Le Memorare est-il une prière de saint Bernard? .

22/Oct/2010

Le huitième centenaire de saint Bernard a provoqué, dans le monde catholique, une énorme quantité d'articles de journaux et de revues et d'études sur les multiples aspects de cette personnalité qui se dresse, au XII° siècle, avec une incomparable puissance de rayonnement dans la Chrétienté.

Le moine cistercien Benedict Monostori, du Prieuré de V-D. de Spring Bank (Etat de Wisc. U. S. A.) a consacré une étude aux prières à la Sainte Vierge attribuées à saint Bernard, notamment au Salve Regina et au Memorare. Le chanoine docteur Emilio Campana, dans Maria nel culto cattolico1 écrit également de longues pages sur ces deux prières. L'un et l'autre auteurs se réfèrent à de nombreux travaux sur ce sujet. Les notes suivantes s'en feront l'écho.

 

Beauté et importance du «Memorare». — Après le Sub tuum praesidium, qui est un cri d'ardente confiance en Marie, Mère de Dieu, Consolatrice des affligés et secours de ceux qui recourent à elle et qui est la plus ancienne prière liturgique connue à la Sainte Vierge2 ; après l'antique prière latine : Sancta Maria succurre miseris…, qui est un émouvant appel à l'aide de la Vierge protectrice et Mère de toutes les classes et conditions sociales, le Memorare, o piissima Virgo Maria… (que l'on traduit par : Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie) est une prière qui se présente comme l'analogue et le complément logique des deux précédentes.

«Pour sa diffusion et sa popularité, écrit le docteur Campana3, elle n'est peut-être dépassée que par l’Ave Maria. L'importance et la beauté d'une telle invocation ne peut échapper à personne. Elle est tout ce qui se peut imaginer de plus franc et hardi dans la ligne de la confiance filiale. Elle est une sainte provocation, dictée par une foi inébranlable et par un amour ignorant la mesquinerie… Elle est l'hommage le plus plein que l'on puisse jamais rendre à la bonté de Marie parce que celui qui la récite entend professer que Notre-Dame ne ferme jamais l'oreille aux gémissements des malheureux et qu'en même temps elle ne trouve jamais d'obstacle insurmontable à l'effusion des trésors de sa générosité maternelle.

« Et le style est fort bien approprié aux pensées qu'il exprime. Il n'y a aucune emphase ni boursouflure, mais une diction calme et sobre qui reflète mieux la force de la conviction. Marie est invoquée par les titres qui doivent lui être les plus chers. On rappelle à sa pensée toute la longue et magnifique épopée de ses miséricordes, qui lui imposent, au moins pour rester dans la logique de ses dispositions envers les hommes, de ne jamais s'écarter de l'efficace et triomphante compassion dont elle a toujours fait usage en faveur de ceux qui recourent à elle. »

Son auteur. — Naturellement tous ont pensé qu'une telle prière ne pouvait jaillir que de l'esprit et du cœur d'un des plus ardents et éclairés serviteurs de Marie. Et on a prononcé et répété le nom de saint Bernard.

De fait, il ne la refuserait pas pour sienne, n'étant en substance, comme le remarque Vacandard dans sa Vie de saint Bernard, qu'une magnifique paraphrase d'expressions tirées de ses écrits. Par exemple, de ce texte du saint Docteur : « Sileat misericordiam tuam, Virgo beata, si quis est qui in invocalam te in necessitatibus suis meminerit defuisse. » Que celui-là ne parle plus de votre miséricorde, Vierge bienheureuse, qui vous ayant invoqué dans ses nécessités, se souvient que vous l’avez abandonné (1).

