Le Ciel ou la Cité Sainte – Daprès les Méditations de Saint Augustin

15/Sep/2010

Sur les divines splendeurs du ciel, sur les ineffables délices dont y jouissent auprès de Dieu, ceux qui ont eu le bonheur de mourir dans sa grâce, et sur les saints désirs qui, de l'exil de cette vie, doivent souvent élever nos cœurs vers cette bienheureuse patrie de nos âmes, on a écrit, depuis bientôt dix-neuf cents ans, de bien belles pages ; mais toutes semblent pâlir devant le petit nombre de celles que nous trouvons à ce sujet dans les Méditations de saint Augustin. Que nos Lecteurs nous permettent, en ces jours où l'Église nous invite à méditer sur le bonheur et la gloire des saints, de leur en offrir quelques extraits. Nous ne croyons pas que leur piété pût trouver ailleurs un aliment à la fois plus substantiel et plus sain.

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Nous devons, ô mon Dieu, — commence par dire le saint Docteur — nous tenir sans cesse attachés à vous afin de pouvoir, par le secours de votre grâce, vivre selon les règles de la piété et de la sainteté. Si le poids de notre fragilité nous fait pencher vers les choses de la terre, le feu de votre divin amour, par un poids tout contraire, nous élève vers les choses d'en haut ; mais il ne nous y élève qu'à proportion qu'il nous enflamme, et nous sommes encore bien loin de vous. Comme nous n'avons point ici-bas de demeure stable et permanente, mais que nous soupirons sans cesse vers notre patrie céleste où nous espérons arriver, faites donc, ô mon Dieu, roi tout puissant, souverain Seigneur du ciel et de la terre, seul objet de tout mon amour, faites que je rentre dans le secret de mon cœur pour chanter vos louanges, et pour pousser vers vous, du milieu de mon exil, des gémissements ineffables.

Que toute ma consolation, — continue-t-il — soit de chanter votre sainte loi, et de penser continuellement dans le plus profond de mon âme, à cette Jérusalem, ma céleste patrie, et la mère commune de tous les élus, à cette Jérusalem dont vous êtes le seul roi ; la seule lumière, le seul père, le seul défenseur, le seul 'protecteur, le seul seigneur, le seul pasteur, les seules délices aussi solides que chastes ; à cette Jérusalem dont vous êtes enfin le seul véritable et souverain bien, en qui sont renfermés toutes sortes de biens ineffables.

Je ne cesserai point de soupirer, après la paix de cette heureuse patrie, notre mère commune, où je suis déjà par avance en esprit et par les désirs de mon cœur.

Votre séjour, ô mon Dieu, n'a rien de terrestre ni même de semblable au ciel corporel et sensible qu'aperçoivent nos yeux ; ce séjour est quelque chose de tout spirituel ; il tient en quelque manière de votre éternité même ; vous l'avez fait de nature à subsister toujours ; il n'est pas sans doute éternel comme vous même ; il n'est pas sans commencement, puisque vous l'avez créé, mais c'est au moins la première de toutes vos créatures.

Qu'heureuse est donc cette créature sublime et la plus excellente de toutes ! Son bonheur, ô mon Dieu, n'est autre que ce qui fait le vôtre même. Heureuse encore une fois, infiniment heureuse de vous servir de demeure pour une éternité, d'être toute pénétrée de votre lumière !

Ce qui vous sert vraiment de demeure, ô Seigneur, c'est la sagesse créée, ce sont ces intelligences toutes pures, dont l'union est si parfaite qu'elles ne sont, toutes ensemble, que comme une seule. Ces esprits bienheureux jouissent d'une paix que rien ne peut troubler dans ce séjour de gloire infiniment élevé au-dessus de tous les cieux sensibles.

