Le bienheureux père Champagnat et la Société de Marie

J. Coste, S. M.

12/Apr/2010

Nous devons à l'obligeance de l'auteur et aux responsables de la revue Notre Collège, de Saint-Chamond — Collège dirigé par les Pères Maristes — l'autorisation de reproduire, pour le bénéfice de nos lecteurs, l'article du Révérend Père Coste, archiviste des Pères Maristes, à Rome, sur le rôle du Bienheureux Père Champagnat dans la fondation de la Société de Marie.

 

Le 29 mai 1955 a vu à Rome la béatification du Père Champagnat, Père Mariste et fondateur des Petits Frères de Marie qui vécut et mourut à quelques kilomètres de Saint-Chamond. Plus d'une fois nos congés nous ont fait mettre nos pas dans les siens… Notre Collège ne pouvait donc manquer de s'associer aux commémorations qui dégagent cette année pour le monde chrétien le sens de cet événement.

Encore fallait-il choisir un centre de perspective… Les plus belles pages de la biographie du nouveau Bienheureux et les traits essentiels de sa physionomie morale étant abondamment évoqués dans les panégyriques et les publications récentes, nous nous sommes proposé ici un but plus restreint : présenter le Père Champagnat à travers ce qui fut le grand souci de sa vie depuis le séminaire : la Société de Marie. Brièvement nous évoquerons la croissance de cette œuvre, essayant de situer à chaque étape le rôle personnel qu'y joua notre personnage.

Les responsabilités qu'assume un adulte, les initiatives et les décisions qu'il prend, les renoncements qu'il sait consentir, tout cela ne nous révèle-t-il pas une part importante de sa valeur, celle précisément à laquelle nous sommes aujourd'hui le plus sensibles ? Rencontrées sur ce terrain, les vertus religieuses nous touchent peut-être davantage et l'on nous pardonnera d'avoir tenté d'atteindre à ce niveau l'émouvante sainteté du Bienheureux Père Champagnat.

 

Au Grand Séminaire (1814-1816).

1ier novembre 1814. Marcellin Champagnat, 25 ans, entre en seconde année de théologie au grand séminaire Saint-Irénée, à Lyon. Fils d'un cultivateur de Marlhes, il a commencé à 16 ans, au petit séminaire de Verrières, des études persévérantes et difficiles. Sa volonté tenace et sa piété sans illusions sont ses meilleurs atouts. Dans ce jeune abbé, qui sait ce qu'il en coûte d'apprendre, une vocation d'éducateur est en train de germer que des catéchismes de vacances ont permis de révéler. Tout cela n'attend qu'une impulsion pour se nouer autour d'un but concret et déjà, sans qu'il s'en doute, Marcellin côtoie les compagnons avec lesquels va se jouer sa vie :

Jean-Claude Colin, Etienne Déclas, Etienne Terraillon, Jean-Baptiste Seyve, sont ses condisciples depuis la Philosophie à Verrières. Eux aussi sont prêts à ne pas marchander leur générosité à une époque où les besoins religieux sont criants. Il ne manque qu'une étincelle pour faire partir une flambée magnifique. Un «nouveau » entre cette année au Séminaire qui va se charger de la lancer.

Jean-Claude Courveille — c'est là son nom — a 27 ans. Retardé d'abord dans ses études par une cécité presque totale, guéri à 22 ans durant un pèlerinage au Puy, il a séjourné quelque temps au Séminaire de cette ville. Sa sensibilité ardente, sa parole convaincante et jusqu'à sa piété démonstrative le prédisposent à un rôle de premier plan dans un milieu déjà préparé. Il ne va pas tarder à le jouer.

