L?éducateur chrétien devant le cinéma

F. J.-V.

30/Mar/2010

Du 19 au 22 juillet 1952 ont eu lieu à Lyon, à la nouvelle salle paroissiale Ciné-Arc, 257 bis, rue Boileau, des « Journées d'études » organisées par la « Coopération du Cinéma et des Industries Annexes» (C.O.C.LA.), fondée en 1949 sous l'impulsion d'un comité diocésain présidé par M. l'abbé Chassagne.

-Les journées de Lyon étaient le complément de réunions analogues tenues à Paris, quelques jours auparavant.

La présence d'un public attentif d'environ 300 participants, parmi lesquels un bon nombre de religieux et de religieuses, a prouvé qu'une telle entreprise répondait à une nécessité.

En nous aidant des impressions recueillies par la presse régionale, nous donnons un bref compte rendu des conférences et échanges de vues, ainsi que des conclusions de ces réunions.

Le programme est relativement chargé ; conférences, causeries accompagnées de la projection de courts métrages, vision de films-types avec discussion. Cependant, entre deux séances, il est possible de visiter une exposition d'appareils cinématographiques, que complète un rayon de librairie spécialisée.

La conférence d'ouverture est prononcée par Mgr. Jouassard, doyen de la Faculté de théologie de Lyon, lequel souligne l'importance du cinéma dans la Vie actuelle et la nécessité de regarder ce phénomène en face, pour en tirer parti dans la formation chrétienne des individus et des masses.

Suit une conférence de M. Henri Agel, agrégé de l'Université, professeur à l'Institut des Hautes Études Cinématographiques.

Étudiant « le Cinéma, dimension nouvelle », M. Agel analyse d'une manière pénétrante la puissance d'envoûtement de cet art qui s'adresse à la fois à la masse et à l'individu, isolé dans la masse par l'obscurité de la salle de projection. Il défend le cinéma contre l'utilisation dégradante qu'en font certains producteurs. Avec beaucoup de conviction, M. Agel définit le « septième art » comme « un mode d'expression plastique, sensiblement placé entre la peinture et la musique, et aussi comme un mode d'investigation intellectuelle. »

Le conférencier possède le – don des formules brillantes, des remarques piquantes. C'est ainsi qu'il développe, au passage, cette, idée que le cinéma mieux que le théâtre, donne la sensation du temps : i] lui suffit de raccourcir ou d'allonger de quelques secondes à peine la durée d'un plan.

M. Agel devait, le lendemain, affirmer encore ses idées sur le cinéma, dans un deuxième exposé : « L'Humanisme cinématographique ». Cet universitaire fait le procès de l'humanisme traditionnel qui aboutit, selon lui, à une connaissance abstraite de l'Homme, avec un II majuscule, l'Homme de Montaigne, de Descartes, de La Bruyère, mais non point l'homme incarné dans le monde de 1952.

Le cinéma, qui montre l'homme dans son milieu, peut contribuer efficacement à remettre l'humanisme au contact du réel. Entre autres il l'ouvrira au sens social, à une notion dynamique de l'homme, au citoyen du monde, participant au monde ».

M. Agel invoque son expérience personnelle auprès de ses élèves pour affirmer que « à partir du concret, du vu, le cinéma est capable d'amener le spectateur conscient à une redécouverte du spirituel ». Encore faut-il que le film possède un « style » capable d'entraîner l'adhésion de l'être tout entier.

Pour illustrer cet apport du cinéma à l'humanisme total, sans préjuger des philosophies qu'il favorise, le conférencier commenta des extraits d'œuvres célèbres qui, comme par hasard, sortaient toutes de la jeune école italienne.

On entendit aussi avec profit un exposé très averti de M. Jean-Louis Tallenay, rédacteur en chef de « Radio-Cinéma-Télévision » sur un sujet classique dont il sut tirer des considérations nouvelles : « Comment on fait un film». Il s'attacha d'abord à situer le cinéma Entres les deux conceptions extrêmes qui le sollicitent : la reproduction matérielle de la réalité et la création intégrale.