« La pensée fondamentale de la prière en question, remarque Dom Benedict Monostori, rend bien l'idée chère à saint Bernard ; et dans son expression, l'arrangement des derniers mots : Noli, Mater Verbi, verba mea despicere ; sed audi et exaudi imite le style de notre Père… Et cependant, ajoute-t-il, il faut en convenir, jamais la prière n'est sortie sous cette forme de la bouche de saint Bernard. Elle lui est faussement attribuée. »

La paraphrase des expressions authentiques du grand Serviteur de Marie n'a été élaborée que plusieurs siècles plus tard. Dans sa forme précise actuelle, elle n'eût pas antérieure au XV° siècle. Elle fit d'abord partie, nous disent les historiens, d'une plus longue prière commençant par ces paroles : Ad sanctitatis tuse pedes, dulcissima Virgo Maria, corpore prostratus et corde, supplex oro ut aliquid a te orare doceas, quod te audire et Filium exaudiré delectetProsterné de corps et de cœur aux pieds de votre sainteté, ô très douce Vierge Marie, suppliant, je vous prie de ni enseigner à vous demander quelque faveur qu'il plaise à vous de m'entendre solliciter et à votre Fils de m'accorder

Puis, après trois phrases, se lit le texte : Memorare, piissima, non esse auditum a seeculo, etc. … qui nous est parvenu avec de légères variantes.

Le plus ancien document, connu jusqu'à présent, présentant tout entière la prière : Ad sanctiiatis tuæ pedes, est l'Antidotarius animœ, opuscule du moine cistercien Nicolas Salicetus de Strasbourg, imprimé pour la première fois en 1489 et puis reproduit, tout de suite après, en plusieurs éditions.

Une dizaine d'années plus tard, le Memorare apparaît déjà séparé de la prière plus longue, dans le recueil de prières Hortulus animæ, publié par J. Wellinger, à Strasbourg en 1503. On y trouve la liste des lectures destinées à porter secours spirituel aux malades et aux moribonds : la Passion de Notre-Seigneur, le Stabat Mater, la Légende des Saints, le Memorare, l’Ad sanctitatis tuœ pedes, les Sept Psaumes pénitentiels et autres prières excitant à la dévotion.

Le Memorare et l’Ad sanctitatis sont donc présentés, dans ce manuel de piété, comme deux prières distinctes et il ne s'agit point d'un Memorare différent de celui qui nous occupe.

 

Un admirable apôtre du « Memorare ». — Le chanoine Campana donne sur la diffusion du Memorare une étude historique fort intéressante4. Quoi qu'il en soit du moment précis auquel survint la séparation des deux formules de prière, il est certain qu'un siècle plus tard, le Memorare trouva un apôtre très zélé et très efficace dans le Vénérable Claude Bernard, surnommé le Pauvre Prêtre.

Il naquit, à Dijon, en 1588, d'un distingué et riche jurisconsulte. Après avoir embrassé la profession paternelle et s'être procuré de nombreuses relations et sympathies dans les cercles mondains les plus aristocratiques, il se donna, tout à coup, à un nouveau genre de vie.

Il laissa le monde, se fit prêtre, distribua aux pauvres tout son patrimoine qui s'élevait à près d'un demi-million ; puis, établi à Paris, se dévoua au ministère des délinquants tombés entre les mains de la justice publique. Le bien qu'il réalisa fut immense, de sorte qu'il mérita d'être appelé : le saint François d'Assise de son temps et que les procès en vue de sa canonisation sont en cours.

Eh bien ! l'un des instruments les plus efficaces dont il se servit pour convertir tant d'âmes et pour soulager tant de misères corporelles fut précisément le Memorare, qu'il ne composa pas, comme beaucoup le pensent, mais qu'il apprit, ainsi qu'il le déclare lui-même, de la piété de son père.

Partout où il pouvait avoir de l'influence, il voulait qu'on y apprît le Memorare. Au cours de son activité missionnaire, on calcule qu'il en fit imprimer et distribuer, en diverses langues, environ deux cent mille exemplaires. Si ce chiffre ne semble pas extraordinaire pour notre temps, il était simplement étourdissant pour le XVII° siècle.

Il avait, le premier, éprouvé la merveilleuse efficacité de cette prière, grâce à laquelle il avait été miraculeusement guéri, comme il le raconte dans une lettre à la reine d'Autriche, mère de Louis XIV.

Combien de prodiges il a opérés avec une telle prière, on peut le voir dans ses biographes : le Père Lempereur, S. J. (1708), Ciry, et le plus récent Com. Broqua, postulateur dans la cause de béatification.

