Lenfant, personne humaine

F. R.-V.

19/Oct/2010

Depuis le temps, où, à Rome, on déposait le nouveau-né aux pieds du patricien son père, afin qu'il décidât de son sort, l'Évangile a passé. Et l'Évangile a déjà submergé bien des coutumes barbares sous son flot débordant de charité. En sorte qu'aujourd'hui, l'enfant est réhabilité en sa dignité de personne humaine, et qui plus est, il semble avoir droit à la primeur des attentions de l'humanité depuis que le Sinite parvulos, après tant d'autres maximes évangéliques, a bouleversé moralement notre vieille planète paganisée.

Il faut respecter l'enfant. Pour chacun d'entre nous, cela ne fait aucun doute. Mais pour nous, grandes personnes évoluées, jusqu'où va notre respect pour ce petit être, et peut-être jusqu'où devrait-il aller ? Il y a les principes essentiels qui constituent la trame de notre conduite avec les élèves. Mais ne faut-il pas étoffer cette trame, l'habiller des menus petits riens, minuscules délicatesses, qui devraient être la forme de notre respect de l'enfant. Alors ces principes évoqués plus haut seraient largement dépassés et nous n'aurions plus à nous soucier d'être dans la ligne. Le skieur qui au tremplin soigne la souplesse et la puissance de son style ne se préoccupe plus de la stabilité de son équilibre. Il a dépassé ce stade. Nous aussi, éducateurs, nous devons parvenir à un stade plus avancé et laisser à nos réflexes pédagogiques le soin de tenir la grande ligne de nos rapports avec les enfants, nous attachant plutôt et de plus en plus, à ce que le chanoine H. Pradel appelle « les petites vertus de l'éducateur» qui sont le charme et la puissance de l'éducation vraie. Le grand musicien Schumann disait : « Si vous voulez bien rendre le fond de votre art, soyez maîtres de la forme. » Il parlait musique. La pédagogie, musique autrement délicate, qui nous fait effleurer tant d'âmes au cours d'une journée, souffle le même conseil : les grands principes étant le fond et les minuscules délicatesses, la fine fleur de la pédagogie du respect de l'enfant.

 

Les principes essentiels. — On les trouve dans toute saine pédagogie. Mais nous, Frères Maristes, religieux éducateurs, nous devons les trouver dans nos livres, à commencer par l'Évangile, le vade-mecum du chrétien. « Tout ce que vous avez fait au moindre d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. » (Matth., XXVI, 40.) Jusqu'où pourrait nous mener la méditation vécue de ce seul verset ? Nos Règles (art. 123 et 372) précisent nos obligations ; et je m'en voudrais de ne pas citer l'article 330 : « Ils seront toujours polis avec les enfants et se garderont bien de leur donner des sobriquets, de se servir en leur parlant ou en les reprenant de termes durs et offensants, comme aussi de les humilier, de les mortifier et de leur faire de la peine sans raison. » Voilà qui est précis. Il n'est que de relire le chapitre des Avis, Leçons et Sentences1 où sont énumérées et amplement développées toutes les raisons du respect que nous devons à l'enfant. Notre Vénérable Père nous assure par la plume de l'un de ses premiers disciples, a qu'un Frère dur, violent et qui se permet facilement de maltraiter les enfants de parole ou d'action ne convient pas à l'enseignement2 ». Voilà qui est catégorique. Saint Paul lui-même nous met en garde contre ces mauvais sentiments : « Parents, n'excitez pas vos fils à la colère3. » (Eph., VI)

C'est sûr, il faut ne pas frapper les élèves, ne pas les rudoyer dans son langage, ne pas les agacer, les buter, les froisser. C'est ici le côté négatif de la doctrine qui suppose un côté positif et plus beau. Aussi le Guide des Écoles4 nous assure que « l'éducation est surtout l'œuvre du cœur ; le cœur dur ne comprend rien à ce ministère de charité, de douceur et de dévouement. Pour remplacer auprès de l'enfant son père et sa mère, il faut partager leur tendresse. On ne peut accepter et porter pour eux le fardeau de l'éducation qu'en aimant comme eux, sinon la tâche est trop lourde et impossible ». On peut joindre à ce texte une parole de Lacordaire : «La bonté et l'humilité sont presque une même chose. Quand on est bon, l'on se sent porté à se donner, à se sacrifier, à se faire petit, et c'est là s'humilier ; soyez bons et vous serez humbles infailliblement. » Il semble que la réciproque de cette proposition soit juste aussi : Voulez-vous être bons envers vos élèves, soyez humbles. Qui est bon, respecte. D'ailleurs le respect poussé quelque peu confine à la bonté, tant il est vrai que les vertus s'enchaînent. Le R. P. Raoul Plus rapporte une anecdote saisissante tout au début de son beau livre : Dans le Christ Jésus. — « Oubliez-vous que je suis la fille de votre roi », cria un jour à sa gouvernante, dans un moment de colère, Louise de France, la fille de Louis XV qui devait plus tard entrer au Carmel. — « Et vous ? oubliez-vous que je suis la fille de votre Dieu ? », répliqua la suivante. Nous voilà tout d'un coup transporté aux sommets. Oui, n'oublions pas que nous sommes, professeurs ou surveillants, fils de Dieu ; et que nos élèves le sont aussi. Peut-être alors notre voix sera-t-elle moins rauque et nos qualificatifs plus choisis, quand nous aurons affaire avec eux.