O bienheureuse demeure toute resplendissante de lumière, que j'aime votre beauté ! Que je vous aime, heureux séjour de la gloire de mon Seigneur et de mon Dieu ! Quel est votre bonheur de posséder en vous-même l'auteur de votre être et du nôtre ! Que de mon exil je soupire sans cesse après vous ! Que mon cœur, jour et nuit vous désire avec ardeur ! Que mon esprit ne vous perde jamais de vue ! Que mon âme ne respire autre chose que d'avoir un jour part à votre bonheur infini ! Que ce souverain principe de votre être et du mien puisse me posséder tout en vous ! Qu'il puisse, par votre intercession, me rendre digne de partager avec vous la gloire dont vous jouissez ! Pourrais-je mériter par moi-même l'honneur d'habiter une si sainte demeure, d'en voir les beautés ineffables ? Mais pourrais-je ne pas l'espérer des mérites de mon divin Rédempteur ? Que vos vœux, dont l'ardeur et la pureté ne sauraient moins faire que d'être efficaces auprès de Dieu, puissent suppléer à mon indignité ! Trop longtemps j'ai erré comme une brebis égarée ; trop longtemps je me suis attaché aux charmes trompeurs de cette vie. Quand verrai-je finir mon triste pèlerinage ? quand me verrai-je affranchi de ce malheureux exil qui me tient dans un aveuglement si profond et dans un tel éloignement de mon Seigneur et mon Dieu ?

Depuis le jour fatal où mon péché m'a exclu du paradis terrestre, je ne fais que déplorer en moi-même les maux infinis de ma captivité : mes chants de joie se sont changés en de tristes soupirs et je ne puis penser à vous, ô bienheureuse et sainte Sion, ô céleste Jérusalem, notre mère commune, sans gémir de ne vous avoir pas encore pour demeure et de ne pouvoir contempler sans aucun voile vos plus secrètes beautés.

Mais j'espère que votre divin architecte, qui veut bien être mon pasteur, daignera aussi me porter sur ses épaules dans votre auguste enceinte, ô bienheureux bercail des élus ! J'espère même y jouir à jamais des ineffables délices que vous goûtez à longs traits et que goûtent avec vous tous ceux qui contemplent, comme vous, face à face, les beautés de Dieu notre Sauveur, de ce Dieu fait homme, qui par les souffrances de sa propre chair, nous a réconciliés avec son Père, et qui a mérité par son sang adorable de donner la paix à la terre, comme gage de cette paix parfaite qu'il a réservée pour le ciel.

C'est lui qui est notre paix ; c'est lui qui du peuple de la terre et de celui du ciel n'a fait qu'un seul peuple ; c'est lui qui les a réunis tous deux en lui-même, quelque opposés qu'ils fussent, et qui leur a promis de leur faire part du bonheur dont vous jouissez pour l'éternité. Ils seront, dit-il, semblables aux anges de Dieu dans le ciel.

O céleste Jérusalem, demeure éternelle de Dieu, soyez donc, après Jésus-Christ que je dois aimer par dessus tout, ma joie la plus solide, ma plus douce consolation ! Que seul le souvenir de votre nom bienheureux puisse tempérer par sa douceur tous nos chagrins et tous nos ennuis !

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Je m'ennuie, ô mon Dieu, de ce pèlerinage si pénible. Cette misérable vie est sujette à tant de maux ! Tout y est incertain, à la réserve des peines qu'on est sûr d'y trouver. Tout n'y est que désordre et iniquité : les plus méchants y sont les maîtres, les plus superbes y dominent. Elle est sujette à tant d'erreurs et de misère, que c'est moins une vie qu'une véritable mort.

Est-il une espèce de misères à laquelle nous ne soyons pas sujets dans cette chair mortelle ? Les douleurs l'exténuent, les chaleurs la dessèchent, la moindre intempérie de l'air est capable de lui ôter tout ce qu'elle a de vigueur ; l'excès de nourriture la surcharge. les jeûnes l'épuisent, l'inaction l'engourdit, les plaisirs l'affaiblissent, mille ennuis la consument, mille soins la tourmentent.

