Le bienheureux Champagnat et le Vénérable de la Mennais

F. Henri-Charles Rulon

24/Oct/2010

Avec la bienveillante permission de l'auteur, nous sommes heureux d'offrir aux lecteurs du Bulletin de l'Institut, ce parallèle intéressant entre le Bienheureux Marcellin Champagnat et le Vénérable Jean-Marie de la Mennais, fondateur des Frères de l'Instruction Chrétienne de Ploërmel, que leur revue de famille, La Chronique, a publié dans son numéro d'octobre 1956.

Le 29 mai 1955, eut lieu à Rome la béatification du P. Champagnat, fondateur des Petits Frères de Marie. Ce fut un jour de grande joie pour ses enfants. « L'honneur fait au Père, relate leur Bulletin, ennoblissait du coup tous ses fils, et ceux-ci ne pouvaient pas ne pas être heureux. » Notre Institut s'est associé à la joie de la congrégation-sœur, et tous nos Frères se sont réjouis fraternellement avec les Frères Maristes. Nous disons fraternellement, car les relations entre les deux congrégations ont toujours été marquées d'un cachet particulier d'intimité. D'ailleurs la béatification du P. Champagnat était un peu la fête de toutes les congrégations enseignantes ; car, en le béatifiant, l'Eglise consacrait et glorifiait la grande forme moderne d'apostolat: l'enseignement chrétien. Aussi nos Supérieurs pensèrent-ils que notre Institut ne devait pas être absent aux grandes fêtes du 29 mai ; le Révérend Frère Supérieur Général et le T. C. F. Albert-Marie, premier assistant, se rendirent donc à Rome pour représenter tous nos Frères à la cérémonie et témoigner par là de l'estime et de l'affection que les fils de J.-M. de la Mennais portent aux fils du Bienheureux Champagnat.

Nous ne dirons pas les fastes de cette journée : les journaux en ont donné de longs comptes rendus que tout le monde a lus. Nous voudrions plutôt, dans cette brève étude, instituer un parallèle entre les deux Fondateurs, afin de les mieux saisir dans leur originalité, par le contraste de leur origine, de leur vie et de leur caractère. En leur vivant, ils ne se sont point connus, quoique le P. de la Mennais ait eu de nombreuses relations épistolaires avec l'abbé Mazelier, fondateur des Frères de Saint-Paul-Trois-Châteaux, lesquels s'unirent, en 1842, à la congrégation du Bienheureux Champagnat. Notre Vénérable Père approuva fort cette réunion. « Vous avez fait un riche cadeau aux Frères Maristes, écrivit-il à son ami, en leur agrégeant les vôtres. Cette union me paraît dans l'intérêt de tous : une congrégation trop peu nombreuse se serait soutenue difficilement, si bonne qu'elle eût été à l'origine. » C'est là la seule allusion que notre Père ait faite à l'œuvre du Bienheureux Champagnat ; quant à sa personne, il n'en a jamais parlé dans sa correspondance. Pourtant, quoique très différents l'un de l'autre, ils étaient tous deux de la même race et dignes de se comprendre.

Leur premier trait commun, c'est qu'ils ont été rigoureusement contemporains et ont vécu dans le même cadre de vie. Le P. de la Mennais est l'aîné de neuf ans du Bienheureux Champagnat qui naît en 1789 ; ils sont donc insérés tous deux dans la même réalité temporelle et ont connu les mêmes régimes politiques : Révolution, Empire, Restauration et Gouvernement de Juillet. Le plus jeune disparaît le premier, dès 1840, à l'âge de 51 ans ; l'aîné lui survivra de vingt ans. Ce synchronisme se poursuit dans les dates importantes de leur vie : le Bienheureux Champagnat reçoit ses premiers disciples en 1817, et c'est la même année que le P. de la Mennais commence ses initiatives scolaires en appelant les Frères des Ecoles Chrétiennes à Saint-Brieuc… Le premier, après les tâtonnements du début, établit le centre de son Institut à l'Hermitage en 1824-1825 ; le second s'installe à Ploërmel en novembre 1824… Le premier attend jusqu'en 1826, avant de permettre à ses Frères de se lier par des vœux ; le second n'autorisera la première profession qu'en 1820, soit quatre après l'entrée des premiers Frères à Auray… La rencontre des dates n'est pas fortuite : elle traduit seulement à l'extérieur le même cheminement prudent des deux hommes de Dieu sur la route de la fondation.