 

Etre humble avec l'enfant, c'est si simple et c'est si bon. C'est ce qu'il aime, lui. Or il faut se faire aimer de l'enfant, c'est évident : « Je n'aime pas les Frères dont la présence fait fuir les élèves », dit encore notre Vénérable Père5. L'éducation doit être une grande et solide amitié pour aboutir à une entraide confiante. Etre humble avec l'enfant, c'est être petit comme lui, d'esprit et de cœur, c'est s'efforcer de le comprendre pour l'atteindre mieux. C'est tâcher d'aimer ses billes empoussiérées, ses bateaux qui chavirent dans le ruisseau, son dernier Cœurs Vaillants, son roman préféré (si possible). C'est admirer les prouesses de Tarzan ou de Tintin, en attendant qu'il admire avec nous les beautés de la Création ou de la foi. Il grandira : il faudra être prêt à ses questions. Et si nous nous sommes attachés à lui, quand il était gosse, il aura confiance plus tard. « Lui, se dira-t-il, il comprend », et il viendra, pour le plus grand bien de son âme. Ne condamnons pas trop vite du haut de notre morgue de grandes personnes ces… enfantillages. Ils sont pour nous la clef du cœur de nos bambins ou de nos adolescents. Le grand éducateur que fut Don Bosco aimait à faire l'expérience suivante. Il amenait son candidat à la pédagogie des patronages, à l'entrée d'une cour où jouaient des enfants que le jeune homme ne connaissait pas, et ü lui demandait d'aller l'attendre à l'autre bout. Il y en avait qui traversaient d'une traite, d'autres essayaient de causer, d'autres jouaient même et quelques-uns ne traversaient jamais. Lui-même, Don Bosco accostait les gamins sur une place de Rome. Il commençait par une partie de billes ; et, en s'en allant, il faisait baiser le crucifix après leur avoir causé longuement. Évidemment c'était un saint, mais l'exemple nous vient d'eux.

 

Respectons l'enfant dans les pénitences que nous infligeons. Il n'y a pas de doute, il faut punir. Le livre de la Sagesse en témoigne. Et c'est expérimental que les enfants n'aiment pas plus les maîtres faciles que les maîtres trop sévères. On peut même se fâcher en donnant une pénitence ; ils ont tôt fait de discerner les résonances de la colère mauvaise, de celles du sentiment du devoir ou du beau qu'ils ont blessé dans leur maître. Ils nous seront toujours reconnaissants de vouloir beau et grand pour eux. Punissons juste et peu. « Pour punir, préférons les circonstances atténuantes aux circonstances exténuantes », écrit le chanoine Pradel. Et encore : « Savoir être devant soi-même l'avocat de ses élèves.» J'ajouterais qu'il faut savoir pardonner ou libérer à bon compte. Ce sont là des choses que tout le monde sait.

En tout cas, ce n'est pas de l'humilité que de s'entêter et d'exiger tout son dû. Il faut exiger selon la tête, ou mieux : selon l'âme du client. « Il vaut mieux laisser une faute impunie que de s'exposer à punir un innocent, et il ne faut pas craindre de .retirer une punition qu'on a donnée par erreur », observe le Guide, et il ajoute cette remarque judicieuse : «La façon dont les élèves acceptent et exécutent ordinairement les punitions montrera au maître s'il sait punir6. »

 

