Le Révérend Frère Théophane et lenseignement chrétien

02/Oct/2010

Le dernier Numéro du Bulletin, a relaté la cérémonie de St Priest, où une plaque commémorative a été apposée sur la maison natale du R. F. Théophane. Il est en mesure, aujourd'hui de publier l'un des discours prononcés en cette mémorable circonstance, celui du C. F. Pierre-Gonzalès.

Il rappellera aux anciens, encore nombreux, la belle figure du Révérend Frère Théophane et il apprendra à la génération nouvelle, quelle fut l'influence considérable de cet apôtre de l'enseignement chrétien.

*
*    *

Les organisateurs de cette belle manifestation se sont proposé d'honorer, dans le Révérend Frère Théophane, non seulement une des gloires de sa petite patrie et une des illustrations de sa famille si distinguée, mais encore le religieux éminent, le Supérieur général d'une Congrégation vouée à l'enseignement et dont il a étendu l'action bienfaisante à toutes les parties du monde.

Il ne messied donc point, en ce jour consacré à sa mémoire bénie, d'exalter son dévouement à la grande cause de l'éducation et de montrer brièvement comment il a glorifié l'enseignement chrétien par la sagesse, l'opportunité et l'étendue de son action pédagogique.

Et d'abord, il l'a glorifié par une préparation digne de la mission que lui destinait la divine Providence.

Les assises les plus solides de cette préparation, n'en doutons pas, furent posées ici, dans sa maison natale.

"L'homme est fait sur les genoux de sa mère, dit J. de Maistre, et si elle s'est imposée le devoir d'imprimer sur le front de son fils le caractère divin, on peut être à peu près sûr que la main du vice ne l'effacera jamais".

La mère du jeune Durand était de celles qui savent imprimer sur un jeune front le signe divin. Le père ne lui était pas inférieur sous le rapport du caractère, de l'esprit de foi, de la piété. Au cours des siècles, les familles Gouy et Durand n'avaient jamais pactisé avec l'erreur.

Ses parents l'élevèrent pour le temps et pour l'éternité, trempèrent peu à peu sa volonté et son caractère et cherchèrent surtout à lui donner cette délicatesse de conscience qui redoute jusqu'à l'ombre du mal.

La parole du prêtre, les douces émotions des cérémonies de l'église, l'influence de l'école s'ajoutèrent aux soins de la famille pour former l'âme de cet enfant de prédilection.

Le cours d'humanités et de philosophie qu'il fit au collège de Privas lui donna cet esprit pénétrant, large et souple, cette facilité d'assimilation que l'on remarquait en lui, et le prépara à la connaissance et au maniement des hommes.

Il entra ensuite au Grand Séminaire de Viviers. La théologie, digne couronnement de toutes ces études, lui donna ses clartés divines pour enseigner avec plus de fruit le catéchisme, ce livre si modeste d'apparence et qui cependant contient la solution de tous les problèmes qui intéressent notre destinée.

Mais plus il avançait vers le sacerdoce, plus sa conscience délicate s'épouvantait des redoutables responsabilités qu'il apporte, et il hésitait à franchir les portes du sanctuaire.

Aux vacances de 1845, toujours hésitant, il se rendit en pèlerinage avec sa pieuse mère, au tombeau de Saint François-Régis, où, bien des années avant lui, le Ven. Fondateur, alors séminariste, était allé, lui aussi, s'agenouiller.

Là, sur les conseils du P. Robin, Jésuite, il se détermina à entrer dans l'humble Congrégation des Petits Frères de Marie.

Peu après, il se rendit à N. D. de l'Hermitage, pour solliciter la faveur d'être admis dans l'Institut, et c'est là, qu'il fit sa préparation immédiate à l'enseignement. Que de fois il dut s'agenouiller sur la dalle qui recouvrait les restes précieux du Vénérable Marcellin Champagnat, pour lui demander de le pénétrer de son esprit ! Avec quelle application il médita les nobles instructions que le fondateur avait données à ses disciples avant de les quitter ; "Un Frère, leur avait-il dit, c'est le coopérateur de Dieu et l'associé de Jésus-Christ dans la sainte mission de sauver les âmes. — Il est l'auxiliaire des pasteurs des paroisses et il prépare l'éternité bienheureuse de l'enfant.