Un film comporte, certes, l'utilisation technique de la reproduction photographique ; mais il est avant tout la création d'une œuvre artistique, et comporte donc un choix, une composition harmonieuse.

M. Tallenay pense que l'on aura beaucoup aidé à l'épanouissement de la critique personnelle quand on aura appris aux spectateurs adolescents le démontage précis d'un film. Il est certain que la découverte des techniques cinématographiques peut contribuer à secouer l'envoûtement dont parlait M. Agel et à faire prendre une conscience plus exacte des choses.

Dans une deuxième conférence, M. Tallenay, lui-même réalisateur à la Télévision française, a fait le point de la situation dans ce domaine : « Où en est la télévision ? ».

Un rapide coup d'œil sur les pays actuellement à la tête de cette invention toute récente : États-Unis, Angleterre, France, montre le développement extraordinaire qu'elle est appelée à prendre, à très bref délai, dans le monde entier, depuis les grandes villes jusqu'au moindre village de la campagne.

Le conférencier passe en revue les possibilités actuelles de la Télévision : projection de films, théâtre, information ultra-rapide (plus complète et moins coûteuse qu'au cinéma), reportages, émissions religieuses, etc. …

Ses conclusions sont celles que l'on peut tirer en face du cinéma : il est nécessaire que les personnes à qui incombe une responsabilité sociale ou éducative comprennent à temps le parti à tirer de cette technique et comptent avec elle, dans la compréhension et la loyauté totales, et aussi dans l'union au sein des groupements qui se préoccupent de sauvegarder les droits moraux et familiaux.

Sans doute, la télévision présente, à l'égal de la presse, du cinéma et de la radio, et même sur une plus grande échelle, de réels et graves dangers moraux ; mais en tout état de cause, l'attitude négative est mauvaise. La télévision se développera très rapidement et il n'y a pas de raison de s'y opposer.

Le Saint-Père lui-même a souligné récemment les immenses bienfaits qu'elle peut apporter pour la diffusion de la vérité aux intelligences loyales.

Avec Monsieur R. Décoret, commence le débat sur le « cinéma pour enfants ». Après avoir constaté que la clientèle enfantine entre pour une très large part dans la clientèle du cinéma, le meneur du débat fait remarquer que l'enfant a droit à ce qu'il y a de mieux comme réalisation ; il devrait avoir les meilleures salles et les meilleurs films. Dans chaque ville importante, on devrait organiser des « cinémas pour enfants », des « Ciné-Jeunes », tels qu'ils fonctionnent déjà, bien qu'à l’état embryonnaire, dans telle ou telle agglomération.

Les échanges de vues mettent l'accent sur la portée et la puissance de l'image : le réalisateur nous mène où il veut, nous engageant parfois sur des chemins bordés de précipices et infestés d'assassins d'âmes. Il faut organiser la défense des enfants devant l'écran, travailler aussi dans le milieu adulte, beaucoup plus malléable aux discussions de films.

Le cinéma a une puissance extraordinaire de suggestion, II faut tout mettre en œuvre pour rendre au spectateur sa personnalité en l'habituant à réagir contre le courant, aussi bien en face de l'écran que devant les situations diverses de la vie ordinaire.

La suite du débat souligne l'urgence d'un « cinéma scolaire » pourvu de films didactiques pour enfants et adolescents, présentant une suite logique rigoureusement exacte de toute la matière. L'histoire et la géographie se prêtent tout particulièrement à ce mode d'enseignement, mais d'autres disciplines plus abstraites, comme la géométrie, peuvent aussi être projetées sur l'écran par le moyen de schémas, tableaux synoptiques, applications concrètes, etc. …

Sur ce terrain on a déjà, un peu partout, obtenu de magnifiques réalisations, mais il reste encore beaucoup à faire pour doubler l'enseignement oral d'un enseignement cinématographique.

Il en est de même pour le « cinéma religieux» qui doit comporter des œuvres supérieures présentant, dans des exposés clairs et plutôt brefs, les avantages, aussi bien que les exigences du dogme et de la morale, la magnificence et la portée du culte dans la vie chrétienne.