Pour l'un et pour l'autre, il fallut une circonstance providentielle pour les amener à prendre conscience de leur vocation de Fondateurs. Pour le Bienheureux Champagnat, ce fut la rencontre d'un pauvre enfant en train de mourir et qui ne connaissait pas un mot de religion. « Rentré à la cure, raconte l'historien des Frères Maristes, le vicaire est épouvanté de l'état d'ignorance de son petit paroissien, et il se décide à commencer l'œuvre entrevue dans ses projets : la fondation d'une congrégation d'instituteurs religieux, qui se dévoueront à la jeunesse en péril. » L'occasion qui fit semblablement passer le P. de la Mennais de la pensée à l'acte, ce fut la lutte qu'il eut à soutenir contre l'enseignement mutuel à Saint-Brieuc entre 1817 et 1819. Non contents d'y avoir ouvert une école, les Libéraux entreprenaient d'y annexer une école normale d'instituteurs ; le P. de la Mennais neutralisa immédiatement cette initiative en ouvrant un noviciat dans sa maison et en recrutant ses premiers sujets.

Les deux Fondateurs furent encore dirigés par la même pensée dans la genèse de leur œuvre : celle de suppléer les Frères des Ecoles Chrétiennes qui n'allaient que dans les villes. Tous deux décidèrent que leurs Frères seraient d'abord les apôtres des campagnes et des petites localités. Toutefois, ils n'appliquèrent pas ce principe de la même façon. Le Bienheureux Champagnat, à la suite de saint Jean-Baptiste de la Salle, n'admit pas de « Frère solitaire », et toujours ses disciples furent deux ou davantage pour ouvrir des écoles. Le P. de la Mennais, au contraire, envoya ses Frères seuls dans des centaines de bourgades bretonnes, leur donnant comme supérieur le curé de la paroisse et comme asile le presbytère… Tous deux différèrent aussi sur l'extension à donner à leur œuvre : tandis que le Bienheureux Champagnat écrivait : « Tous les diocèses du monde entrent dans nos vues ; à tous nous voulons donner des Frères », le P. de la Mennais circonscrivit étroitement à la Bretagne l'aire d'expansion de son Institut et refusa systématiquement toutes les offres de fondation venues d'ailleurs, les colonies françaises exceptées.

 Si le cadre et le déroulement extérieur de leur vie rapprochent les deux Fondateurs, on ne peut imaginer deux hommes plus différents pour ce qui est de la situation sociale et du caractère. Le Bienheureux Champagnat naît dans une ferme des montagnes du Forez, est occupé toute sa jeunesse aux durs travaux des champs, exerce tous les métiers et y excelle ; il apprend tard à lire et à écrire, commence son séminaire à 16 ans et éprouve les mêmes difficultés intellectuelles que son camarade de classe Jean-Marie Vianney. Sa carrière ecclésiastique sera aussi des plus humbles et se réduira à exercer les fonctions de vicaire dans une pauvre bourgade perdue des montagnes de son pays natal. En regard, le P. de la Mennais fait figure de patricien et de grand intellectuel. Sa famille est riche et appartient à la grande bourgeoisie lettrée du XVIII° siècle ; il naît dans un bel hôtel, et son enfance connaît cette fameuse « douceur de vivre » qui a laissé une telle nostalgie à ceux qui l'ont goûtée. Le malheur des temps ne lui permet pas, à lui non plus, de faire des études régulières ; mais il a des précepteurs et un oncle qui fait ses délices de Tacite et d'Horace. Dieu lui a donné en partage une magnifique intelligence et une mémoire extraordinaire, qu'il nourrira par des lectures immenses. Il ne tenait qu'à lui de rivaliser avec son frère, au premier rang de la pensée contemporaine ; il préfère se livrer tout entier aux tâches apostoliques. Bientôt les dignités ecclésiastiques fondent sur lui : secrétaire d'un évêque, vicaire capitulaire pendant cinq ans, vicaire général de la Grande Aumônerie pendant deux ans. Plusieurs fois, il est proposé pour l'épiscopat qu'il refuse. Enfin, dernière chance et non la moindre : il est le frère du prêtre le plus célèbre de France. Tout à coup, en 1824, il sacrifie toutes les dignités humaines à sa petite congrégation ; il quitte Paris pour se retirer à Ploërmel. La destinée des deux Fondateurs se rejoint alors dans la voie royale de la sainte croix. Mais si l'épreuve est la même, elle va les affecter bien différemment.

