Le Cinéma dans lÉducation et la Culture

24/Oct/2010

On trouvera ci-après une étude sur la formation de nos élèves au cinéma. Cette expérience, propre à la France, peut être tentée ailleurs avec les adaptations nécessaires. Depuis que ces lignes ont été écrites, la récente encyclique du Pape est venue leur apporter une confirmation a posteriori en soulignant la responsabilité des éducateurs dans ce domaine.

Le 14 mars 1057, les Directeurs diocésains de l'Enseignement Libre, réunis à Paris, sous la présidence de Mgr Descamps, ont officiellement inscrit l'étude du cinéma dans les horaires et programmes de l'Enseignement Libre, à côté des disciplines traditionnelles, littéraires, artistiques…

Cette décision qui, sans doute, anticipe sur les dispositions qui, à plus ou moins bref délai, seront prises par les organismes d'Etat, apporte une consécration à un état de fait établi depuis plusieurs années en de nombreuses régions et sera le point de départ d'initiatives nouvelles.

Fn effet, une enquête poursuivie sur l'ensemble des diocèses de France, a montré récemment que dans beaucoup de régions les éducateurs s'étaient penchés sur les graves problèmes posés par le cinéma et avaient entrepris une éducation cinématographique méthodique et précise, dans le cadre de l'école. En cela, ils étaient fidèles aux directives données par Notre Saint-Père le Pape, depuis l'encyclique Vigilanti Cura, dans une série de documents officiels importants.

En 1952, l'Office Catholique International du Cinéma, mandaté par l'Eglise, émettait le vœu que des cours de formation cinématographique soient assurés dans les écoles. Le Congrès de Dublin, en 1955 et celui de La Havane en 1957, reprenaient avec insistance le même vœu.

Cette insistance se comprend. Le Cinéma représente, au point de vue humain, l'événement capital de notre siècle. Les événements sensationnels et spectaculaires (avion, recherches atomiques) modifient le cadre extérieur de la vie. le cinéma crée de nouvelles manières de sentir, de réagir et de penser, qui influent profondément sur le comportement de l'homme du XX° siècle.

Selon l'expression maintenant consacrée : « Au monde des idées a succédé le monde des images. » Le livre scolaire, l'ouvrage technique ou de vulgarisation, le roman, le périodique ne s'expriment plus seulement à travers des mots, mais ont recours à une illustration abondante et variée, rendant ainsi hommage à la puissance de suggestion de l'image.

Le contact avec le monde des choses et le monde des âmes se faisait naguère par le moyen de concepts que l'on trouve aujourd'hui abstraits et froids. Le cinéma présente avec une extraordinaire intensité tous les aspects de l'univers. La caméra explore les continents, les fonds sous-marins, observe avec minutie la vie des insectes et le cheminement des planètes… Elle peut raconter les épisodes historiques ou fictifs, reconstituer la geste du Far-West, les étapes d'une révolution. Elle scrute sur les visages et dans les attitudes des hommes les moindres mouvements de leur âme…

En moins de cinquante ans, le cinéma est devenu le maître à penser de millions d'hommes, non seulement dans les pays d'ancienne culture, mais encore dans les pays totalement neufs, où Je livre lui-même n'a que peu pénétré.

Le problème psychologique posé par le cinéma est grave. S'adressant à nos sens, l'image audio-visuelle atteint plus directement le domaine de la sensibilité, de l'imagination et de l'instinct, que le domaine de l'intelligence claire. Le cinéma est, pourrait-on dire, un art incantatoire. Il tient le spectateur sous le « charme » en donnant à ce mot son sens premier d'envoûtement, fascination. Il peut donc créer des réactions instinctives, plus que des décisions libres.

Le premier but de l'éducation cinématographique devra être, selon le mot de M. Deherpe, de permettre au jeune spectateur de recouvrer sa liberté aliénée durant la projection. Il le fera en prenant conscience des procédés par lesquels le réalisateur a provoqué en lui tel sentiment ou tel état d'âme.

Le problème moral du cinéma déborde donc de beaucoup celui du « mauvais film ». En supposant que, par impossible, ne sortent plus maintenant, sur le marché, que des œuvres exaltant les vertus familiales et morales ainsi que les valeurs spirituelles, l'éducation du jeune spectateur s'imposerait aussi rigoureusement. En effet, on n'a pas le droit, même pour provoquer des attitudes morales ou spirituelles, de pénétrer, par effraction, dans les âmes, de circonvenir la liberté de penser. L'attitude morale et religieuse doit être une attitude d'homme, c'est-à-dire une attitude réfléchie et libre.