Le docteur Kohler, dans la matinée du 21 juillet, présente « Le point de vue du médecin » dans la question « du cinéma et de l'enfant ».

Spécialiste de la psychologie enfantine, le conférencier apporte une compétence particulière dans l'analyse des effets du cinéma sur le jeune spectateur, notamment sur la paix de son sommeil.

« La participation de l'enfant à l'action du film est plus intense que chez l'adulte. Plus facilement, il s'identifie avec ce qui se passe sur l'écran. A son insu, ses instincts fondamentaux de sexualité et d'agressivité se trouvent exacerbés.

Abordant les rapports du cinéma et de la délinquance, le docteur Kohler ne croit pas que l'action du film, soit normalement, plus incriminable que les autres causes morales et sociales.

Comme la presse et les illustrés douteux, le cinéma peut entrer dans la catégorie des causes occasionnelles déterminantes chez certains esprits plus faibles ou plus exposés.

Quant au cinéma considéré comme instrument d'éducation, le praticien déclare qu'à son avis, les éléments ainsi acquis ne sont pas fixés avec la même solidité que selon les voies classiques. De toutes manières on ne saurait négliger cette puissante ressource qu'est le cinéma pour l'éducation de l'enfant. C'est affaire d'intelligence et de jugement.

Le docteur Kohler, en conclusion, se prononce pour une réglementation de la fréquentation des salles de cinéma pour les enfants. Il faut obtenir absolument l'interdiction de ce spectacle pour les enfants au-dessous de sept ans, et en soirée pour les moins de douze ans.

Il faut de même arriver à une sévère censure sur la moralité des films. Les Associations familiales ont, sur le plan légal, la possibilité d'obtenir l'interdiction de la mauvaise presse et du film immoral.

Après diverses réunions de commissions qui abordèrent plusieurs Questions connexes : technique photo-cinéma au service des Œuvres et des Missions, collaboration à des films d'amateurs, fourniture du matériel de projection aux Écoles et aux Œuvres, etc. … un vaste tour d'horizon des « Tendances actuelles du Cinéma » acheva pratiquement les travaux du Congrès. Nul n'était mieux qualifié que M. l'abbé Chassagne, animateur des Journées d'Études, pour cette analyse précise.

Étudiant dans leur ensemble et en détail les productions cinématographiques des divers pays du globe (analyses psychologiques, films à thèse, sujets religieux, etc.), le conférencier montre, avec preuves à l'appui, comment le cinéma, dans l'idée des réalisateurs, est pour la foule une «machine à faire penser» avec tout ce que cela comporte de dangers de fausser les consciences et de désorienter les volontés, ce qui pose à nouveau le problème de l'influence du cinéma sur tous les spectateurs, sans distinction, qu'il faut former et, le cas échéant, mettre en garde contre la nocivité d'un film qu'ils se proposent d'aller voir.

Après le vaste bilan qu'il vient de faire de la production 'mondiale en fait de cinéma, M. l'abbé Chassagne tire cette conclusion : le cinéma, message de paix et de lumière ou bombe révolutionnaire, a une puissance formidable sur les âmes surtout les âmes1 de jeunes. 11 atteint maintenant sa majorité, sa maturité. L'heure est venue de le prendre au sérieux.

La clôture des Journées d'Études du Cinéma s'accomplit par une importante allocution de Mgr. Maury, Président du Conseil central de la Propagation de la Foi de Lyon, que S. Em. le Cardinal Gerlier avait délégué en son nom pour marquer l'intérêt de la hiérarchie de l'Église envers le cinéma.

L'activité et l'audace des pionniers, dans ce domaine, soulignent malheureusement l'indifférence du monde catholique en face de cette technique, comme d'ailleurs en face de la radio ou de la presse.

L'orateur considère, cependant, que des réunions comme celles du « Ciné-Arc », prouvent qu'une élite commence à prendre conscience de ses responsabilités.

Rappelant les consignes de S.S. Pie XII dans l'encyclique « Vigilanti Cura », Mgr Maury montre l'intérêt capital du cinéma comme puissant moyen d'éducation et d'influence. Il est donc naturel que les catholiques s'en servent, selon leurs objectifs particuliers. Le devoir de chacun, s'il n'est pas toujours d'agir directement, doit être au moins de soutenir les organismes existants dont le but est de canaliser l'influence du cinéma pour le bien de la religion et de la société.