Avant la fin de l'année scolaire M. Courveille communique à M. Déclas, vocation retardée comme lui, le plan d'une Société de prêtres qui imiterait les missions de saint François-Régis. A côté de la Société de Jésus, son modèle, celle-ci s'appellerait Société de Marie et tous ses membres recevraient le nom de Maristes. De cette Société il dit avoir reçu l'idée, un jour de ferveur, aux pieds de Notre-Dame du Puy. M. Déclas accepte de tout cœur la proposition. On s'écrit durant les vacances et à la rentrée suivante le projet commence à se répandre. Les séminaristes nommés plus haut adhèrent dans les premiers. D'autres les suivent. Finalement ils sont douze à signer avec l'approbation de l'autorité un petit formulaire d'engagement. Au lendemain de l'ordination, où bon nombre d'entre eux ont reçu la prêtrise, une messe à Fourvière scelle avant la dispersion l'unité du petit groupe.

A l'intérieur de ce groupe, quel a été le rôle joué personnellement par M. Champagnat ? Sans prendre figure d'initiateur, il est intervenu positivement dans les entretiens, attirant avec insistance l'attention de ses confrères sur un point particulier : jamais les prêtres seuls ne pourront venir à bout de la tâche d'évangélisation qu'on se propose. Leur effort restera incomplet sans un travail d'éducation populaire en profondeur qu'ils ne peuvent assurer : « Il nous faut des Frères. » Le slogan, répété, finit par produire son effet : « Eh bien, chargez-vous des Frères, puisque vous en avez eu la pensée. » Cette réplique de ses premiers compagnons, jamais le Père Champagnat ne l'oubliera. Il y avait mission explicite : il l'accomplirait. Vingt et un ans plus tard, avec la discrète fierté du bon ouvrier qui a fait sa part du travail, il remettra entre les mains du premier Supérieur général canoniquement élu, «la branche des Frères qui m'a été confiée en 1816 ».

 

La Diaspora (1816-1823).

Après leur ordination les aspirants maristes sont dispersés dans le diocèse de Lyon qui comprend, depuis le Concordat, le Rhône, la Loire et l'Ain. A la tête du diocèse se trouve alors un Conseil de vicaires généraux remplaçant le cardinal Fesch exilé à Rome. Face aux projets de fondations religieuses, spécialement féminines, qui surgissent dans un nombre considérable de paroisses, ce Conseil archiépiscopal entend adopter une tactique uniforme et prudente : éprouver ; interdire les vœux prématurés ; favoriser, après un temps, l'assimilation du groupe à une congrégation déjà existante. L'un des membres du Conseil, le vicaire général Bochard, a même des vues plus précises sur cette coordination des bonnes volontés dispersées. Il a formé lui-même, en 1814, le projet d'une Société de la Croix de Jésus qui révélera peu à peu ses dimensions : Prêtres, Frères, Sœurs seront fondés tour à tour et ce créateur entreprenant verrait volontiers les autres initiatives converger vers la sienne.

Dans ces conditions, la Société de Marie projetée au Grand Séminaire ne peut espérer ni reconnaissance officielle, ni possibilité d'action coordonnée. L'unité restera toute spirituelle, chacun des aspirants maristes devant s'efforcer de faire à sa place tout ce qui dépendra de lui.

M. Courveille est extérieurement le plus actif. Encouragé au Séminaire par M. Bochard, qui voit en lui un auxiliaire d'élite pour sa Société de prêtres, il est placé dans la communauté sacerdotale de Verrières où le vicaire général compte des sympathies. Mais après un an il faut déchanter. M. Courveille reste attaché à son propre projet. Transféré à Rive-de-Gier, où se trouve une forte communauté de jeunes institutrices aspirant à la vie religieuse, il réunit plusieurs de ces filles sous le nom de Sœurs de Marie. Le curé de la paroisse, fidèle à la manière de voir de l'archevêché, n'approuve pas le groupement qui doit émigrer en partie dans le diocèse de Grenoble. A partir de 1819, l'abbé Courveille, curé à Epercieux, près de Feurs, s'occupe de réunir des Frères. Ceux-ci ouvriront même une ou deux écoles qui ne pourront tenir plus d'un an. Ils seront remplacés par les Frères de M. Bochard.