Le Bienheureux Champagnat est longtemps persécuté par ses confrères, qui le prennent pour un homme entêté et sans capacité, pour un illuminé qui tente Dieu par des entreprises inconsidérées. Son curé lui prodigue les plus cinglantes avanies. Trompé par la rumeur publique et par de faux rapports, un vicaire général l'abreuve d'humiliations et veut annexer ses Frères à une autre congrégation dont il est le fondateur. L'archevêque de Lyon lui retire la direction de son œuvre et la donne à un autre prêtre, qui a heureusement l'esprit de refuser ce douteux honneur. Un autre prêtre intrigue auprès de lui et arrive à le supplanter comme supérieur. On dirait que le pauvre Fondateur collectionne tous les genres d'épreuves et toutes les humiliations. Il ne connaîtra un peu de relâche qu'à la fin de sa vie, quand enfin ses vertus et le succès finiront par l'imposer et triompheront de l'envie, de la calomnie, des soupçons et des cabales…Pendant longtemps, le P. de la Mennais ne connut pas ces persécutions mesquines : sa valeur et son nom le mettaient à l'abri des attaques sournoises et des vengeances immondes. Vint le jour cependant où l'épreuve fondit sur lui, jour néfaste où son malheureux frères se révolta contre l'Eglise. Alors toutes les médiocrités qu'avait éclaboussées son génie, tous les intrigants, les ignorants, les délateurs professionnels se liguèrent contre lui pour le déchirer, le dénoncer et l'avilir. Désormais, il est un homme dangereux et compromettant, un suspect dont on soupçonne tous les actes et toutes les paroles. Sa congrégation de prêtres le rejette ; ses anciens confrères mettent en doute sa foi et sa probité ; des amis le trahissent ou l'abandonnent ; un évêque l'interdit ; un autre brise momentanément avec lui. Son nom, qui autrefois était une force et une recommandation, devient un épouvantail et un objet d'horreur. Suprême douleur enfin, de toutes la plus poignante et plus intime : son frère, après avoir quitté l'Eglise et donné le spectacle du plus grand scandale du siècle, meurt dans l'impénitence et est enterré civilement. Cette défection retentissante, qui fut la grande épreuve de sa vie, fut aussi le tremplin providentiel qui le fit accéder à la plus haute vertu. Jusque-là, il n'avait connu ni l'insuccès, ni l'humiliation, ni l'hostilité ; à partir de 1834, les hommes lui manqueront, et il devra plus que jamais se confier et s'abandonner à Dieu.

Le cardinal Gerlier, le lendemain de la béatification du Bienheureux Champagnat, fit admirer à ses auditeurs dans la vie du serviteur de Dieu « les jeux de la Providence qui se rit de la sagesse des hommes ». Au terme de cette courte étude, on peut bien dire que c'est leur fidélité héroïque à jouer ces jeux divins, si souvent obscurs et déroutants, qui a rendu frères en une commune ascension spirituelle deux hommes aussi différents que le Bienheureux Champagnat et le Vénérable de la Mennais. Plaise à Dieu que l'Eglise décerne bientôt au second la couronne de gloire qu'elle vient de mettre sur le front du premier !

F. Henri-Charles Rulon, des Frères de l’Instruction Chrétienne.

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