Il faut le connaître, l'étudier, l'utiliser pour l'éducation. Le temps n'est peut-être pas éloigné où, pour les examens, à côté de l'analyse de telle œuvre littéraire, les candidats seront amenés à faire l'analyse d'un ou de plusieurs films.

De là, dans ce domaine, le besoin urgent de formation du clergé et des éducateurs, la création et le développement de ciné-clubs pour les parents qui sont les grands responsables en cette matière, comme pour tout ce qui concerne l'éducation de leurs enfants.

S'il faut tirer des conclusions de ces Journées d'Études, elles tiendront essentiellement dans l'urgence de former des « meneurs » de ciné-clubs et de télé-clubs, des animateurs compétents. Parents et éducateurs doivent travailler de concert pour que les enfants dont ils ont la charge soient à couvert des influences pernicieuses du cinéma, mais bénéficient de l'apport considérable qu'il représente pour leur formation, s'il est bien orienté.

Il faut, somme toute, se servir du cinéma, comme de la presse et de la radio, pour l'éducation de la jeunesse et la diffusion de l'influence chrétienne dans le monde.

On peut rapprocher ces conclusions de celles du Congrès, tenu à Madrid du 22 au 25 mai, sous le patronage de l'Office Catholique International du Cinéma.

Dans une lettre adressée, à cette occasion, par Mgr Montini, Substitut à la Secrétairerie d'État, à. M. l'abbé Jean Bernard, Président de l'O.C.l.C., le Saint-Siège a fait connaître aux Congressistes son point de vue et ses directives sur ces problèmes.

« L'art et la technique du cinéma, est-il dit notamment dans cette lettre, ont si rapidement évolué au cours de ces dernières années, et l'influence que le cinéma exerce sur la jeunesse est tellement considérable que l'éducateur chrétien ne peut se soustraire à un problème qui se pose à sa conscience professionnelle. Et s'il l'affronte ne devra-t-il pas se faire l'allié d'une force aussi puissante et universelle qui, bien orientée, pourra servir très efficacement aux buts élevés du perfectionnement social et individuel ? »

Dans la pensée des congressistes de Madrid, « le cinéma, en tant qu'élément de formation et de culture, doit être intégré dans les programmes d'enseignement humaniste traditionnel en relation intime avec les autres disciplines, afin que les élèves y voient un élément d'éducation et non plus un simple divertissement… Cette initiative diminue notablement — sans toutefois le supprimer — le risque moral du spectacle cinématographique. »

L'assemblée émet donc le vœu que tous les chefs d'établissement d'enseignement religieux organisent des séances d'initiation au cinéma pour les jeunes à partir de 13 à 14 ans. « Cette formation vise essentiellement à apprendre .aux élèves, grâce à un choix judicieux de films, à apprécier une œuvre cinématographique. Elle s'appuiera sur une présentation substantielle, sur des débats conduits avec soin, et pourra se prolonger par des devoirs sur le cinéma et même sur une question intégrée dans les examens de littérature. »

L'assemblée souhaite « que la formation cinématographique des dirigeants intellectuels chrétiens soit obtenue par des cours supérieurs de cinéma, par des ciné-clubs, par des articles de valeur dans les revues et les grands journaux. »

Cette formation est une nécessité dans le monde actuel. L'assemblée de Madrid était unanime sur ce point et note dans ses conclusions que « la possibilité effective doit être donnée aux prêtres et aux autres éducateurs de voir et de juger de grandes œuvres cinématographiques, soit par des séances spécialisées, soit de toute autre manière. » Pour que cet effort soit efficace, les prêtres et les éducateurs doivent y être préparés ; aussi l'assemblée souhaite-t-elle « que dans les séminaires et autres centres de formation, les futurs apôtres trouvent la possibilité d'une initiation cinématographique conformément aux directives de l'Encyclique Vigilanti Cura de S. S. Pie XII »

F. J.-V.

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