Le problème actuel de lobéissance religieuse

F. G. Bouchard, F.M.S.

29/Oct/2010

                           (suite)

Réponse aux objections

 

A — Obéissance et maturité.

De nos jours, plus que jamais, on parle de maturité psychologique, soit dans la vie civile, soit dans la vie religieuse. Et Dieu sait comme le rythme accéléré de la vie moderne impose prématurément de lourdes responsabilités. On n'a qu'à jeter un coup d'œil autour de soi pour voir comment les choses se passent. Des organisations de toutes sortes se sont formées exigeant à leur tête des chefs capables, jouissant d'un parfait équilibre et d'une maturité évidente.

Mais peut-on vraiment parler de maturité si l'on sépare l'ordre naturel de l'ordre spirituel? Nous savons, d'une part, que la grâce vient perfectionner la nature, et que, d'autre part, la grâce dépend beaucoup de l'évolution de la nature. Dieu n'est-il pas le Créateur de ces deux ordres donnant ainsi à chaque homme la tâche d'atteindre la maturité spirituelle selon le rythme de sa maturité humaine? L'Evangile nous présente Jésus comme parfait modèle de croissance vers la maturité:

« Il croissait en âge et en sagesse devant Dieu et les hommes1. »

La vie religieuse demande la liberté individuelle et des motifs élevés et conscients. Voilà pourquoi elle présuppose la maturité psychologique. Dans une circulaire sur l'obéissance religieuse, le P. Paul Hoffer cite cette phrase du P. De Montcheuil qui confirme bien ce que nous venons de dire :

« L'unique chose qui a valeur devant Dieu est la liberté qui, dans la plénitude de la possession de soi, s'offre par amour2. »

Une telle liberté ne s'obtient qu'au terme d'une longue ascension. Nos jeunes Frères ne sont pas encore arrivés à cette maturité qui rend le religieux stable et équilibré. Faut-il pour cela croire que la vie religieuse d'un jeune Frère manque de valeur et d'authenticité? Il n'en est rien, car si tout se passe normalement dans nos maisons de formation, le jeune religieux a déjà atteint une certaine maturité. Il ne faut quand même pas s'étonner si sa piété est encore dépendante de la sensibilité et son courage vacillant: c'est encore chose normale chez lui. Les religieux plus avancés devraient savoir cela pour entourer cette jeune plante de sollicitude et l'aider sur le chemin qui conduit à la maturité. Cette attitude de nos jeunes Frères, disions-nous, est passagère, mais elle serait fort répréhensible si elle se trouvait chez les religieux plus avancés en âge.

Nous savons tous combien nos contemporains sont sensibles à la moindre trace d'immaturité psychologique dans le comportement religieux. Nos jeunes, affamés d'authenticité, sont d'une perspicacité extraordinaire pour noter les plus petites anomalies dans ce domaine. De quelques exemples isolés on conclut rapidement à la généralité et on accuse sans procès la vie religieuse et l'obéissance d'empêcher le développement psychologique et de créer des complexes d'infantilisme. Ici nous rejoignons les deux premières objections contre l'obéissance énoncées au premier chapitre, et relevées par Pie XII dans son discours du 9 décembre 1957 au second Congrès des états de perfection. Le Pape prouve éloquemment que l'obéissance religieuse ne fait pas obstacle à l'évolution harmonieuse de la personne humaine. Il s'appuie sur l'Evangile citant les paroles même de Notre-Seigneur:

« Venez à moi, vous qui peinez et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai… Devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes3. »

Et le Pape continue :

« Si le Seigneur exhorte ainsi les hommes à se charger de son joug, c'est pour leur enseigner qu'au-delà de l'observance légale, facilement onéreuse et dure à porter, ils ont à découvrir le sens de la vraie soumission et de l'humilité chrétienne. Bien loin d'offenser la dignité de celui qui s'y soumet, elles le libèrent intérieurement, lui représentent l'acceptation de son état de sujétion non comme une contrainte imposée du dehors, mais comme une remise de soi entre les mains de Dieu dont la volonté s'exprime à travers l'autorité visible de ceux qui ont mission de commander. (…) Qu'on observe donc sans préjugé le comportement des hommes et des femmes qui appartiennent aux états de perfection! Personne n'oserait certes affirmer que la plupart d'entre eux souffrent d'infantilisme dans leur vie intellectuelle et affective ou dans leur action4. »

Et contre ceux qui prétendent que « les communautés et les supérieurs les contraignent, au fil du temps, à adopter des manières de penser et d'agir qui prêteraient à ce reproche », le Saint-Père leur répond en s'appuyant sur des passages de l'Apôtre des Gentils :