M. Colin, nommé vicaire à Cerdon, a conquis au projet son frère aîné, curé. Celui-ci fait venir dans la paroisse deux pieuses filles qu'il a connues à Coutouvre. L'une d'elles restera près d'eux. L'autre, après quelque temps, ira prêter main-forte aux religieuses de M. Courveille dans le diocèse de Grenoble. Il n'y aura pas d'autre réalisation extérieure à Cerdon durant cette période. Mais un travail en profondeur se fait dont l'importance se révélera avec le temps. L'abbé Colin mûrit dans le silence une règle pour la Société. De Cerdon aussi part, en 1822, une lettre au Pape Pie VII qui procurera à la Société naissante un Bref d'encouragement sans qu'en soient changées pour autant les dispositions de l'administration diocésaine. Enfin l'abbé Colin, dont le rôle s'affirme de plus en plus, se rend par deux fois à Paris et soumet au Nonce le plan, les règles et les désirs de la Société.

MM. Déclas et Terraillon, avec quelques autres compagnons du Séminaire (Gillibert, Jacob, Seyve) persistent dans leur projet sans entreprendre pour autant d'action extérieure. D'autres au contraire (MM. Verrier et Pousset) adhèrent après quelques années au projet de M. Bochard.

Durant ce même temps que devient l'abbé Champagnat ? Au milieu de difficultés sans nombre il déploie une activité patiente qui seule au cours de cette période aboutira à des résultats d'envergure. Nommé à La Valla, il a senti rapidement se confirmer ce qu'il pressentait au Séminaire : la nécessité d'avoir à tout prix des Frères éducateurs pour les campagnes. A défaut d'éléments déjà préparés, il prend ce qui se présente à lui. Deux jeunes gens auxquels il apprend à lire et à écrire seront les bases de cette congrégation enseignante et dès 1816 une maison, achetée avec la participation de M. Courveille, abrite les premiers candidats. Malgré le faible bagage intellectuel des recrues et la pénurie des ressources du vicaire, l'œuvre s'affermit et s'étend. Au sud de Saint-Chamond, dans la montagne, une toile d'araignée patiemment se tisse. Successivement La Valla, Marlhes, Le Bessat, Saint-Sauveur, Tarentaise, Bourg-Argental, reçoivent des Frères pour leurs écoles. Outre l'inquiétude de l'Académie, ce succès entraîne l'opposition déclarée de M. Bochard. A plusieurs reprises le vicaire de campagne refuse d'unir ses Frères à ceux du Vicaire général. Le ton monte alors : intimidation, menace de fermeture des établissements et, pour finir, l'éventualité redoutable des censures ecclésiastiques mises sous les yeux de l'abbé. Pour un prêtre passionnément attaché à son devoir, la réalisation de cette dernière menace marquerait l'écroulement de tout ce qui a fait sa vie. Abandonné par son confesseur, vertement semonce par son curé, M. Champagnat est à la pointe extrême du drame de l'obéissance sacerdotale. Confiant en Marie et en son bon droit, il croit pouvoir maintenir sa position tant que l'autorité n'aura pas donné d'ordres formels. Elle ne les donnera pas.

 

Les nouveaux diocèses (1823-1824).

L'année 1823 voit en effet se réaliser enfin la réorganisation des diocèses français que d'interminables négociations ont repoussée depuis la Restauration. La situation des aspirants maristes va s'en trouver radicalement changée.

Le siège de Belley, rétabli, comprendra tout le département de l'Ain, donc Cerdon ; il est confié à Mgr Dévie. Sur le siège de Lyon, dont le territoire se limite désormais au Rhône et à la Loire, un administrateur est nommé : Mgr Gaston de Pins. Les chefs des deux diocèses, soucieux de restauration religieuse, vont s'efforcer d'utiliser au maximum les bonnes volontés et notamment celles des Maristes qui se trouvent sous leur juridiction. Si la Société naissante se trouve dangereusement partagée en deux, chacun des deux tronçons recevra de cette situation nouvelle une impulsion décisive.