Une fois, entre autres, devait avoir lieu l'exécution capitale d'un malfaiteur qui, jusqu'au moment suprême, avait résisté à toutes les affectueuses attentions des divers prêtres qui l'avaient approché pour le réconcilier avec Dieu. Personne n'espérait plus le ramener à la pénitence, quand se présenta finalement Claude Bernard, le Pauvre Prêtre.

Le premier accueil, cependant, ne fut pas celui qu'il en attendait ; car le misérable le repoussa avec tant de colère et de violence qu'il le fit rouler en bas de l'échafaud et tout meurtri. L'homme de Dieu ne se découragea point ; mais recueillant les forces qui lui restaient, il se mit à genoux et récita le Memorare à haute voix et avec grands gémissements. Le condamné ne put résister davantage aux impulsions de la grâce ; subitement, il fondit en larmes, demanda et reçut les sacrements avec beaucoup d'édification et mourut en paix avec la divine justice.

Le Vénérable Claude Bernard était si persuadé de la valeur du Memorare qu'il s'en servait, comme dirait saint Paul, « opportune et importune », à temps et à contretemps.

Une fois, devant assister un malheureux moine apostat, condamné à mourir par la torture, mais obstiné dans l'impénitence, le saint homme avait cent fois inutilement essayé d'induire l'obstiné à réciter avec lui la brève prière du Memorare. Finalement, il lui dit : Eh bien ! puisque vous ne voulez pas la dire, vous la mangerez… Et il la lui mit dans la bouche… L'effet ne se fit pas attendre, car subitement, le condamné changea de sentiments et s'étant mis à réciter spontanément la prière tant recommandée, il obtint la grâce du plus sincère repentir et de la mort la plus édifiante.

Une conversion plus impressionnante encore survint avec un autre condamné à la torture, lui aussi impénitent jusqu'à l'ultime moment. Voyant que toute autre exhortation était peine perdue, Claude Bernard invita les nombreux spectateurs à réciter ensemble le Memorare. La prière achevée, le repentir du coupable fut si rapide et si intense que le malheureux se mit, tout de suite, à prier les bourreaux de le déchirer plus durement et plus longuement afin de lui donner les moyens d'offrir au Seigneur une plus digne satisfaction…

Réconforté, dans son zèle, par ce prodige, le Pauvre Prêtre courut tout de suite aux prisons pour annoncer aux détenus, qui attendaient leur tour pour l'exécution, l'admirable triomphe de la bonté maternelle de Notre-Dame… Mais ce fut précisément cet acte de charité sacerdotale qui lui ouvrit les portes de la récompense éternelle. Comme d'habitude, il s'était échauffé beaucoup pour amener ces malheureux à de meilleures dispositions ; mais dans l'humidité des prisons, il contracta une pneumonie dont il mourut, le 23 mars 1641… Son réconfort ultime sur son lit de mort fut d'avoir un crucifix et une copie du Memorare pour les baiser avant d'expirer…

Il n'est point improbable que le souvenir, s'estompant avec les années, du saint prêtre Claude Bernard et de son zèle inouï pour répandre la dévotion au- Memorare n'ait contribué à jeter quelque confusion dans les esprits et à créer la légende attribuant la prière du Memorare sortie de l’Ad sanctitatis tuæ pedes à saint Bernard et qu'on ait fini par en reproduire le texte avec la mention : Prière de saint Bernard à la Sainte Vierge.

Quoi qu'il en soit, malgré les ricanements jansénistes, les négations du rationalisme et les persécutions des révolutionnaires du XVIII° siècle, la piété mariale maintint ses pratiques séculaires. Elle allait connaître un épanouissement extraordinaire…

 

Regain de popularité du « Memorare » (XIX° et XXe siècles). – Répondant à des suppliques, Pie IX, le 11 décembre 1846, accordait, à la récitation du Memorare, une indulgence de 300 jours toties quoties et une indulgence plénière mensuelle, si cette récitation se faisait chaque jour durant un mois.