Qu'est-ce que cette vie où la prospérité enfle le cœur et où l'adversité le resserre ; où la jeunesse n'est qu'inconstance et témérité, et la vieillesse que pesanteur et assoupissement ; où mille infirmités nous accablent ; où mille chagrins nous dévorent, et où, pour comble de maux, nous sommes sujets à la mort, qui à l'improviste nous enlève tous les biens trompeurs d'ici-bas avant que nous ayons eu, pour ainsi dire, le temps de les goûter ? Se peut-il qu'un si grand nombre, charmés de ses fausses douceurs, se laissent séduire par ses décevants appas ?

Heureux, mais trop rares, ceux qui n'ont que du mépris pour les vanités de ce monde ! On ne peut s'attacher à des biens si périssables sans se mettre en danger de périr avec eux.

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Je n'ai de véritable joie que de penser à vous, ô bienheureuse vie que Dieu a préparée à ceux qui l'aiment ; vie qui êtes le seul principe de vie ; vie exempte de crainte ; vie dont la pureté, la tranquillité, la beauté et la sainteté sont infinies ; vie où l'on ne sait ce que c'est que mourir ou souffrir ; vie exempte de taches, de corruption, de douleur, de peine, de trouble, de changement ; vie seule souverainement noble, seule digne de notre cœur, où l'on n'a plus de combats à soutenir contre les charmes du péché ; vie toute d'amour, mais d'un amour parfait, qui ne souffre aucune crainte.

O vie heureuse, où luit un jour qui ne finit jamais ; où l'on n'est animé que d'un seul et même esprit ; où l'on voit Dieu sans voile et face à face ; où l'âme se nourrit sans cesse de ce pain de vie ! O heureux séjour de la gloire, séjour tout éclatant de lumière, je n'ai pas de plus grande joie que de penser à vous ; et plus mon cœur y pense, plus il se sent enflammé d'une ardeur toute sainte pour vos biens infinis.

Je languis d'amour pour vous, seul objet de mes désirs, dont le seul souvenir a pour moi tant de douceurs, tant de délices ineffables ; tout mon plaisir est de tenir sans cesse les yeux de mon esprit levés vers vous et de régler sur vous tous les mouvements de mon cœur ; je ne puis plus parler ni souffrir qu'on me parle si ce n'est de la gloire et du bonheur qu'on trouve en vous ; je ne puis cesser un instant de les repasser dans mon cœur, jusqu'à ce que je puisse passer des peines et des troubles de cette vie mortelle au torrent de délices et à l'heureux repos qu'on trouve en vous !

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Que vous êtes heureux, ô saints de Dieu, qui êtes désormais passés de la mer orageuse de cette mortalité au port du repos éternel et de cette paix parfaite dont les plaisirs dureront à jamais !

Puissiez-vous, par cette charité si tendre dont vous êtes animés, vous intéresser pour nous ! Vous, qui désormais n'avez rien à craindre pour vous et qui jouissez d'une gloire immortelle, soyez touchés de nos misères infinies ! Nous vous le demandons au nom de Celui qui vous a choisis de toute éternité pour vous faire jouir à perpétuité du bonheur de le voir sans ombre et sans nuage, et d'être même revêtus de son immortalité.

Ne cessez point de penser à nous et de nous secourir par votre intercession, au milieu de la mer démontée de ce monde où nous nous trouvons continuellement exposés au naufrage, ô vous dont les vœux sont si puissants que vous êtes comme les portes de la Jérusalem céleste !

Du suprême degré de gloire où vous y êtes placés, daignez jeter les yeux sur nous qui ne sommes encore que des pierres informes et bien indignes d'entrer dans la structure de cette heureuse et sainte cité. Daignez nous tendre la main pour nous relever de nos langueurs et nous aider à triompher de tous nos ennemis, et obtenez-nous la grâce d'avoir part quelque jour à votre gloire toute céleste !

Fragiles et faibles comme nous sommes, assujettis à cette malheureuse chair de péché, nous ne saurions sans votre secours mériter un si grand bonheur, quoique nous soyons assez heureux pour croire en Jésus-Christ, pour confesser son nom.