Il ne faudrait cependant pas arrêter ici la lecture de cet article et conclure que le cinéma est en soi un danger. Judicieusement utilisé, il peut être un moyen extrêmement puissant de culture intellectuelle et de formation humaine.

En effet, nos connaissances intellectuelles s'élaborent à partir des données des sens ; or le cinéma, en quelques heures, nous montre beaucoup plus que nous ne pourrions observer pendant des années : de simples courts métrages présenteront la vie de la forêt, le travail des mineurs, les cathédrales…

Mais là encore une formation cinématographique s'impose : le film n'est pas lisible directement, et le spectateur n'en saisira le véritable sens et n'en découvrira la richesse profonde que s'il comprend le langage propre du cinéma, et s'il sait faire, des images vues à l'écran, le point de départ d'un travail de réflexion et de mûrissement intellectuel.

L'éducation cinématographique impose donc d'abord l'étude du langage, c'est-à-dire des moyens d'expression propre au cinéma.

Il est possible ensuite d'étudier le cinéma en tant qu'Art et d'envisager un film ou un réalisateur avec des méthodes analogues à celles de la littérature.

Ces principes sont à l'origine du programme que présente le Secrétariat National de l'Enseignement Libre (77, rue de Grenelle, Paris).

Il envisage deux cycles d'études pour les écoles primaires et les classes supérieures de l'enseignement secondaire, distinguant deux aspects : le cinéma pédagogique, instrument d'étude des disciplines traditionnelles et l'éducation du jeune spectateur, initiation à une langue et à un art nouveaux.

A titre indicatif, voici les grandes lignes du programme pour l'enseignement secondaire1.

En classe de Troisième, étude du langage cinématographique, c'est-à-dire des techniques dont dispose le cinéma et des caractéristiques de l'image (plans, angles de prises de vue, mouvements d'appareils, composition des images, rythme, musique), l'étude est faite sur des manuels dont le succès atteste d'ailleurs l'intérêt.

Des films de courts métrages illustrent chaque leçon.

Pour les classes de Seconde, Première, Maths et Philo, étude des grandes œuvras du cinéma, vues dans l'optique particulière de chaque classe.

Ainsi en classe de Seconde, on étudie spécialement les films d'illustration d'un genre cinématographique ; en classe de Première on essaye de dégager la personnalité artistique du réalisateur ; la classe de Maths et Philo étudie les thèmes humains du film. Là encore, les manuels et les fiches d'études assurent la solidité du travail.

Ce programme est évidemment un point de départ, il s'enrichira grâce aux suggestions qui seront faites par les professeurs.

En général, les professeurs n'étaient pas préparés à l'enseignement du cinéma; aussi a-t-il été nécessaire de pourvoir à leur formation. Celle-ci se fait, soit au cours de journées pédagogiques, soit dans des sessions de trois jours, soit dans des sessions plus complètes d'une semaine.

Peut-être est-il intéressant de signaler en fin d'article la session cinématographique de Beauvais, organisée sous le patronage des Frères Enseignants.

Elle réunit des membres de toutes les Congrégations. Le programme d'étude est échelonné sur trois ans, il est adapté très strictement aux problèmes que le cinéma pose aux éducateurs. Le succès des sessions de 1950 et 1957 a accéléré le mouvement et permis de constituer des centres régionaux assurant la formation d'un plus grand nombre de professeurs.

Evidemment, selon le mot de Malraux, « Le Cinéma est aussi une industrie » et l'organisation de séances d'études pose des problèmes financiers assez complexes, qui, dans un certain nombre de cas, peuvent entraver ou retarder la mise sur pied du programme prévu.

Cependant tout laisse croire que les difficultés s'aplaniront progressivement et il est encourageant de noter, qu'en envisageant sérieusement les problèmes posés par les techniques nouvelles de diffusion de la pensée, les catholiques répondent à un souci constant de la Hiérarchie et à un besoin urgent de l'Eglise.
                         F. L.-A. (frère Louis-Antoine Vallet)
_______________________________

1 Pour la compréhension de ce paragraphe, il est nécessaire de savoir que l'enseignement secondaire comprend sept années : 1ière année, classe de sixième (11 ans). 2nde année, classe de cinquième. Etc. …

6ième année, classe de première (première partie du baccalauréat).

7ième année, classe de Philosophie ou classe de Mathématiques.

RETOUR

Table matières tome XXII 1956-1957...

SUIVANT

Notre mission de Ceylan...