A Belley, les abbés Colin ne tardent pas à prendre contact avec Mgr Dévie, qui a reçu du Nonce le dossier de la Société de Marie. L'amélioration est vite sensible : autorisées à se mettre en communauté à Cerdon, les Sœurs maristes s'accroissent rapidement. M. Déclas peut rejoindre les abbés Colin. Puis, au milieu de 1825, toute cette petite colonie mariste se transfère dans la ville épiscopale qui servira aux prêtres de base de départ pour les missions rurales.

A Lyon, quinze jours après l'intronisation de Mgr de Pins, le nouveau Conseil archiépiscopal prend acte de la réussite des Frères du Père Champagnat. Ce dernier sera « encouragé dans cette œuvre ». De ce côté-là aussi, des pas rapides sont faits : Achat d'un terrain pour l'établissement d'un noviciat ; construction de ce nouveau bâtiment (l'Hermitage), avec l'aide financière de Monseigneur. Pour ces tâches, M. Champagnat ne peut suffire seul. Après un essai malheureux pour s'adjoindre M. Seyve, l'un des douze du Séminaire, il recourt à M. Courveille lui-même, qui est déchargé pour cela de sa cure d'Précieux. En 1825, c'est au tour de M. Terraillon de venir s'adjoindre au groupe mariste. Par sa ténacité, M. Champagnat a mérité ainsi de devenir le centre de l'œuvre dans le diocèse de Lyon, celui vers lequel on converge et qui tient réellement en ses mains les destinées de l'entreprise.

 

La crise de 1826.

Toutefois, cette place centrale occupée en fait par le Père Champagnat dans le groupe de Lyon était loin d'être reconnue en droit. M. Courveille, qui avait lancé l'idée de la Société au Grand Séminaire, restait toujours officiellement le responsable de l'œuvre, bien que la différence entre l'attitude adoptée à son égard par les autorités civiles et celle où se maintenait l'administration diocésaine trahît déjà les réserves de cette dernière. M. Champagnat, en tout cas, n'hésitait pas à reconnaître M. Courveille comme Supérieur de la Société et ce dernier agissait spontanément sous ce titre. Cependant l'écart entre la position semi-officielle de l'homme et la faiblesse de son influence réelle allait provoquer une crise décisive pour l'avenir de la Société tout entière.

Sur les détails de cette crise nous ne pouvons nous attarder ici. Disons seulement que n'ayant pu gagner la confiance des Frères ni s'en faire accepter officiellement comme Supérieur, M. Courveille se mit dans une position sans cesse plus délicate et dut en fin de compte disparaître brusquement. La gloire du Père Champagnat est d'avoir tout au long de cette douloureuse période empêché une situation difficile de s'envenimer en conflit de personnes. Indifférent à tout prestige personnel, passionné par la sauvegarde, coûte que coûte, de la communauté qu'il avait engendrée, il sortit de l'épreuve grandi aux yeux de tous. Tandis que M. Terraillon, découragé, quittait l'Hermitage à la Toussaint 1826, le Père Champagnat, resté seul prêtre, pouvait se rendre le témoignage d'avoir sauvegardé l'essentiel. Bien plus, par la seule force de sa prière et de son désintéressement, il avait donné à son œuvre des bases qui ne seront plus ébranlées.

 

Le groupe de Lyon jusqu'en 1830.

La branche des Frères désormais solide malgré ses graves difficultés financières et l'absence d'une autorisation gouvernementale vainement sollicitée, allait poursuivre son développement. Mais avec la disparition de M. Courveille et le retrait de M. Terraillon, la branche des prêtres n'avait-elle pas pratiquement cessé d'exister dans le diocèse de Lyon ? Accablé par le souci d'un Institut comprenant déjà quatre-vingts frères, répartis en seize écoles, abritant plus de deux mille enfants, M. Champagnat n'allait-il pas se consacrer uniquement à cette tâche ? Les mésaventures de celui qui avait lancé le projet de la Société au Grand Séminaire semblait inviter à jeter un voile sur le passé. Par ailleurs, les autorités diocésaines refusaient encore et refuseront longtemps, de reconnaître le moindre lien entre les Maristes soumis à leurs juridictions respectives. Une Société de prêtres dans le diocèse de Belley, un Institut de Frères dans le diocèse de Lyon, telle était la réalité concrète à laquelle il semblait que l'on dût se tenir.