Priez donc sans cesse pour nous, offrez sans cessé à Dieu vos vœux en notre faveur, ô vous tous qui composez les heureux bataillons de l'armée céleste, vous tous qui composez les chœurs infinis d'anges et d'esprits bienheureux, afin que, par vos prières et vos mérites, nous puissions voir heureusement notre vaisseau chargé des trésors précieux de toutes sortes de bonnes œuvres, arriver jusqu'au port de ce repos et de cette paix qu'on est sar de ne jamais perdre !

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O céleste Jérusalem, notre commune mère, cité sainte de Dieu, chère épouse de Jésus-Christ, je sens que mon cœur vous aime, et que mon esprit, charmé de vos beautés incomparables, ne désire plus autre chose.

Que mon âme sera heureuse, éternellement heureuse, de pouvoir contempler votre gloire et votre bonheur : de voir vos portes, vos murailles, vos places, vos palais, vos diverses demeures, vos citoyens si nobles, votre seul roi enfin, votre seul Dieu et le nôtre, dont la beauté, la puissance et la bonté sont au-dessus de toute intelligence !

Combien magnifique est votre structure, ô cité auguste du roi des rois ! Vos murs sont de pierres précieuses, vos portes des plus belles perles, vos places de l'or le plus pur. Des blocs taillés de saphir sont les fondements de vos demeures, et leurs toits sont couverts des plus riches métaux.

Rien de ce qu'on souffre en cette misérable vie ne se rencontre en vous. Vous n'êtes sujette ni aux ténèbres, ni au froid ni au chaud excessifs, ni à aucune autre intempérie du temps. Vous n'avez pas besoin d'astre qui vous éclaire : votre lumière n'est autre que la splendeur de la lumière éternelle, le soleil de justice, le Fils de Dieu qui est Dieu lui-même.

Ce roi des rois est au milieu de vous et ses enfants autour de lui. C'est là que tous vos citoyens et tous les chœurs des anges, chantent à sa gloire des hymnes et des cantiques dont la douceur n'a rien de comparable ici-bas ; là que se célèbre avec tant de délices et de magnificence l'heureuse arrivée de ceux qui passent de ce lieu d'exil dans la céleste patrie ; là que sont déjà passés tous les prophètes animés de l'esprit de Dieu, l'heureuse phalange des apôtres qui doivent juger l'univers, les bataillons innombrables de généreux martyrs qui en mourant ont triomphe de la mort même, la multitude des saints qui ont confessé jusqu'à la fin le nom de Jésus- Christ, les saintes femmes que la grâce a fait triompher des plaisirs du siècle et de la faiblesse de leur sexe, tant de jeunes gens et de jeunes vierges, en qui la vertu avait devancé l'âge ils ont tous de différentes demeures, de différents degrés de gloire ; mais ils jouissent tous et jouiront à jamais d'un bonheur infini.

C'est là, et là seulement, que règne une entière et parfaite charité. Dieu y est tout en tous. Ils le contemplent sans cesse, et plus ils le contemplent, plus ils se sentent embrasés d'amour pour ses ineffables beautés. Ils l'aiment sans cesse et sans cesse ils louent ce qu'ils aiment. Leur unique occupation est de l'aimer et de le louer, c'est là ce qui fait uniquement leur souverain bonheur.

Que je serai heureux à jamais, ô céleste patrie, si je puis un jour, affranchi de cette prison mortelle, entendre les cantiques de cette divine harmonie que chantent à la gloire du roi de tous les siècles, vos heureux citoyens et tous les chœurs des saints et des plus sublimes intelligences ! Quel sera mon bonheur de pouvoir même quelque jour, de concert avec eux, chanter les louanges de ce roi de gloire, jouir de sa présence, contempler éternellement sa divine essence comme il nous donne lieu de l'espérer par ces paroles si consolantes : “ Mon Père, je veux que tous ceux que vous m'avez donnés soient avec moi, et qu'ils contemplent la gloire dont vous m'avez comblé avant la création du monde.

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