C'est le remplaçant des pères et des mères, et aussi des soldats et des gendarmes : en donnant une bonne éducation, il diminué le nombre des malfaiteurs et prévient les crimes :

Un Frère est le semeur de l'Evangile et le Modèle vivant des enfants ; il est l'imitateur de Jésus-Christ qui a passé sa vie en faisant le bien"

*
*    *

Un jour l'heureux postulant a revêtu les livrées de Marie et il s'appellera désormais Frère Théophane. Il va bientôt donner sa mesure et honorer l'enseignement chrétien par une très juste compréhension de ses devoirs de professeur et de directeur d'école. En 1850, on lui confiait la direction de la maison de Valbenoîte, à Saint-Etienne, et, de suite, cette institution entra dans une ère de prospérité.

D'après le chroniqueur des Annales de l'Etablissement, le Frère Directeur porta son attention sur trois points : 1° les études, dont le niveau fut élevé et qui devinrent plus sérieuses, grâce à un bon système d'émulation ; 2° la formation morale et chrétienne, par une attention particulière donnée à l'enseignement du catéchisme et à l'éclat des cérémonies religieuses, et par de discrètes invitations à la réception plus fréquente des sacrements ; 3° le choix d'une élite qu'il groupa sous l'égide de la Sainte Vierge, et dont les membres devaient s'exciter â mener une vie plus parfaite et faire du bien aux autres par leurs paroles et surtout leurs exemples.

Formation intellectuelle, formation morale et religieuse, choix d'une élite, n'avons-nous pas dans ce programme les traits essentiels d'une éducation bien comprise ?

La maison de Valbenoîte était désormais en bonne voie. L'impulsion donnée par ce directeur modèle sera soigneusement entretenue et dirigée par ses distingués successeurs, et cette institution deviendra l'une des gloires de la Congrégation par les principes solides qu'elle inculquera aux élèves et par les remarquables succès qui couronneront chaque année le zèle et la science de ses maîtres.

*
*    *

Mais les éminentes qualités du Frère Directeur de Valbenoîte avaient attiré l'attention de tous ses confrères. Au Chapitre Général de 1860, il fut envoyé comme Député, et l'assemblée, à peine réunie le nomma Assistant du nouveau Supérieur Général, le Rév. Frère Louis-Marie.

A partir de 1860, le Rév. Frère Théophane fait donc partie de l'administration Supérieure de l'Institut, et, à son tour, en 1883, il reçoit sur ses épaules la lourde charge du généralat.

Les volumes de ses Circulaires attestent éloquemment qu'il a glorifié l'enseignement chrétien par la sagesse et l'opportunité de ses directions pédagogiques, directions dont un résumé trop rapide ne peut donner qu'une idée très imparfaite.

Pour faire le bien, le religieux-éducateur doit avoir à un très haut degré les vertus de son état : renoncement à sa volonté propre esprit de pauvreté, d'obéissance et surtout d'humilité. Il disait aux Frères, partant pour les Seychelles : "L'humble violette doit fleurir partout".

Le religieux-éducateur doit garder fidèlement sa règle. "Vos règles, dit-il, sont les avant-murs qui protègent vos vœux. Si vous les renversiez, vous faciliteriez la victoire à vos ennemis et vous courriez à votre perte".

Le religieux-éducateur doit être un homme de prière. C'est par là qu'il féconde la semence qu'il jette dans les âmes. C'est par là, qu'il obtient la lumière d'en haut pour comprendre la grandeur de sa mission, l'honorer, la rendre féconde.

Le religieux-éducateur doit être animé d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu. Faire régner Jésus-Christ dans les âmes, voilà son idéal. Etre choisi pour ce ministère si grand, si nécessaire surtout à notre époque où tant de parents ne songent qu'aux intérêts matériels de leurs enfants, où la religion est bannie des écoles publiques, bannie de tous les programmes officiels, n'est-ce pas une faveur insigne qu'il faut reconnaître en se dévouant sans mesure à la conquête des âmes ?

Il ne conviendrait pas que des religieux fussent inférieurs à leur tâche d'éducateurs, et les Circulaires reviennent fréquemment sur les questions fondamentales de la pédagogie.

Le Révérend Frère insiste sur l'amour de l'étude. "Soyez des hommes d'étude et de science, si vous aimez l'Institut, dit-il, et si vous voulez lui donner des preuves de votre dévouement par de bons services".

II fait remarquer, même aux maîtres les plus instruits, que leur formation n'est jamais finie : qui cesse de se former, dit-il, cesse de bien enseigner.