Il faut respecter l'enfant dans le travail qu'on exige de lui. Les Règles Communes nous conseillent « de ne pas être trop sévères dans les punitions, ni trop difficiles à contenter pour les devoirs et les leçons » (art. 327). Respectons la marche des esprits et n'effarouchons pas notre petit monde. Parfois «il est urgent d'attendre », disait un diplomate. « Les enfants comprennent toujours ce qu'on a la patience de leur expliquer », aurait dit Tristan Bernard. Et par ce chemin-là on va beaucoup plus vite. Il faut avoir l'humilité d'accepter que les élèves oublient ce que nous leur enseignons, et celle aussi de rabâcher, nous qui sommes un peu moins ignorants qu'eux. Disons-nous avec Fouillée : « Je vais enseigner une foule de choses qui seront oubliées dans six mois ou un an. Que faut-il sauver du naufrage ? »

Mais une faute plus grave encore serait d'imposer aux enfants, en classe, des travaux, tels que des séries de problèmes, de conjugaisons ou d'analyses ou autres occupations matérielles, pour se ménager du temps à soi-même, se mettant en opposition formelle avec les prescriptions des Règles (art. 358). Cette espèce d'abus de l'autorité parait nettement condamné dans un passage de l'Encyclique de Pie XI sur l'éducation : « Que les parents donc et avec eux tous les éducateurs s'appliquent à user en toute rectitude de l'autorité qui leur a été confiée par Dieu dont ils sont, en un sens très réel, les vicaires ; qu'ils en usent non pour leur propre commodité, mais pour une consciencieuse formation de leurs enfants. »

 

Respectons les enfants dans notre conversation avec eux. Il arrive que, dans certaines écoles ou classes, on se trouve dans le cas de demander aux enfants de se prêter à certains travaux de nettoyage, etc., pourquoi ne pas y mettre les formes ? Quand nous avons à parler à nos élèves, supposons qu'on nous réponde, interroge, commande de la même manière que nous allons le faire, et peut-être adoucirons-nous nos formules. On s'étonne parfois de ce que les enfants se piquent et se rebiffent, et c'est nous qui manquons de respect ou plutôt d'humilité dans notre question ou notre injonction. Respectons-les jusque-là et ils nous respecteront toujours et partout. Ce qui n'exige nullement une préciosité ridicule ou une obséquiosité très déplacée; mais disons, par exemple: « Bernard, voudriez-vous, avec moi, balayer la classe ? » Quel enfant pourrait se récuser ? Ainsi nous aurons une aide avantageuse ; et ce qui est mieux, nous aurons fait œuvre d'éducateur, en même temps que nous aurons observé l'article 330 déjà cité : « Ils seront toujours polis avec les enfants. »

Mais l'humilité peut aller plus loin encore. Ainsi il est bon de causer avec les élèves en promenade ou ailleurs afin de les connaître et de les comprendre mieux. Il arrivera que l'un ou l'autre manquera de respect. Ne défendons pas trop vivement l'honneur attaqué de la caste, nous risquerions de défendre notre petite réputation. Pas d'indignation théâtrale, mais un mot, un jeu de physionomie, une conversation phis froide, indifférente, font rapidement comprendre aux intéressés ce qu'il en est. Et il est amusant de voir, alors, la stratégie maladroite des fautifs qui voudraient rentrer en grâce. Il n'y aura peut-être pas d'excuses précises. Mais ils ont compris, cela suffit. Tant pis pour l'honneur égratigné et tant mieux si par cette courte humiliation nous avons mieux corrigé nos disciples. Là encore, il faut bien connaître son monde. Édouard VII, roi d'Angleterre, disait à son fils : « Oublie volontiers que tu es roi pourvu que les autres s'en souviennent. » Et nous continuerons notre « petit bonhomme de chemin » dans notre promenade et dans notre carrière en pénétrant de plus en plus la vie et le cœur de nos chers petits ou de nos chers grands.

 

Respectons encore nos enfants au point de vue religion. Il est un autre point de vue où il nous faut respecter la personnalité de nos enfants, c'est en matière religieuse. « Il faut éviter absolument la contrainte pour amener les enfants à remplir les devoirs religieux7. « Empêcher que les enfants regardent comme obligatoires les communions collectives de fêtes et qu'ils suivent l'ordre des bancs, etc. …8 ». Pas de caporalisme à la chapelle et au catéchisme. Il est déjà assez regrettable d'avoir à donner des leçons de catéchisme à rapporter. Pour la messe du dimanche, l'appel en public ne peut être que néfaste, alors qu'un contrôle et des avertissements discrets seraient plus efficaces : car le but à atteindre serait que les enfants se rendent d'eux-mêmes à l'office dominical. Pour la sainte communion, tout en la favorisant le plus possible, il est important que tes enfants ne s'y portent pas par entraînement ou motifs défectueux.