Que cette éventualité — avons-nous le droit de l'appeler tentation ? — ait traversé l'esprit du Père Champagnat, on en a des témoignages certains. Mais c'est un fait qu'il la repoussa. Sa fidélité aux promesses du Grand Séminaire, la persuasion où il était que la Société de Marie projetée, avait une mission et qu'elle ne la remplirait que par l'union des diverses branches, lui firent, contre toute espérance, espérer en la renaissance d'un groupe de prêtres dans le diocèse de Lyon. En mai 1827, un jeune diacre, Etienne Séon, en stage au collège de Saint-Chamond, vient rendre visite à l'Hermitage. Il est conquis par l'œuvre. Quelque temps plus tard, ayant reçu l'ordination sacerdotale, il viendra se joindre au Père Champagnat. 1828 verra s'agréger M. Bourdin. 1829, M. Pompallier. Un groupe renaît sur des bases nouvelles, auquel M. Champagnat communique l'esprit originel. La Société de Marie reste ainsi, en fait, sinon en droit, supra-diocésaine et la force qu'elle puise en ce fait lui permet de sauvegarder son originalité propre. Dans le jeu difficile de l'équipe mariste, le Père Champagnat a posé un atout maître. Avec le temps, son rôle s'avérera capital.

 

Vers l'approbation des Pères (1830-1836).

En 1830, un pas décisif est franchi : désireux de resserrer leurs liens, les deux groupes de Lyon et de Belley se réunissent dans cette dernière ville pour élire un Supérieur central. Le Père Colin, qui depuis un an dirige le Petit Séminaire de Belley et dont l'ascendant sur ses confrères n'a cessé de grandir, se voit confier cette charge délicate. Pour compléter cette mesure, le groupe lyonnais se choisira un recteur provincial. Voilà le Père Champagnat désigné comme le chef de la Société dans le diocèse de Lyon. Désormais, c'est à un double problème qu'il devra faire front : harmoniser dans le groupe qui lui est confié les exigences différentes des Pères et des Frères et sauvegarder l'unité des Frères employés les uns dans les écoles et les autres au service des communautés des Pères. Le premier problème se résoudra par la fondation à Valbenoîte d'une communauté séparée pour les Pères du diocèse de Lyon. Quant au second, il sera tranché sur le papier, par la distinction entre Frères Maristes (enseignants) et Frères Joseph (voués aux tâches matérielles), mais la pratique ne tiendra pas toujours compte d'un arrangement encore trop imprécis. C'est dans cet état de choses que le Père Colin porte à Rome, en 1833, le plan de la Société et ses Règles : Pères, Frères, Sœurs, Tiers-Ordre… Le corps apparaît trop vaste au Saint-Siège qui diffère l'approbation. Deux ans plus tard cependant, faisant suite à l'acceptation de la mission d'Océanie par les Maristes, arrive le Bref pontifical approuvant la Société des Prêtres. Ceux-ci peuvent élire un Supérieur général et faire les vœux de religion. Vingt aspirants maristes sont réunis à Belley pour cette double cérémonie, le 24 septembre 1836. Près de la moitié d'entre eux doit au Père Champagnat d'avoir connu la Société ou d'y avoir persévéré. Désormais, tous obéiront directement au Supérieur général nommé à l'unanimité : Jean-Claude Colin. Dans le groupe qui entoure le nouvel élu, le Père Champagnat n'est qu'un Mariste parmi les autres. C'est là le principe de sa joie et, à la retraite qui suivra, les Frères recevront le trop-plein de son bonheur.

 

Les dernières années (1836-1840).