« Ceux qui s'en plaignent doivent se souvenir que saint Paul, fixant aux fidèles le but d'une vie ordonnée selon la foi, les invite à croître dans "l'édification du corps du Christ, jusqu'à constituer l'homme parfait, dans la force de l'âge, qui réalise la plénitude du Christ. Ainsi, continue-t-il, nous ne serons plus des enfants hésitants5.'' L'Apôtre ne permet donc pas aux fidèles de céder à l'infantilisme, mais il exige qu'ils deviennent des "hommes parfaits". D'ailleurs, dans la première Epître aux Corinthiens, il rejetait de la façon la plus explicite chez les chrétiens adultes les modes de penser et de sentir qui caractérisent l'enfance. "Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant. Mais, devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant"6 »,

Il ressort de ce texte que le rôle d'une saine formation est d'apprendre au religieux à se servir judicieusement de sa liberté. Et le Pape de conclure :

« Que chaque membre des états de perfection, supérieur ou inférieur, s'applique les paroles de l'Apôtre; alors tout danger d'infantilisme s'évanouira, sans pour autant mettre en cause le respect de l'autorité légitime ni la soumission sincère à ses décisions7 ».

Plus loin Pie XII résume en une phrase ce que doit être le supérieur adulte qui respecte la personnalité de ses inférieurs

« La fermeté nécessaire s'accompagnera toujours chez lui du respect profond et de la délicatesse d'un cœur paternel8 ».

Le désir des supérieurs est de gouverner des hommes, des religieux adultes et non des enfants

« ballotés et emportés à tout vent de doctrine, au gré de l'imposture des hommes9 » ni des adolescents impatients de secouer le joug et tentés par une liberté dont ils ne connaissent pas les vraies exigences. Car si l'adulte est affranchi des sujétions de l'enfance, il a aussi dépassé et surmonté les révoltes de l'adolescence : il sait accepter et assumer librement les dépendances justifiées et fécondes. « Etre adulte, c'est savoir penser, juger et prendre ses responsabilités; c'est savoir obéir en sachant à qui l'on obéit et pourquoi on obéit10 ».

Le P. Boismenu, s.s.s. met en garde le religieux contre le monde qui ne comprend rien à la vie religieuse et aussi contre ses propres tendances:

« Méfions-nous du monde, écrit-il, méfions-nous du monde qui ne comprend rien à la vie religieuse et qui s'efforce de l'imbiber en quelque sorte de son esprit laïc. Méfions-nous de nous-mêmes, je veux dire de cet esprit d'insoumission, d'indépendance, de révolte, qui fait tant de ravages dans les monastères contemporains. On a tellement peur de s'entendre dire : « Mais vous êtes un attardé, vous êtes du troisième siècle en route vers le quatrième ».

Suprême humiliation! Alors, pris de panique devant une pareille déchéance, sous prétexte d'être à date. On saccage, on sabote, on rend l'œuvre de Dieu méconnaissable11 ».

L'adulte ne se laisse pas influencer par ces sarcasmes, Il est en pleine possession de son être; il jouit d'une complète maîtrise de soi: il a établi en lui un juste et parfait équilibre: les sens sont soumis à la raison, la raison est soumise à la foi et la foi est soumise à Dieu.

Contre certains « qui pensent que la direction et la vigilance de l'Eglise offensent la dignité et l'autonomie qui conviennent à des adultes ». Pie XII, dans son discours au Sacré Collège et à l'Episcopat sur le sacerdoce et le gouvernement pastoral du 2 novembre 1954, dit ces paroles qui conviennent parfaitement à notre sujet:

« C'est une chose d'être adulte et d'avoir fait disparaître ce qui est de l'enfant; mais c'en est une autre toute différente que d'être adulte et ne pas être soumis à la direction et au gouvernement île l'autorité légitime. Le gouvernement n'est pas une tutelle d'enfant mais la direction efficace d'adultes pour le bien de la cité12 ».

De tout ce que nous venons de dire nous pouvons conclure que l'obéissance librement et généreusement acceptée demeure un moyen idéal pour mûrir un homme, un religieux, non seulement au moment de l'époque difficile de l'adolescence, mais durant toute la vie. Il faut bien penser aussi que toute maturité humaine et religieuse ne sera jamais parfaite sur cette terre: donc toujours en avant pour de nouvelles conquêtes, pourrions-nous dire! La maturité est le résultat de combats répétés qui obligent sans cesse le religieux à affronter la réalité et la vérité pour s'y soumettre librement.

