit en un jour, après que le Vénérable y eut mis le pic et raillé les ouvriers16.

 Une telle ardeur dans tous les domaines entraîna ses disciples et forma des hommes que rien ne rebutait, qui se donnaient sans compter ; il en fit de véritables apôtres.

Ne l'oublions pas, un éducateur paresseux serait un non-sens, une aberration ; on ne peut porter l'enfance, la jeunesse à remplir consciencieusement ses devoirs, si l'on n'est pas animé soi-même d'une énergie communicative.

Aussi la première disposition que le Vénérable demandait à ses postulants était l'amour du travail ; la première épreuve à laquelle il les soumettait était celle du travail manuel. Il renvoyait sans ménagement quiconque « avait mal aux coudes ».

On lui a reproché à tort de s'être spécialisé dans les travaux manuels. Non, il était pour la culture, une culture aussi large, aussi vaste que la nécessitaient les besoins du temps et que la permettaient les possibilités : deux dispositions dont il faut tenir compte lorsque nous jugeons les hommes et les faits. « Nous ne devons pas nous contenter de connaître les matières de notre programme d'une manière superficielle, mais les approfondir et !es étudier jusqu'à ce que nous en ayons une parfaite connaissance, ce qui exige de notre part une application et des études journalières soutenues », écrivait-il17.

De la théorie, il passe à l'action. Il fait composer pendant les vacances, établit des examens publics, exige des modèles d'écriture, règle des conférences trimestrielles auxquelles tous doivent se préparer par écrit et qu'il préside souvent lui-même.

S'il accepte des illettrés, il prend soin de les former ; mais avec quelle joie, il ouvre tout grands ses bras et son cœur à l'abbé Labrosse (Frère Louis-Marie), excellent élève du grand séminaire. Au Frère Louis qui est tenté, il défend de penser au latin ; mais il en donne des leçons au petit Gabriel Rivat.

Les élèves des premiers Frères travaillaient avec ardeur parce qu'ils étaient formés au travail par les enseignements et les exemples de leurs maîtres, eux-mêmes entraînés dans le courant d'activité du Vénérable Père. Quelle influence subissent les nôtres ? Le courant se fait-il encore sentir ?

b) Initiateur aux méthodes de travail. Enseigner n'est qu'une partie de la tâche d'un éducateur, la moins importante, la moins noble : il doit d'abord éduquer. Qu'il montre á son disciple, les hautes cimes où celui-ci doit atteindre ; mais surtout qu'il le mette à même d'entreprendre l'ascension avec un minimum de chances de succès.

Pour cela apprendre aux enfants à vouloir, à agir… à apprendre, à assimiler. Leur fournir des instruments ou des armes, n'est qu'un premier pas, le second est plus important : leur en apprendre le maniement. Comme le proclament les pédagogues modernes, il faut « apprendre à apprendre » ; il faut fournir des méthodes de travail. Dire ce qu'il faut faire, n'est pas suffisant ; il est important de montrer comment le faire. On écarte ainsi maintes causes de découragement, les tâtonnements, les retards et une foule d'échecs ; surtout on habitue l'enfant à travailler par lui-même : c'est là la véritable éducation.

Le Vénérable Père avait compris cette nécessité de l'initiation. Pour préparer ses Frères à l'art difficile de l'enseignement, il engage un jeune homme formé chez les Frères des Écoles Chrétiennes. Il résiste aux sollicitations de ses jeunes gens qui se croient aptes à assumer la responsabilité de l'école ; il les envoie d'abord faire la classe dans les hameaux, les y surveille et leur montre comment s'y rendre, pour intéresser, maintenir la discipline et se faire aimer des élèves.

Il en est ainsi dans tous les domaines. Pendant la construction, « si nous ne savions pas faire ce qu'il nous commandait, dit Frère Jean-Baptiste, il nous montrait avec bonté de quelle manière il fallait nous y prendre18 ».

Un jour on est pris au dépourvu par son arrivée au moment du diner ; on pèle les pommes de terre et « comme le cuisinier était nouveau, il lui montra comment il fallait s'y prendre, tenant la poêle et les faisant frire devant lui19 ».

Il pratiquait ainsi ce qu'il demandait des Frères Directeurs à l'égard des jeunes Frères : « Il faut leur apprendre à agir, leur montrer la manière de s'y prendre en exécutant soi-même devant eux ce qu'ils ne savent pas faire20. »

Pour former de bons Directeurs, il ne se contentait pas de les instruire de leurs obligations, mais il leur montrait « la manière de les remplir21 ». Il les admettait dans son conseil, ainsi leur apprenait-il « à juger, à apprécier les choses et à les traiter avec intelligence et succès22 ». Il se faisait rendre compte de leur administration ; « il louait ou blâmait suivant le cas et enseignait la manière de se conduire à t'avenir en pareil cas23 ».

Il veut que les Frères se communiquent les petits moyens que l'expérience leur a indiqués pour établir l'émulation, pour se faire aimer des enfants et pour les former facilement à la science et à la vertu : « Celui qui a des connaissances particulières et le don d'enseigner et de diriger doit les communiquer à ses confrères24. »

Voyons ce que valent nos méthodes de travail. Si nous en possédons d'intelligentes et de pratiques, faisons-en profiter nos confrères, c'est un devoir de charité fraternelle ; initions-y nos élèves, c'est un devoir de justice. Si elles sont déficientes, cherchons mieux, consultons confrères et livres de pédagogie, expérience et théorie ; perfectionnons-nous et apprenons à nos élèves à apprendre, tout en leur laissant la latitude d'adapter les méthodes à leur tempérament et à leurs aptitudes.

 

c) Formateur d'élite par l'appel à la collaboration. L'éducation est œuvre de collaboration ; l'éducateur, s'il agit seul, peut difficilement la mener à bien. Il lui faut d'abord obtenir la coopération de ses disciples pour que chacun travaille à sa formation personnelle. Plus que cela, afin de pénétrer dans tous les recoins du milieu, faire jouer toutes les cordes sensibles multiplier sa présence et son influence, l'éducateur doit faire participer ses élèves à la formation de leurs condisciples. Chimère de vouloir tout faire seul C'est borner terriblement les zones de son rayonnement et laisser un vaste domaine quasi inculte. Les directives actuelles des Papes sur l'Action catholique ne font que confirmer une expérience vieille comme le monde. Le Dieu Tout-Puissant ne fait-il pas lui-même appel à la collaboration de l'homme.

(A suivre.)

                                                                        Frère Lorenzo

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1 Vie du Vénérable Père, p. 103.

2 Vie du Vénérable Père, p. 120.

3 Vie du Vénérable Père, p. 115.

4 Biographies, p. 9.

5 V. P. Champagnat, p. 216.

6 V. P. Champagnat, p. 226.

7 Biographie, p. 83.

8 Biographies, p. 23 et 26.

9 Vie du P. Champagnat, p. 697

10 Biographies, p. 9.

11 Vie du P. Champagnat, p. 130.

12 Biographie, p. 365.

13 Vie du P. Champagnat, p. 498.

14 Vie du P. Champagnat, p. 428.

15 Vie du P. Champagnat, p. 133.

16 P. Champagnat, p. 465.

17 Vie du P. Champagnat, p. 471.

18 Vie du P. Champagnat, p. 135.

19 Vie, p. 432.

20 Avis, p. 37.

21 Vie, p. 504.

22 Vie, p. 501.

23 Vie, p. 505.

24 Vie, p. 483.

 

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