Dans la pratique, la profession religieuse du Père Champagnat ne change rien à sa situation vis-à-vis de la branche des Frères qu'il continue à diriger comme par le passé. En 1837 toutefois, par souci de régularité canonique, il est invité à donner sa démission de Supérieur des Frères et se voit immédiatement confier à nouveau la même charge par son Supérieur général. Il lui reste alors à peine trois ans de vie. Il les emploiera à consolider son Institut qui comptera au moment de sa mort quarante-cinq maisons. Resterait à fixer les modalités des rapports entre les Pères et les Frères et le type d'union devant exister entre les deux branches. L'expérience montre les aspects complexes du problème. Alors que le Père Colin à certains jours pencherait plutôt pour l'autonomie des Frères, le Père Champagnat tient fermement à l'union. C'est elle qu'il recommandera en des termes décisifs dans son Testament spirituel fait le 18 mai 1840 et remis entre les mains du Supérieur général de la Société. Vingt jours après il s'éteint à l'Hermitage, après une vie qui pas un instant n'a dévié de la ligne qu'elle s'était tracée. Depuis six mois déjà un Frère, élu lors d'une réunion générale des profès de l'Institut, a remplacé le Fondateur, dans le gouvernement de ce dernier.

Après la mort du Père Champagnat, les rapports des Pères et des Frères Maristes évolueront lentement vers un règlement définitif. En 1842, l'union des branches sous un même Supérieur général, instamment demandée à Rome par les deux groupes est refusée par le Saint-Siège. En 1845, le Chapitre général des Pères approuve l'idée d'une union morale ne laissant au Supérieur général qu'un droit de regard très atténué sur la branche des Frères. En fait, les deux congrégations se gouvernent séparément et l'autonomie absolue sera officielle en 1852. Onze ans plus tard, l'Institut des Petits Frères de Marie est approuvé comme tel par le Saint-Siège. Il représente aujourd'hui, après les Frères des Écoles Chrétiennes, l'Institut de Frères de beaucoup le plus nombreux dans l'Église universelle.

 

Conclusion.

« Depuis que Dieu m'a fait la grâce de me donner à la Société de Marie, je n'ai eu qu'un seul désir, celui de la voir se constituer et se développer en toutes ses parties. Tous mes travaux par le passé ont eu pour but le succès de cette œuvre et jusqu'à ma mort, s'il plaît à Dieu, je poursuivrai ce but. »

Ces paroles, prononcées un jour avec force par le Père Champagnat, résument admirablement ce que nous avons essayé de montrer en des pages trop longues et pourtant déjà trop schématiques. La vie du Père Champagnat fut profondément une, dominée tout entière par le souci d'une seule œuvre à promouvoir, à maintenir, à développer. Cette unité mérite d'être pesée à son vrai poids. Elle n'était pas — on l'aura senti peut-être — une limitation facile, mais une conquête patiente et héroïque sur les forces de désagrégation qui menaçaient l'entreprise. Fondateur des Petits Frères de Marie, co-fondateur des Pères Maristes…, ces titres que nous donnons aujourd'hui à l'ancien vicaire de La Valla sont profondément justes et mérités. Mais ils nous masqueraient l'essentiel, s'ils nous laissaient croire que le Père Champagnat avait fait plusieurs parts dans sa vie. Ce fils de paysan, réaliste et tenace, a joué son existence entière sur une seule Œuvre, voulue par la Vierge, qu'il ne se sentait pas le droit d'abandonner. Cette fidélité sans phrases, inscrite dans une série d'initiatives et de renoncements courageux, l'a contraint pour ainsi dire à ne miser que sur Dieu et en elle réside une part importante de sa sainteté. Même après que l'expérience et les désirs de l'Église ont fait des Pères et des Frères Maristes deux congrégations autonomes, le sens profond de l'action du Père Champagnat reste intact. Un patrimoine spirituel en effet ne se divise pas et les deux Instituts aujourd'hui regardent comme leur plus authentique richesse tout ce que fit et souffrit leur Bienheureux pour l'unique Société de Marie.

J. Coste, S. M.

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