« L'obéissance est particulièrement capable de produire de semblables combats, d'une part provoqués par l'ordre même des choses et d'autre part, par les divergences de vues entre supérieur el inférieurs. Théoriquement, la maturité est atteinte quand l'homme s est complètement libéré des tyrannies et du subjectivisme de la pensée et de l'action propre de l'enfance et de l'adolescence: quand il devient objectif et prend ses propres décisions librement et lucidement en conformité à la volonté de Dieu. Alors, selon l'expression de saint Paul, il "atteint la stature du Christ"13».

Tout de même, je ne voudrais pas terminer ce thème sans dire un mot de l'exagération du culte de la personnalité. Il s'agit bien d'exagération, car nul ne songe à sous-estimer les dons de Dieu chez ceux qu'il appelle à travailler à sa vigne. Il faut que le religieux fasse fructifier ses talents.

« Mais, ce serait une grave erreur que de passer d'un extrême à l'autre, feignant d'excuser un religieux qui en prend à son aise avec les devoirs de son état sous prétexte que l'atmosphère de dépendance, de soumission, qu'implique nécessairement toute vie religieuse sérieuse, nuirait au développement de sa personnalité14 ».

Cette fausse mentalité apparaît au P. Boismenu comme une sorte de recrudescence de l'américanisme condamné jadis par Léon XIII. Et il continue en énumérant les conséquences désastreuses de cette conception erronée du développement de la personnalité chez le religieux:

« La conséquence inévitable d'une pareille déformation, ce souci outré, ce culte de la personnalité humaine, véritable laïcisme implanté dans le cloître, produira fatalement l'indépendance, la suffisance, la témérité, bientôt l'insubordination, pour aboutir par une pente toute naturelle à la défection. A force d'exalter les qualités d'ailleurs réelles d'un sujet, à force de l'aduler et d'éviter de le contrister par une réprimande, hanté par le désir de développer une riche personnalité, on crée chez ce religieux un climat de contentement de lui-même, un complexe de supériorité et d'infaillibilité, en somme un état d'esprit qui n'a rien d'évangélique15 ».

Après avoir brossé ce tableau plutôt sombre, l'auteur s'empresse d'ajouter :

«Oui, travaillez au développement de votre personnalité, mais dans le sens évangélique, et non dans le sens mondain. Cultivez vos talents mais pour des fins surnaturelles. N'hésitez pas à entreprendre franchement, persévéramment, le travail ardu de la correction de vos défauts et de l'acquisition des vertus de votre état. Voilà ce qui vous grandira, fera de vous une véritable personnalité religieuse. Ce qui s'appelle en langage ecclésiastique : un saint. Voilà les surhommes dont l'Eglise a besoin16 »

Nous voulons terminer ces réflexions sur la personnalité par ce passage du P. Carpentier qui nous donne le vrai sens d'une personnalité religieuse adulte:

« L'amour vrai de Dieu et des hommes, l'amour " opérant " est le grand ressort de la personnalité humaine et chrétienne restaurée en Jésus. Il l'épanouit, l'approfondit, la délivre de ses resserrements et de ses petitesses. La vie de communauté, si elle est bien évangélique, doit aider puissamment en ce domaine: elle formera des personnes adaptées, équilibrées, fraternelles17 ».

Les vrais religieux donc, ce sont ceux qui ne sont pas du monde — qui sont libres du monde, qui se sont libérés des sophismes et des fausses maximes du monde — qui comprennent les exigences profondes de leur vocation et savent faire preuve de maturité religieuse, de personnalité parfaitement épanouie, par une fidélité inspirée par l'amour, volontaire et personnelle, à toutes les prescriptions régulières.

F. G. Bouchard, F.M.S.

_____________________

1 Luc, 2, 52.

2 Hoffer P. G., op. cit., p. 33.

3 Math., 11, 29.

4 Carpentier R., S.J., La Vie religieuse: documents pontificaux du règne de Pie XII, Bonne Presse, 1959, p. 148.

5 Ephés., 4, 12-14.

6 Carpentier R., S.J., op. cit., p. 148.

7 Ibid., p. 149.

8 Ibid., p. 148.

9 Ephés., 4, 14.

10 Veuillot (Mgr.), Lettre pastorale, 17 avril 1960.

11 Boismenu Léo, S.S.S., '"Exégèse des lieux communs" in Bulletin des Eludes, 9. 1961, p. 222.

12 Pie XII, "Sacerdozio e Governo pastorale" in Discorsi et radiomessaggi di sua Santità, t. XVI, 1954.

13 Hoffer P. G., "L'ubbidienza religiosa" in Circolare n° 9, 1959, p. 35.

14 Boismenu Léo, S.S.S., op. cit., p. 216.

15 Ibid., p. 217.

16 Boismenu Léo, S.S.S., op. cit., p. 217.

17 Carpentier R., S.J., Témoins de la Cité de Dieu, DDB, 1958, p. 82.

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