« Il faut s'interdire de taxer la gravité du péché et de décider si tel ou tel péché est mortel ou véniel, si le péché devient mortel en telle circonstance… A plus forte raison, il faudra s'interdire toute exagération à propos de certaines pratiques pieuses… Il faudra de même éviter de transformer en obligation de conscience le règlement de l'école ; d'appeler enfants du diable, ennemis de Dieu, les enfants menteurs, désobéissants, gourmands9. » Après un catéchisme, le Père Champagnat renvoya un Frère donner aux enfants des précisions opportunes sur les obligations qu'il avait exagérées10. Dans nos catéchismes, soyons clairs et précis, en invitant les enfants « ce qui est mieux » sans effrayer ni dérouter les consciences. Quant aux précisions individuelles, renvoyons-les au prêtre. C'est endosser une très lourde responsabilité que de jouer au directeur de conscience. Laissons ce rôle au confesseur. Lui seul a mandat pour explorer les consciences ; et encore, celles seulement qui veulent bien s'ouvrir. Ne supplantons pas non plus l'Esprit-Saint en conseillant intempestivement un enfant sur son avenir. « Il faut éviter de porter un enfant à embrasser la vie religieuse ou la vocation ecclésiastique uniquement à cause des avantages temporels. Toute vocation, pour être solide et durable, doit être basée sur des motifs surnaturels11. »

La conscience est un domaine privé, un sanctuaire ; c'est le « moi » de l'enfant, la source de ses pensées et de ses actes. Un enfant est parfois très impressionnable, nous serions responsables devant Dieu, si nous voulions pénétrer dans ce « home ». Écoutons l'abbé Courtois : « Que les enfants sentent bien que vous les aimez vraiment pour eux-mêmes et pour Dieu ; que vous les comprenez, qu'ils pourront toujours s'appuyer sur vous et que jamais vous ne forcerez la porte de leur conscience, ne pénétrant que dans la mesure où ils accepteront de l'ouvrir, pour que vous puissiez plus facilement les aider à voir clair et à monter12. » Et dans le cas très certain ou ils voudraient se confier à nous, méfions-nous des capricieux, soyons prudents. Certes ce n'est p.as le moment de se dérober, s'il y va du plus profond intérêt de l'enfant. On peut s'en rendre compte en alléguant le manque de temps, et en renvoyant la discussion. Si l'enfant revient calmement, sans scènes, c'est peut-être sérieux. Mais il n'y a que le Frère Directeur d'abord et les Frères plus âgés qui puissent ainsi accueillir les enfants. Alors il faut être prudent, s'entourer de conseils que l'on retransmettra. Et surtout leur donner l'impression qu'ils ne sont pas tirés a un seul exemplaire ; et que de ses misères et de son cafard on peut en sortir par la joie « quand même » et le dévouement total à autrui. Prions beaucoup pour eux. Notre Vénérable Fondateur et notre Règle nous le conseillent fortement. Demandons au Saint-Esprit d'agir sur la conscience, l'intelligence et la volonté de nos élèves ; il n'aura pas, lui, de touches maladroites. La doctrine du corps mystique, que l'on évoque ici, pourrait être pour nous, éducateurs chrétiens, un puissant et inépuisable moyen d'action.

Voilà jusqu'à quel degré do respect de l'enfant mène l'humilité : « Les disciples s'approchèrent de Jésus et lui dirent : «Qui donc est le plus grand dans le royaume des cieux ?» Jésus faisant venir un petit enfant, le plaça au milieu d'eux et leur dit : « Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera « humble comme ce petit enfant est le plus grand dans le royaume des cieux. Et celui qui reçoit, en mon nom, un petit enfant comme celui-ci, c'est Moi qu'il reçoit. » (Matth., XVIII, 1-6.)

Seigneur, daignez, à leur dernier jour, recevoir vos serviteurs qui vous auront tant reçu durant leur vie, et d'ici là conservez-les par votre grâce toute-puissante et par Notre-Dame, Reine des Apôtres, dans une parfaite humilité, toujours plus semblables à ces petits, les préférés de votre Cœur doux et humble.

                                                                                                  F. R.-V.

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1 Chap. XXXVIII, p. 387.

2 Vie du P. Champagnat, p. 609, édition 1897.

3 Cité par S. S. Pie XI, dans son Encyclique sur l'Éducation de la Jeunesse, édition Bonne Presse, 1930, p. 31.

4 Guide, p. 95, édition 1923.

5 Guide, p. 170.

6 Guide, p. 131 et 132.

7 Guide, p. 72.

8 Guide, p. 79.

9 Guide, p. 68.

10 Vie, p. 82 (1897).

11 Guide, p. 82 (192 1).

12 Courtois, Action féconde.

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