L'éducation ne doit pas se borner à cultiver les facultés de l'esprit ; il faut encore diriger les affections du cœur et affermir la volonté. La science est utile, sans doute, mais elle n'est pas suffisante pour donner à l'homme le vrai bonheur. "Elle est devenue comme le feu, un bienfait inappréciable pour qui sait s'en servir, un fléau terrible entre les mains d'un malfaiteur".

"La grande erreur de notre siècle, ajoute-t-il, est de vouloir faire des savants avant de faire des hommes".

L'œuvre de l'éducation ne s'accomplit qu'avec le secours d'une bonne discipline, d'une surveillance de tous les instants, d'un dévouement sans limites de la part des maîtres.

L'école dirigée par des religieux doit être le type de l'école chrétienne, celle où l'on enseigne à l'enfant pourquoi il est en ce inonde, celle où l'on parle de Dieu, celle où règne Jésus-Christ, celle où l'on fait connaître et aimer l'auguste Vierge Marie, celle où l'on s'occupe de la fin terrestre et de la destinée immortelle de l'homme, celle où l'on apprend à aimer, à servir son pays.

Les aperçus de philosophie pédagogique sont nombreux dans les écrits du Révérend Frère Théophane. Certes, on chercherait vainement dans ces pages substantielles un engouement quelconque pour de prétendues nouveautés qui n'auraient pas subi l'épreuve du temps. Il s'en tient à la pédagogie traditionnelle, aux méthodes qui ont été sanctionnées par l'expérience, mais sans être opposé de parti pris aux innovations nécessaires et raisonnables.

*
*    *

L'amour de la jeunesse a porté ce remarquable éducateur à prendre des initiatives dont l'heureuse influence se fit sentir bien au delà des frontières de son Institut.

Nul n'ignore la fameuse offensive maçonnique déclenchée contre l'enseignement chrétien à partir de 1880. Les manuels les plus répandus furent soigneusement expurgés. On fit disparaître des abécédaires, des livres de lecture, des exercices de style, des grammaires, les pensées chrétiennes, et on les remplaça par d'innocentes niaiseries.

On corrigea même les vers de Corneille, de Racine et de la Fontaine. On aurait bien voulu faire disparaître de notre histoire les héros catholiques et les saints, mais on fit de son mieux pour leur donner un certain vernis de laïcisme. On alla même jusqu'à faire de saint Vincent de Paul un pauvre ouvrier.

L'esprit des ouvrages nouveaux était franchement détestable. Les manuels d'histoire attaquaient, dépréciaient sournoisement l'Eglise ; les cours de sciences physiques et naturelles étaient imprégnés de matérialisme ; les livres de morale surtout contenaient les erreurs les plus pernicieuses contre Dieu, l'autre vie, la religion, la famille, les questions sociales, le patriotisme, le progrès. On n'admettait que deux motifs du devoir : l'intérêt et l'altruisme.

Le venin fut perfidement glissé dans la plupart des livres scolaires par des affirmations a priori et sans fondement, des gravures neutres ou manifestement odieuses, des anecdotes où l'on prétendait enfermer l'esprit d'une époque, des paraboles où l'imagination et la fantaisie se donnaient libre cours.

Les Frères écartèrent soigneusement de leurs écoles ces livres de science frelatée. Mais il y avait mieux à faire ; et le Révérend Frère Théophane encouragea la publication d'une série de manuels irréprochables quant à la doctrine et répondant à toutes les exigences de la méthode. Bientôt parurent, à des intervalles rapprochés, des cours d'histoire sainte, de lecture, de grammaire, de style, de mathématiques, d'histoire, de géographie, de sciences naturelles, d'agriculture, de dessin, de philosophie, de littérature, sans compter les rééditions améliorées d'ouvrages antérieurement publiés.

Les maîtres de l'enseignement libre saluèrent avec joie l'apparition de cette collection F. T. D. qui répondait à de pressantes nécessités. Les appréciations les plus flatteuses, les récompenses même confirmèrent la valeur de ces manuels. Quelques-uns furent utilisés au-delà de nos frontières ; d'autres furent traduits en plusieurs langues, et les Collections F. T. D., tant française qu'étrangères, comptent aujourd'hui leurs volumes par millions.

Par cette initiative si opportune, le Révérend Frère Théophane a fait beaucoup de bien à la jeunesse et dignement honoré l'enseignement chrétien.