Léon XIII maintenait ces faveurs, en 1884. La Sacrée Pénitencerie Apostolique, par décret du 8 septembre 1935, accordait trois ans d'indulgence toties quoties et l'indulgence plénière aux conditions ordinaires pour la récitation durant chaque jour du mois. L'Enchiridion Indulgentiarum de 1950 mentionne les mêmes faveurs spirituelles à gagner.

Voici le texte officiel indulgencié par Pie IX et resté le même :

Memorare, o piissima Virgo Maria, non esse audito a sœculo, quemquam ad tua recurrentem praesidia, tua implorantem auxilia, tua petetem suffragia esse derelictum. Ego tali animatus conïidentia ad te, Virgo Virginum, Mater, curro ; ad te venio ; coram te gemens peccator assisto. Noli, .Mater Verbi, verba mea despicere, sed audi propitia et exaudi. Amen.

La première édition de notre Manuel de piété, en 1855, le reproduit exactement ainsi que le Directoire de la solide piété en ses éditions successives. Si le texte latin est resté obligatoirement inchangé dans le monde catholique, il n'en est pas de même de la traduction en langue vulgaire.

Pour ne parler que de la version française, il suffit de jeter un coup d'ciel sur divers livres de prières, catéchismes diocésains, eucologes ou missels pour constater une quantité de variantes serrant plus ou moins rigoureusement le texte. Ce fait ne peut étonner ceux qui savent pratiquement combien la version d'un même texte proposé à différents traducteurs présente inévitablement des nuances et des divergences d'interprétation.

C'est pour faciliter la mémorisation d'un texte unique par les petits catéchisés de France que l'Assemblée des Archevêques et Evêques a fixé la teneur de certaines formules de prières usuelles et entre autres celle du Memorare qui se dira dorénavant, comme il suit.

Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie, qu'on n'a jamais entendu dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé vos suffrages, ait été abandonné. Animé de cette confiance, ô Vierge des Vierges, ô ma Mers, je viens à vous, et gémissant sous le poids de mes péchés, je me prosterne

C'est la leçon reproduite dans la dernière édition française du Livre d'Office et des prières de communauté, à l'usage des Petits Frères de Marie. Sans doute, dans une autre édition, on voudra tenir compte des conclusions d'une sage critique historique et ne plus continuer à attribuer, au saint abbé de Clairvaux du XII° siècle, des formules élaborées au plus tôt au XV° siècle… Ce point d'histoire élucidé n'enlève absolument rien à l'efficacité de la touchante imploration à Notre-Dame, en toutes les vicissitudes corporelles et spirituelles, par lesquelles les Petits Frères de Marie, à l'instar des autres serviteurs de la Très Sainte Vierge, peuvent s'attendre à passer, au cours de leur existence terrestre.

D'ailleurs, le Memorare ou Souvenez-vous est désormais comme nimbé d'une éblouissante auréole, dans nos annales de famille. Qui dira combien de fois on aura déjà évoqué, dans l'Institut, la situation dramatique du Vénérable Père Champagnat et du Frère Stanislas, perdus une nuit de février 1823, dans les bourrasques de neige du Mont Pilât, et, après la suprême imploration du Souvenez-vous, sauvés d'une mort certaine par une évidente intervention de Notre-Dame ?

Ce fait d'histoire a pour nous valeur de symbole… «La prière du Souvenez-vous, lisons-nous dans la Vierge Marie, petite somme mariale5, toujours très utile, est surtout efficace aux heures de trouble et d'angoisse, quand nous sentons faiblir notre courage et que la tristesse et le désespoir menacent de nous envahir. »

Alors si l'humilité, au souvenir de nos fautes et de nos incurables misères, nous plonge dans la profondeur de notre indignité, il faut que la foi très vive en la toute-puissance suppliante de la Mère de miséricorde nous épanouisse dans la plus pure et la plus filiale confiance en Marie !…

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1 Campana : Maria nel Culto cattolico, I cil. VII, p. 801.

2 Bulletin de l'Inst., XVII, p. 269. La Vierge Marie, 6° édition, p. 343.

3 Opera cit. p. 801.

4 Opera cit. p. 804.

5 La Vierge Marie, 6ième édition, p. 325.

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