*
*    *

Ajoutons qu'il n'est resté indifférent à aucune des nécessités actuelles de l'éducation. Il disait à ses religieux : "Ne restons étrangers a rien de ce qui peut contribuer au bien-être des enfants et à la prospérité du pays".

Il encouragea, en France et à l'étranger, l'organisation d'écoles techniques et professionnelles, fonda des orphelinats agricoles et lutta contra la désertion des campagnes en insistant pour que, dans les écoles rurales, on donnât des notions d'agriculture, afin de faire aimer le travail des champs.

Sous son impulsion, les Frères fondèrent partout des œuvres de persévérance et d'entraînement pour le bien  : – sociétés de piété, pour s'encourager dans la pratique de la vertu, s'édifier, étudier sa vocation ; – sociétés de charité, pour se former aux œuvres de zèle et de dévouement ; — sociétés scientifiques ou littéraire, dans le but d'encourager les travaux des élèves les plus distingués.

Les œuvres postscolaires : patronages, amicales d'anciens élèves, cercles catholiques eurent ses prédilections. Il fait remarquer que le but de ces associations est, non d'amuser les jeunes gens, mais de parfaire leur éducation morale et de leur faciliter la pratique des devoirs de société et de religion. Les sports. les chorales, les fanfares, les séances dramatiques, disait-il souvent, ne sont que des moyens et ne constamment pas, par eux-mêmes, des œuvres de persévérance,

*
*    *

L'étendue de l'action pédagogique du Rév. Frère Théophane fut considérable. Elle ne s'étendit pas seulement aux six cents établissements que les Frère Maristes dirigeaient alors en France ; elle atteignit les cinq parties du monde. En effet, pendant son généralat, l'Institut prit un développement extraordinaire l'étranger. Il s'établit successivement au Canada et aux Etats-Unis, en Italie, en Espagne, au Danemark, en Colombie, en Turquie, en Suisse, en Syrie, au Brésil, en Egypte, au Mexique. La Providence en agissait ainsi pour rendre moins amer le triste exode de1903. Mais tous ces pays qui se félicitaient de posséder les Frères, qui les aimaient, qui applaudissaient avec enthousiasme à leurs succès, furent douloureusement étonnés de voir ces éducateurs si dévoués traités dans leur propre patrie, comme des parias.

Et pour nous en tenir au seul point de vue pédagogique, pouvait-on, à ce sujet, leur faire chez nous le moindre reproche sérieux ? La réponse est péremptoire. De 1876 à 1899, le nombre des inscriptions dans les collèges et lycées de l'Etat avait 'augmenté de 3% ; celui des collèges catholiques, de plus de 50 % ; pendant la môme période, le nombre des inscrits dans les écoles primaires catholiques avait passé de 440.000 à 1.245.000. La confiance des parents témoignait que les éducateurs catholiques étaient à l'avant-garde du progrès.

On peut le dire bien haut, si les Instituts de Frères enseignants furent proscrits, ce ne fut pas parce qu’ils enseignaient mal, mais parce qu’ils étaient, en même temps que bons éducateurs, les serviteurs et les soldats de Jésus-Christ.

*
*    *

A soixante-dix-neuf ans, le Rév. Frère Théophane, insigne bienfaiteur de son pays, dut prendre le chemin de l'exil, laissant dans les maisons françaises, jadis si vivantes, les infirmes et les vieillards. Et c'est sur les routes de l'exil qu'il meurt à quatre-vingt-trois ans, à Mataró, en Espagne.

Rien n'égale le calme et la sérénité de ses derniers instants. C'est un exemple réconfortant qu'il laisse ses Frères avant de les quitter, lui qui leur avait si bien parlé des récompenses promises à, ceux qui auront enseigné la justice et la vérité.

Quelques minutes avant d'expirer, il dit aux Frères qui l'entourent : "Faites du bien aux enfants par vos prières, par vos bons exemples et par vos instructions. Oui, soyez pleins de zèle. Oh ! quelle belle mission est la vôtre !"

Telle est sa dernière consigne, écho d'une existence toute consacrée au noble ministère de l'éducation. Après, c'est le ciel. Le, vaillant serviteur de Jésus et de Marie, l'apôtre et le bienfaiteur de la jeunesse, recevait la récompense et glorifiait Dieu dans la mort comme il l'avait glorifié dans la vie par ses paroles et par ses œuvres.

RETOUR

Le perroquet du P. Champagnat...

SUIVANT

Centenaire du R. F. Théophane...